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RECHERCHES PHILOSOPHIQUES | Bloguez.com

la morale par provision de descartes

  : Ajouté le 20/10/2008 à 22:55

PHILOCOURS.COM                                                             page 1 | 2 | 3 |

La morale par provision de Descartes (Discours de la méthode, troisième partie)

 

Résumé: La morale par provision est l'exposition de quelques règles d'action que Descartes se donne, dans la troisième partie du Discours de la méthode, comme valables dans le champ de l'action, en attendant de trouver la certitude / connaissance des principes moraux. On ne peut arrêter d'agir et mieux vaut donc agir tout en étant dans l'incertitude, que de ne pas agir du tout.

Avertissement : il s'agit pour le moment d'une "esquisse" de cours seulement !

   liens associés

- Méditations Métaphysiques, première méditation, § 1

- cours liberté

- fiche liberté

 

 

Toute la morale par provision de la troisième partie du Discours de la Méthode propose une véritable théorie de la liberté, et même, des règles pour se rendre libre. Dans les deux premières parties, il s’est proposé de mettre en doute toutes nos connaissances, afin de rebâtir tout l’édifice de la connaissance sur la certitude, et non plus sur l’habitude. Mais, doutant de tout, il doute aussi des préceptes de la morale. Il faut donc, en attendant d’avoir réussi à déterminer par l’entendement ce qu’est le bien, adopter des maximes qui vont régler nos actions.

Descartes distingue donc deux facultés : entendement et volonté. Normalement, la volonté se règle sur l’entendement, qui est la faculté d’apercevoir une vérité ou un bien. Mais tant que l’entendement n’a pas réussi à déterminer ce qu’est la vérité et ce qu’est le bien, on ne peut pas rester irrésolu en nos actions. Donc, c’est la volonté qui doit prendre un parti. Il y a un pouvoir de détermination interne de la volonté indépendamment de l’entendement.

1ere maxime : suivre les coutumes de son pays (règle de conformisme)

Pour Descartes, être libre ne consiste pas à s’opposer aux mœurs qui sont celles de nos contemporains. Le non-conformisme social est pour Descartes une attitude tout à fait superficielle. En effet, on peut adopter un comportement de façon purement extérieure, en conservant son "quant à soi". Cette attitude est d’ailleurs indispensable parce qu’on ne vit pas tout seul, et que l’opposition systématique au reste de la société nous créerait plus de tracas qu’elle ne nous rendrait libres.

Cela n’empêche pas de penser que les us et coutumes de tel ou tel pays sont complètement relatifs (voir Montaigne). Toutefois, Descartes apporte une précision en donnant un critère de discrimination entre les diverses opinions s’offrant à lui, et les diverses conduites qui en résultent : il s’agit de suivre les opinions les plus modérées parmi celles qui sont également sensées. Le bon sens joue un grand rôle.

C’est donc non seulement une maxime de conformisme, mais encore, de modération. Cf. juste milieu d’Aristote. Il faut être modéré, parce qu’en l’absence de la connaissance certaine, l’opinion la plus modérée apparaît la plus raisonnable car la plus facile à corriger au cas où par après je découvre qu’elle est fausse. Cette idée se trouvait déjà dans le De Vita beata de Sénèque.

La première application de cette règle de modération permet de déterminer comment on peut faire pour rester libre. Dans l’absence de certitude sur ce qu’est le vrai bien, il faut absolument refuser de s’engager définitivement. La liberté tient ici dans le sens critique, qui est une sorte d’antidote contre le fanatisme. Il faut toujours garder, pour Descartes, surtout dans une morale provisoire, une sorte de distance de pensée, ne pas se livrer totalement à une opinion, incertaine par nature.

2nde maxime : prendre le certain comme probable

(Il faut noter que c'est tout le contraire dans le second paragraphe de la Première Méditation, mais ici, il ne s'agit pas de connaître, mais de vivre, d'agir); on pourrait se demander s’il n’y a pas une contradiction entre la fin de la première maxime et le début de la seconde. En fait, il ne faut pas que cette distance de pensée nous conduise à l’impuissance dans l’action, parce que dans la pratique, il faut choisir et se déterminer. La difficulté est complètement levée si l’on revient à la distinction entre l’entendement et la volonté : il faut intellectuellement garder une distance de pensée, mais la volonté doit être ferme et résolue.

La finalité de cette maxime, c’est de se rendre heureux. Or, l’irrésolution conduirait à un doute incessant sur nos choix. Il y a donc en morale une forme de pari, puisqu’en l’absence de la connaissance du vrai bien, on ne peut que se fier à la probabilité.

