| | | | | | 3. Philosophie du langage et linguistique | | | | | | | | | | | | S’il est vrai que la philosophie du langage a évolué dans le sens d’une compréhension propre de ce qu’est le langage et de comment il fonctionne, on peut se demander si elle n’est pas devenue en tout point identique à la linguistique, ou à l’une de ses parties. On pourrait répondre aisément – mais à tort – que la linguistique, au contraire de la philosophie, ne s’occupe pas «du langage», mais des langues historico-naturelles, objets individuels ayant chacun leur histoire, certaines régularités de mutation, une structure. En premier lieu, en effet, les idiosyncrasies des différentes langues ne sont pas nécessairement sans conséquence pour la philosophie du langage: c’est précisément dans la mesure où elle tend à établir des conclusions générales, qu’il n’est pas indifférent que celles-ci soient contredites par des phénomènes linguistiques spécifiques de telle ou telle langue. En second lieu, il existe une linguistique théorique, ou générale, qui considère les langues historico-naturelles essentiellement comme le matériau empirique d’une théorie générale du langage verbal. «En dernière analyse, le linguiste n’est pas intéressé par la connaissance du français, de l’arabe, ou de l’anglais, mais par la faculté linguistique de l’espèce humaine» écrit une linguiste contemporaine (Cook, 1988: 22).Prenons, à titre d’exemple, le programme de recherche de Noam Chomsky. La tâche centrale de sa théorie linguistique est la description de la grammaire universelle: elle consiste en un ensemble de composants et principes invariants dans toutes les langues, et de paramètres qui admettent un nombre limité de valeurs possibles (par exemple, dans un syntagme les compléments peuvent suivre ou au contraire précéder la tête; l’ordre des constituants de la phrase peut être S[ujet]-V[erbe]-O[bjet], ou SOV, ou VSO). Les grammaires des différentes langues dérivent de différents choix de spécification des paramètres. Par ailleurs, les choix ne sont pas tous indépendants: dans de nombreux cas, si un paramètre a une certaine valeur, d’autres s’en trouveront déterminés. Par exemple, si, dans une langue, l’ordre des constituants est VSO, les adjectifs suivront les noms au lieu de les précéder. La grammaire universelle est une théorie de la faculté du langage, le module – relativement isolé – de l’esprit humain réservé à la connaissance linguistique: les principes de la grammaire universelle devraient, normalement, pouvoir être mis en relation avec les caractéristiques physiques du cerveau.Ces quelques remarques suffisent à mettre en évidence les ambitions d’universalité du programme de Chomsky; ambitions qui, par ailleurs, ne sont pas la prérogative exclusive de la linguistique générative. La philosophie du langage ne peut donc être distinguée de la linguistique en vertu de son aspect théorique plutôt qu’historique, ni de son intérêt pour le langage en général plutôt qu’aux différentes langues ou à des groupes de langues, ou du fait qu’elle est «pure» et non pas empirique; et elle ferait bien de ne pas s’en distinguer en ignorant les phénomènes linguistiques et les particularités des différentes langues. Le rapport entre les deux domaines de recherche est plus complexe, et ne peut être éclairé qu’à partir de certaines considérations de caractère historique.On a vu que la philosophie linguistique, sous toutes ses formes, est dominée par des préoccupations philosophiques extra-linguistiques. En conséquence, elle s’est souvent engagée dans des analyses qui eurent une grande importance pour la philosophie, mais sans véritable enjeu linguistique: il est clair que le rôle de l’adjectif ‘volontaire’ (Ryle, Austin) n’intéresse que de manière très relative la linguistique, pas plus que celui de l’énoncé ‘j’ai mal’ (Wittgenstein); la linguistique ne s’occupe pas des expressions particulières, mais des classes d’expressions. En outre, une bonne partie de la philosophie linguistique, au cours de toute sa première phase, a été dominée par la méfiance à l’égard du langage naturel. Nous avons vu (§ 2) que cette attitude pouvait être commune à Frege et au «premier» Wittgenstein; plus tard, les résultats de Tarski (§ 13) sur le caractère contradictoire des théories formulées dans un langage sémantiquement clos (comme le sont toutes les langues naturelles) semblaient sonner le glas de toute velléité de traitement rigoureux du langage naturel. À l’anarchie des langages naturels s’opposaient la discipline et la transparence des langages logiques. Pour des philosophes qui – comme le sont nombre de philosophes linguistiques – avaient à cœur la libération de la philosophie et de la science, des obscurités