Exemple du voyageur égaré dans une forêt : mieux vaut choisir un chemin, même si l'on ne sait pas où il mène, que ne rien chosir du tout !

 

3e maxime : changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde

Elle affirme que la liberté de la volonté et son autonomie sont infinies (cf. les stoïciens).

Descartes reprend très évidemment une grande partie de la thèse stoïcienne. Toutefois, il y a une grande différence : chez Descartes, la physique a changé. Le monde n’est plus un cosmos. De ce fait, la confusion stoïcienne entre éthique et physique n’est plus possible. Faire la différence entre ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi, chez Descartes, ce n’est plus faire la différence entre la nécessité physique et les représentations que j’ai des événements, mais c’est montrer l’infinité de la volonté. Rien ne m’oblige à vouloir quoi que ce soit. La liberté, chez Descartes, c’est un pouvoir de dire non à tout, à tout ce que je n’ai pas et que je pourrais désirer.

Ne voulant pas, par une puissance infinie de la volonté, tout ce que je ne peux pas avoir, je ne peux pas souffrir de ne pas l’avoir. Plutôt que d’être soumise aux choses, la volonté se soumet toutes choses en n’adhérant pas à ce qui nous est refusé. La liberté va donc consister à bien distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Or, ce qui dépend de nous, ce sont nos désirs et nos passions. Mais changer ses désirs ne veut pas dire renoncer à tout désir. Cela veut dire régler ses désirs en jugeant ce qui est en notre pouvoir. C’est parce que la volonté est absolument libre qu’elle peut s’arracher à la tyrannie des désirs et nous rendre heureux.

Descartes, peut-être à la différence des stoïciens, ne rejette pas les passions et les désirs, mais il condamne le dérèglement que peut introduire notre imagination dans notre rapport aux choses. Nous avons malheureusement acquis dans notre enfance de très mauvaises habitudes : en pleurant, en commandant, nous nous sommes fait obéir de nos nourrices, et nous avons eu ce que nous demandions. Or, être libre, pour Descartes, c’est exactement l’inverse, puisque c’est faire la différence entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Être libre, c’est sortir de l’enfance, i.e., sortir d’un état dans lequel on cherche à satisfaire, par l’intermédiaire d’autrui, des désirs qui ne dépendent pas de nous. Etre libre, c’est une certaine façon de regarder les choses consistant à ne pas désirer ce que l’on ne peut avoir.

Descartes ne présente pas absolument la liberté comme un choix fondamental, comme une rupture brusque avec la précédente. Au contraire, il faut s’exercer à être libre, prendre l’habitude de se détacher de ce qui ne dépend pas de nous. On retrouve l’idée d’Aristote selon laquelle la vertu est un état habituel que l’on acquiert par un bon naturel et une bonne éducation.

 

 

 

 

 

 

 

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Sport : la revanche du corps ?

  : Ajouté le 5/9/2008 à 14:44

Sport : la revanche du corps ?

Articles > > Le corps retrouvé

 

Le corps retrouvé

 

 

Marine Guyot-Roussel, professeur de philosophie


Le succès du sport est-il la marque que nous avons retrouvé notre corps, que nous nous sommes enfin reconnus comme corps ?
À cette question sÂ’en ajoute une autre : en quels sens reconnaissons-nous ce corps ? Comme partie de nous, comme avoir, ou comme ce que nous sommes ? En dÂ’autres termes, la valorisation du corps par lÂ’engouement sportif que nous connaissons à travers le culte de la performance et lÂ’exigence contemporaine de faire valoir un « esprit sain dans un corps sain Â» sont-elles réellement les marques dÂ’un tournant dans la pensée, dÂ’une modification de lÂ’esprit du temps ? Cette évolution nÂ’est-elle pas liée à lÂ’augmentation des connaissances médicales et, plus particulièrement, à la thèse selon laquelle nous serions un corps qui pense parce que certains processus matériels le lui permettent ?