et des confusions du langage naturel, et la mise en fonction d’un instrument linguistique optimal, tant pour l’analyse philosophique que pour les discours scientifiques, la théorie du langage était avant tout une théorie des langages artificiels de la logique, opportunément enrichis pour en accroître le pouvoir expressif (sur le thème du «langage idéal» dans la philosophie linguistique, voir également Rorty, 1967). Toute la première phase de la pensée de Carnap, depuis la Construction logique du monde (1928) jusqu’à la Syntaxe logique du langage (1934) se développe dans cet esprit. On peut même affirmer, sans exagération, que depuis Frege jusqu’à la fin des années soixante-dix, la théorie des langages logiques a une fonction paradigmatique pour quasiment toute la philosophie du langage. Ce qui ne veut pas dire que cette attitude impliquait un refus pur et simple du langage naturel dans tous les cas (ce n’est pas le cas, par exemple, du Tractatus de Wittgenstein); mais par rapport à celui-ci, les théories du langage finissaient par assumer, explicitement ou implicitement, un rôle prescriptif plutôt que descriptif: soit en opposant au langage naturel des langages dotés de propriétés idéales (comme chez Frege, le premier Carnap ou Tarski), soit en lisant en filigrane dans le langage naturel un langage parfait – essentiellement logique – duquel les langues naturelles étaient souvent éloignées en surface (comme chez Russell et dans le Tractatus). Par conséquent, les théories du langage élaborées par ces philosophes ne représentaient que rarement et indirectement un enjeu pour la linguistique qui, évidemment, se doit de prendre en compte tous les traits d’«indiscipline» présumée des langues naturelles. Quand les philosophes se sont occupés véritablement du langage naturel, et ils le firent avec des intentions descriptives, ils ont élaboré des théories qui appartiennent tout autant à linguistique qu’à la philosophie, comme la théorie des actes de langage (§ 25) ou la grammaire de Montague (§ 17).Par ailleurs, la philosophie du langage s’est différenciée de la linguistique également pour une raison, en un certain sens, opposée, à savoir de par son engagement théorique sur des aspects de la connaissance du langage dont la linguistique reconnaissait l’importance, mais qu’elle ne réussissait pas à occuper de manière satisfaisante: avant tout la sémantique, ou théorie de la signification. De la linguistique historique au structuralisme de Saussure, de Jakobson à Chomsky, la linguistique a toujours considéré comme de son ressort la problématique de la signification linguistique; toutefois, aucune théorie élaborée à cet égard, dans un cadre linguistique, n’est parvenue au degré de maturité des théories phonologiques ou syntaxiques. Cette lacune a été largement comblée par la philosophie du langage et on en comprendra facilement les raisons: tout d’abord, le problème de la signification appartient à la tradition philosophique, depuis le stoïcisme (au moins); ensuite, les problèmes philosophiques qui intéressaient les philosophes linguistiques se posaient comme des problèmes de la signification de certains mots ou de certaines phrases, et sollicitaient, pour être affrontés de manière adéquate, une théorie de la signification des mots et des phrases (on trouvera d’importantes analyses des origines de la «sémantique philosophique» dans Hacking, 1975; Dummett, 1988). La philosophie du langage a donc fonctionné comme suppléance par rapport à la linguistique dans l’aire de la théorie sémantique, et elle fut, en même temps, le lieu principal de la discussion méthodologique et épistémologique la concernant. Différents philosophes ont soutenu qu’une des tâches historiques de la philosophie a été, et est encore la construction d’un consensus autour de clusters conceptuels, dont on peut dire que l’adoption généralisée a pu donner naissance à une science: c’est ainsi que sont nées la mécanique classique et la psychologie (Russell 1912: 154-155; Perelman, 1945: 13). Il est possible qu’un jour nous réalisions que la fonction principale des réflexions philosophiques sur le langage aura été de donner naissance à une sémantique scientifique (qui serait une partie de la linguistique, même si ce ne sera peut-être pas celle que nous connaissons aujourd’hui). Toutefois, si ce devait être le point d’arrivée, nous en sommes encore bien loin, comme nous le verrons. | | | 4. Le paradigme dominant | | | | | | Le paradigme dominant de la philosophie du langage au XXe siècle peut être caractérisé par la conjonction de trois thèses, deux positives et une négative: 1) la signification d’un énoncé déclaratif s’identifie avec ses conditions de vérité, soit, en d’autres termes, la spécification des circonstances dans lesquelles l’énoncé est vrai; et la signification d’une expression subénonciative (par exemple un mot) est sa contribution aux conditions de vérité des énoncés dans lesquels l’expression apparaît. L’énoncé déclaratif est donc l’unité linguistique privilégiée: la théorie sémantique est essentiellement une théorie de la signification des énoncés; 2) la valeur sémantique d’une expression complexe dépend fonctionnellement des valeurs sémantiques de ses constituants (compositionnalité de la signification); le mode de la dépendance est déterminé par la structure syntaxique de l’expression complexe, c’est-à-dire par le type de complexité qui est en jeu dans chaque cas; 3) images, représentations, ou autres entités mentales, éventuellement associées aux expressions linguistiques, ne sont pas les significations des expressions, et l’élaboration mentale des expressions linguistiques (la compréhension comme processus mental) n’est pas essentielle à la détermination de la signification des expressions elles-mêmes. En général, des considérations de caractère psychologique n’interviennent pas dans la théorie de la signification. L’idée selon laquelle, pour satisfaire les thèses (1) et (2), on doit attribuer plusieurs valeurs sémantiques à chaque expression linguistique (par exemple sens et dénotation chez Frege, ou intension et extension chez Carnap) est presque aussi universellement partagée. Russell (§ 9) n’était pourtant pas de cet avis, pas plus que ne le sont aujourd’hui les théoriciens de la référence directe (§ 32), qui se placent d’ailleurs déjà partiellement en dehors du paradigme dominant. Les thèses (2) et (3) sont dues à Frege. La thèse (1) déjà présente chez Frege (1893, § 32), est soulignée avec force dans le Tractatus de Wittgenstein. | | |
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Philosophie analytique : Ajouté le 14/5/2008 à 11:31 AM
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1. Réflexion philosophique sur le langage et «philosophie du langage». | | | | | | | | | | | | On peut dire que c’est au moins à partir du Cratyle de Platon, que la philosophie s’est occupée du langage: de son origine, de ses fonctions, du fondement de sa capacité à exprimer des significations ; et plus particulièrement des différentes «parties du discours» et de leurs fonctions, des différents types de relation sémantique, du rapport entre langage et pensée, langage et monde externe, langage et société humaine, et d’un très grand nombre d’autres problèmes à propos desquels le langage est pertinent. Elle s’en est occupée plus activement à certaines époques – vers la fin du Moyen Âge – et dans une moindre mesure à d’autres, comme par exemple entre le XVIIe et le XIXe siècle (avec toutefois des exceptions remarquables, telles que Locke, Condillac et Humboldt): ce qu’on peut dire, en tout cas, c’est que le langage n’est jamais complètement sorti du champ réflexif de la philosophie. Pourtant, lorsqu’on parle aujourd’hui de philosophie du langage, on se réfère habituellement à des études dont la bibliographie remonte rarement au-delà de 1892 (année de publication de Sens et dénotation de G. Frege). Certes, il peut arriver que des travaux plus anciens soient cités: la distinction leibnizienne entre intension et extension, son critère d’identité fondé sur la substituabilité salva veritate, la théorie «idéationnelle» de la signification proposée par Locke dans le livre III de son Essai sur l’entendement humain, ou la thèse de J. S. Mill selon laquelle la signification des noms propres se réduit à leur dénotation. On a toutefois l’impression que la référence à tel ou tel de ces classiques sert principalement à anoblir des positions contemporaines – en les dotant d’une tradition –, et que les noms de ces philosophes du passé fonctionnent comme les codes de thèses intemporelles, alors que le contexte de pensée dans lequel ces thèses ont été élaborées n’est d’aucune importance. À la différence de ce qui peut advenir dans d’autres secteurs de la philosophie contemporaine, comme l’éthique ou l’esthétique, les philosophes classiques, depuis Aristote jusqu’à Nietzsche, apparaissent dans la philosophie du langage comme autant de Statues du Commandeur, ou n’apparaissent pas du tout.On peut donner différentes raisons plausibles de ce détachement, relativement profond et radical, de la «philosophie du langage» de la tradition philosophique. Avant tout, la «philosophie du langage» a instauré depuis ses origines, un rapport plutôt étroit avec la logique formelle, discipline scientifique qui n’existait quasiment pas avant Frege; et la recherche la plus récente interagit souvent avec la linguistique, et