On pourrait, en effet, croire que la reconnaissance supposée du corps et la place faite au corps pensant (notamment par les neurosciences) seraient liées, dans la mesure où cette dernière thèse reste un mobile pour lequel on pourrait être moins enclin à dévaloriser le corps aujourd’hui qu’hier
1. Quand le corps nÂ’est perçu que comme entrave pour penser, il est à bannir ; quand il est conçu comme une machine, il est secondaire, bien que nécessaire à la vie, tant quÂ’on ignore comment construire à notre tour une machine équivalente. Seules la pensée et l’âme, immatérielles, demeurant après la mort (et ce, plus encore depuis lÂ’influence des théologies juive et chrétienne), ont longtemps constitué lÂ’essence de lÂ’homme.
Que l’on mette en doute l’existence d’une âme immortelle, que les croyances religieuses s’atténuent voire se perdent, et que l’on trouve un certain nombre de corrélations entre l’action de penser et la connexion bien matérielle de neurones entre eux, et ce que nous sommes se transforme alors. Si l’homme est un être digne, et si l’homme n’est que matière, alors il faut bien penser autrement une matière jusqu’alors comptée pour peu.
Mais revaloriser la matière, concevoir la pensée comme somme de connexions matérielles implique-t-il une nécessaire revalorisation du corps, de notre corps ? Ce corps pris en charge dans le sport est-il bien le même que le corps étudié en science, qui nous pousse à concevoir autrement la matière ? La valorisation de la matière neuronale sÂ’accompagne-t-elle dÂ’une valorisation de tout ce qui est matériel (tissu, membres, etc.) ?

Un rapport trouble au corps

Cette association semble peu évidente. Il serait donc nécessaire, pour commencer, de sÂ’interroger sur la validité de la question posée : lÂ’engouement actuel pour le sport et la valorisation des sportifs sont-ils des signes que le corps, conçu comme néfaste et secondaire hier, est aujourdÂ’hui « retrouvé Â» et « apprécié Â» à sa juste valeur ? Pour cela, il faudra tout dÂ’abord se demander de quel corps on parle.
SÂ’agit-il, comme on aurait pu a priori le croire, du même objet que celui que lÂ’on étudie en biologie ? La pratique sportive a-t-elle vraiment pour but de protéger et de conserver nos organes et leurs fonctions ? NÂ’avons-nous pas plutôt en vue de parfaire notre aspect extérieur ? Ne devons-nous pas alors distinguer ce « corps Â» qui nous rend visible pour autrui, cÂ’est-à-dire notre apparence extérieure (nous garderons le terme « corps Â» lorsque nous nous référerons à ce sens), de ce qui fait notre corporéité, à savoir lÂ’ensemble des tissus et organes qui nous composent et qui permettent le fonctionnement de notre organisme ?
Si lÂ’on doit opérer cette distinction, cÂ’est que notre rapport au corps apparaît plus que troublé, ambivalent. Certes, la science fait une place plus belle à la matière, mais le corps proprement dit semble encore à bien des égards critiqué et rejeté dans la vie quotidienne : il paraît assez étrange de dire que lÂ’on valorise ou que lÂ’on apprécie le corps pour lui, qui est aussi souvent martyrisé, bien que de manière différente quÂ’au Moyen Âge, pour ne prendre que cette période censée être marquée par le rejet du corps. Certes, nous nÂ’avons plus à cacher notre chair lorsque nous prenons un bain et la nudité nÂ’est plus autant synonyme de dépravation quÂ’auparavant. Mais on entend encore bien souvent critiquer lÂ’indécence dÂ’une tenue, jugée vulgaire, car dévoilant trop, comme sÂ’il pouvait exister un lien entre la provocation et certaines parties du corps dévoilées. Cette chair entrevue est donc encore condamnée car tentatrice et corruptrice. Or, de quoi détourne-t-elle sinon de lÂ’essence de lÂ’homme comme être de raison, comme être devant encore sÂ’adonner à ce monde pur, non charnel (et en cela, le corps est bien coupable de subversion), celui des idées et de la morale ? Rien, dans ce type de réaction, ne nous éloigne des discours platoniciens, décrivant le corps comme le tombeau de l’âme, selon le fameux jeu de mots « séma-soma Â». Le corps serait perçu comme ce qui peut corrompre les mœurs, comme ce qui donne accès à la bête qui réside en lÂ’homme. Reste à savoir si cette dévalorisation ponctuelle est un effet de la résurgence du passé ou si elle nÂ’a jamais cessé dÂ’exister.
Car, si le corps était encore rejeté, comme par le passé, pourquoi donc voudrions-nous le travailler ? Travaille-t-on ce qui est sans valeur ? Si lÂ’on pense à travailler le corps comme on travaille lÂ’esprit, quÂ’on le forme comme on informe lÂ’esprit, cÂ’est peut-être qu'on le pense capable d'atteindre une perfection. Le sport serait-il alors au corps ce que l’éducation est à la pensée ? Est-il de nos jours ce qui permet à lÂ’homme en tant que corps de devenir ce quÂ’il doit être en tant qu'être achevé ?

« Un esprit sain dans un corps sain Â» : une expression symptomatique dÂ’une réconciliation avec le corps ?