particulièrement avec la linguistique générative, fondée par Chomsky à la fin des années cinquante (cf. § 3). Il faut toutefois préciser que ces deux interactions ne sont pas sans précédents: dans la philosophie de la fin du Moyen Âge, la relation entre logique et philosophie du langage était très étroite (une bonne part de la «logique» médiévale était plutôt de la philosophie du langage), et dans bon nombre de réflexions sur le langage entre le XVIIe et le XIXe siècles (depuis la Logique de Port-Royal jusqu’à Humboldt) le rapport avec la linguistique est significatif. Toutefois, il est important qu’aujourd’hui, il s’agisse de logique formelle, mathématique, et de linguistique générative. En outre, comme nous le verrons (§ 2), la «philosophie du langage» est, par bien des côtés, interne à la tradition philosophique analytique: une tradition qui a certes des précédents importants dans l’histoire de la philosophie (il suffit de penser à Aristote ou à Hume), mais qui appartient pour l’essentiel à notre siècle. Enfin, une bonne partie de la réflexion philosophique qui aura précédé Frege ou le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein est plus ou moins compromise (quelquefois malgré elle, quelquefois sous une forme théoriquement consentante) avec le mentalisme, qui reconduit les entités et les phénomènes linguistiques à des entités ou des processus mentaux. Nous assistons aujourd’hui à un retour significatif de thèses mentalistes également en «philosophie du langage», mais il ne fait pas de doute qu’à partir de Frege et pendant plusieurs décennies, la discipline s’est définie précisément en opposition au mentalisme (sur l’origine et les racines théoriques de cet anti-mentalisme, voir Engel, 1996: 26-39, 69-89).Enfin, une autre raison de ce détachement particulier de la philosophie du langage (au sens étroit) de la tradition philosophique tient au niveau de consensus atteint dans cette discipline. Bien plus que ce ne sera le cas pour l’éthique ou l’esthétique, les philosophes du langage sont convenus, si ce n’est d’un certain nombre de thèses philosophiques explicites, au moins de l’importance de certains problèmes et de la centralité de certains textes qui ont contribué à leurs discussions; et ils sont également convenus d’une méthode de discussion (caractéristique de la philosophie analytique) difficilement définissable de manière précise, mais dans laquelle ont grand part les définitions et les argumentations explicites, l’emploi des contre-exemples pour invalider des propositions de solutions, le recours – non acritique, mais systématique – aux assomptions de sens commun et aux résultats des sciences naturelles et de la mathématique. Cet ensemble consensuel laisse certainement de côté, pour une raison ou pour une autre, une bonne partie des réflexions philosophiques sur le langage pré-frégéennes. D’un point de vue plus «historique», on pourrait dire que les classiques de la «philosophie du langage» – Frege, Russell, Wittgenstein – ont donné naissance à une telle masse de recherches qu’elle constitue, à elle seule, une discipline philosophique.Ce qui ne veut pas dire que parmi ceux qui s’occupent aujourd’hui du langage d’un point de vue philosophique, le consensus – fût-il limité dans les termes que nous avons évoqués – soit universel, mais notre intention est de souligner de cette manière ce qui a été l’autorité particulière d’un ensemble relativement restreint de textes, qui constitue un cas peut-être unique dans le panorama de la philosophie contemporaine. On comprendra sans doute mieux, de ce point de vue, le rapport difficile et l’absence substantielle de dialogue entre la «philosophie du langage» et les courants actuels de l’herméneutique, qui placent pourtant le langage au centre de leur préoccupation («L’être qui peut être compris, c’est le langage» dit Gadamer; et il ajoute que «le langage, et donc la compréhension, sont des caractères qui définissent en général et fondamentalement tout rapport de l’homme avec le monde». Voir Gadamer, 1960: 405 sq.). Les différences de style philosophique sont évidentes; mais, cela mis à part, les problèmes de la philosophie analytique du langage sont substantiellement étrangers à l’herméneutique. On chercherait en vain, dans les écrits des herméneutes, des réponses à des questions telles que: «De quelle manière le sens d’une phrase déclarative dépend des sens de ses constituants?» ou: «Quelle différence y a-t-il entre le sens d’une expression comme ‘je’ et celui d’une expression comme ‘Napoléon Bonaparte’?», ou: «Est-il toujours vrai que le sens d’une expression détermine sa référence?». De telles questions sont considérées soit comme banales (la réponse en est évidente), soit comme dépourvues de caractère philosophique ou, tout au plus, d’un intérêt strictement linguistique (§ 3), ou encore mal formulées. Les emplois quotidiens ou ordinaires du langage, qui sont au centre de l’attention de la philosophie du langage (parce que c’est de là qu’il faut partir) n’intéressent pas les herméneutes, qui tendent à les considérer comme dégradés par rapport à des emplois plus révélatifs de l’être ou de la vérité. Les herméneutes emploient certainement des notions comme sens ou signification : mais ce que la tradition analytique considère comme le centre de la signification – ce que Carnap (1947: 6) appelait «signification cognitive» et dont Frege (1892b: 104) disait que, d’une langue à l’autre, elle était conservée par une traduction correcte – intéresse bien moins les herméneutes que d’autres aspects, considérés comme marginaux ou secondaires par les philosophes du langage. Ces derniers s’intéressent plutôt à ce que des mots tels que «cheval» ou «destrier» ont en commun; les herméneutes à ce qui les différencie. «L’esprit orienté vers la beauté de la langue pourra accorder de l’importance à ce que le logicien considérera comme indifférent» (Frege, 1918: 178). | | | | | | | | | | | | | | | | | | 2. Philosophie du langage et philosophie linguistique | | | | | | | | | | | | | | Le programme de recherche de la philosophie du langage – désormais sans guillemets, dans la mesure où nous n’en parlerons qu’au sens restreint évoqué ci-dessus – est quelquefois identifié avec le mot d’ordre: «Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage»; et les expressions ‘philosophie du langage’ et ‘philosophie linguistique’ sont souvent utilisées comme des synonymes. Pourtant, cette identification est, aujourd’hui, une erreur: la majeure partie des philosophes du langage ne pensent nullement que les problèmes philosophiques de la justice, de la justification des théories scientifiques, de la nature de l’art ou du rapport entre le corps et l’esprit soient, en tout cas essentiellement, des problèmes de langage (en aucun des sens que nous éclaircirons bientôt). Toutefois, cette erreur se justifie historiquement: la plupart des recherches philosophiques sur le langage dont nous nous occuperons, sont nées, de fait, à l’enseigne d’un tel mot d’ordre, qui continuera de caractériser la recherche au moins jusqu’à la fin des années cinquante. Selon une première interprétation, ce mot d’ordre revient à dire que les problèmes philosophiques naissent du langage: de ses imperfections, de son opacité et de la méprise quant à sa manière de fonctionner. Les recherches de Frege sont déjà en partie motivées par la conviction que le langage naturel est une source quasi inévitable de «tromperies» (Frege, 1879: VI), et qu’à toute fin scientifique, il doit être remplacé par une langue artificielle (telle que l’«idéographie» qu’il propose), qui est à la langue naturelle ce que le microscope est à l’œil (1879: V). Bien plus tard, Wittgenstein, aurait soutenu que «les confusions les plus fondamentales (dont la philosophie [traditionnelle, bien entendu] est pleine» naissent de la méprise quant à la manière dont fonctionne le langage ordinaire (1922, 3.323-3.324), et que «toute la philosophie [nouvelle, à laquelle Wittgenstein se propose de contribuer] est une ‘critique du langage’» (4.0031). Dans la formation de ces idées de Wittgenstein, entra pour une grande part l’enseignement de Russell (§ 9) sur la nécessité de distinguer entre «forme grammaticale» d’un énoncé et «forme logique», à savoir entre ce qu’un énoncé semble dire et ce qu’il dit effectivement. De telles positions sont à l’origine d’une tendance de la philosophie linguistique (que nous appellerons «dissolutive» ou «thérapeutique»), selon laquelle les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage, au sens où ils sont engendrés par le langage naturel, et il revient à la philosophie non pas de les résoudre mais de les éliminer, soit à travers une compréhension claire et explicite de la manière dont le langage fonctionne (au-delà de son apparence grammaticale trompeuse), soit, plus drastiquement, en remplaçant le langage naturel par un langage artificiel parfait, dans lequel les problèmes philosophiques ne seraient pas formulables, ou alors seraient reformulés en tant que problèmes scientifiques légitimes. Cette tendance dissolutive, dont on peut dire que le Tractatus est le manifeste, est présente dans le premier néo-positivisme, dans une bonne partie de la philosophie anglaise des années trente (de manière typique chez G. Ryle) et dans le «second» Wittgenstein (§§ 19-22), pour qui la réhabilitation du langage ordinaire n’entraîne nullement une réhabilitation de la philosophie traditionnelle.Mais le mot d’ordre: «Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage» a fait également l’objet d’une autre interprétation: les problèmes philosophiques sont des problèmes de signification des mots, et se résolvent en vérifiant la signification de certains mots. Se demander ce qu’est la connaissance, ou ce qu’est la justice, revient à se demander quelle est la signification de mots tels que «connaître» ou «juste». D’après Schlick, qui fut un défenseur de cette version de la philosophie linguistique (cf. Schlick, 1932), déjà Socrate avait compris qu’il ne s’agit pas en philosophie de vérifier des faits, comme dans les sciences, mais de clarifier des significations. Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage au sens où ils concernent le langage, et se résolvent à travers l’analyse du langage. Ceux qui soutiennent cette position – «résolutive» ou constructive – n’excluent pas nécessairement l’utilité des langages artificiels «parfaits», mais ils considèrent le plus souvent le langage ordinaire comme le lieu de résolution des problèmes philosophiques. Le représentant le plus célèbre de cette version de la philosophie linguistique sera Austin (§§ 24-25): la vérification analytique de l’utilisation des mots n’est pas la réponse finale à tous les problèmes philosophiques, mais elle est un point de départ infiniment plus riche et mûr que toutes les alternatives possibles.Les deux versions de la philosophie linguistique que nous avons distinguées ici se sont de fait mêlées de multiples manières (Rorty, 1967, fait une analyse précise de ces événements). Aujourd’hui, la philosophie linguistique n’existe plus: la tendance dissolutive – qui a pourtant laissé un important héritage en terme de méfiance à l’égard des formulations typiques de la philosophie dite traditionnelle – a été vaincue par la conviction que de nombreux problèmes philosophiques peuvent être reformulés en termes clairs et tout à fait acceptables; la tendance constructive s’est effondrée, accusée de penser – de manière absurde – que des questions substantielles, pour la résolution desquelles est pertinente la connaissance de comment sont les choses dans le monde, peuvent être résolues à travers l’analyse du langage (l’attaque de Putnam [Putnam, 1962] contre Malcolm est exemplaire d’une telle critique). Mais l’attaque de Quine contre la notion de signification, à travers la critique de la dichotomie analytique/synthétique, n’en fut pas moins importante pour le déclin de la version constructive (§ 27; Rorty [1979: 193 et passim] a justement insisté sur l’efficacité destructrice de la critique de Quine). S’il n’est pas possible d’isoler, à l’intérieur du langage, les énoncés qui sont constitutifs de la signification d’un mot de ceux qui ne le sont pas, le programme philosophique qui se propose de vérifier le contenu d’un concept (tel que «justice», «connaissance», etc.) à travers l’analyse de la signification d’un mot (‘juste’, ‘connaître’) doit être à tout le moins reconsidéré.Mais la philosophie linguistique a laissé un héritage théorique considérable, qui constitue, en bonne part, le patrimoine des idées de la philosophie du langage. Dans la poursuite d’un objectif qui – comme on l’a dit – n’était pas, en dernière analyse, de réflexion sur le langage, mais de résolution (ou de dissolution) des problèmes de la philosophie en général, les philosophes linguistiques ont élaboré des concepts et des théories sur le langage qui ont encore cours aujourd’hui. Par exemple, le couple frégéen de sens et dénotation (§ 5) fut introduit pour éliminer la confusion, fréquente en philosophie des mathématiques, entre signe, sens du signe et objet désigné par le signe (cf. Picardi, 1989: 332); l’analyse des descriptions définies par Russell (§ 9) devait servir à résoudre le problème posé par les «entités inexistantes» (par exemple ‘l’actuel roi de France’, ‘la montagne d’or’, ‘Pégase’), et donc un problème ontologique; la théorie des performatifs d’Austin (§ 25) se forma au cours d’une discussion sur les problèmes de l’esprit d’autrui (Austin, 1946: 45 sq.) et de la vérité (Austin, 1950: 92sq.). Il est probable que nombre d’idées sur le langage ne seraient pas nées si elles n’avaient pas paru utiles pour traiter d’autres problèmes philosophiques. Aujourd’hui, elles sont utilisées la plupart du temps pour comprendre philosophiquement le langage, indépendamment d’objectifs «externes». Des positions telles que celle de Dummett (voir par exemple 1973a), qui assigne à la philosophie du langage un rôle fondateur par rapport à l’ensemble de la philosophie, sont nettement minoritaires. | | | | | | | | | | | | | | |
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