En effet, le sport semble constituer une exigence minimale de lÂ’homme qui désire prendre soin de lui : être sain, cÂ’est être soucieux non seulement de sa santé mais encore de son apparence. Un être trop négligé paraît suspect, peu fréquentable ; un individu dont le corps présente des troubles est également fui ; lÂ’obèse est mis au régime pour des raisons de santé (pour lÂ’organisme et son fonctionnement) mais il est aussi stigmatisé comme ne faisant pas suffisamment dÂ’efforts pour maigrir. Un sportif est, au contraire, regardé comme un être en pleine santé, mais aussi comme un être courageux, habile et fort. Il est lÂ’image de lÂ’homme rêvé, censé être sain et solide, aussi bien mentalement que physiquement. Effectivement, le sport est conçu, en partie à raison, comme ce qui permet une transformation de lÂ’apparence (un affinement, une perte de graisse) et une modification des capacités (par lÂ’augmentation de la masse musculaire), autant quÂ’une amélioration de la santé (du souffle, du cœur notamment). En ce sens, le sport contribuerait non à une simple revalorisation du corps que nous avons, mais à la reconnaissance du fait que nous sommes un corps et que, ce faisant, cÂ’est nous que nous reconnaissons en prenant soin de notre corps. Car lÂ’exercice nous permet de nous ressentir, en connaissant lÂ’existence de muscles que nous activons et sentons à l’œuvre en nous. Ici le corps rejoint lÂ’organisme, et le sport semble bien permettre une reconnaissance du corps au double sens du terme dans la mesure où il en permet tout simplement la connaissance. Travailler le corps serait en ce sens faire de soi un être fort, bien portant, en forme au double sens d'harmonieusement constitué et capable dÂ’affronter pleinement les épreuves de la vie aussi bien mentalement que physiquement. Seul le sport serait à même de permettre aux hommes de se connaître comme être corporel, d’éprouver leurs limites et leur force. Telle est du moins lÂ’image sociale qui circule et que la médiatisation du sport concourt à diffuser. Le sportif est lÂ’homme reconnu dans la société, celui qui se fait tout seul par lÂ’effort quÂ’il produit, qui lui permet de se modifier, de progresser, de devenir un être quasi supérieur dont les performances peuvent lui permettre dÂ’accéder à la fortune. Il est envié comme un être dÂ’exception, un être heureux, qui ne doit son bonheur et sa reconnaissance qu’à lui-même.
Mais le sport est-il plébiscité parce quÂ’il permet la reconnaissance du corps ou la performance extraordinaire à laquelle finalement peu accèdent ? Ce que lÂ’on recherche dans le sport, nÂ’est-ce pas davantage les performances et leurs effets (bien-être et bonheur supposés, reconnaissance dÂ’autrui, et même idolâtrie de « fans Â», avantages financiers, sociaux, etc.) que lÂ’entretien du corps lui-même ? NÂ’est-ce pas le culte de la performance qui vaut dans le sport, plus que la reconnaissance du corps ? Or, paradoxalement, cette volonté de performance ne nie-t-elle pas plutôt le corps quÂ’elle ne lÂ’affirme et ne le reconnaît ? En effet, le sport semble davantage fait pour sculpter, raffermir et muscler le corps, que pour le « retrouver Â» ou le reconnaître. Mais alors, si le corps est revalorisé, cÂ’est en tant quÂ’il peut être travaillé pour devenir lÂ’inverse de ce quÂ’il est, une masse aux formes parfois trop ou « mal Â» dessinées : il y a lieu alors de rétablir la distinction entre le corps tel quÂ’il apparaît et lÂ’organisme. Ainsi, lÂ’haltérophilie ou le body-building ne tiennent absolument pas compte de lÂ’organisme, mais sÂ’en tiennent à la transformation du corps tel quÂ’il apparaît. Ils ne sont donc pas lÂ’amour de soi comme corps mais lÂ’amour dÂ’un galbe parfois à la limite du naturel tant le muscle est forcé. Le corps est au sens propre sculpté, cÂ’est-à-dire quÂ’il est modifié par rapport à sa forme dÂ’origine, naturelle. Le corps de lÂ’haltérophile est en ce sens quasiment la matière brute transformée en art par le propriétaire du corps lui-même, qui se fait artiste. Dès lors, il devient produit de la techné. De même, le coureur transforme son corps, non cette fois pour lÂ’apparence, mais pour la performance : là encore, il ne vise pas les besoins et l’équilibre de son organisme : seule lÂ’intéresse la partie de son corps qui sera à même de lui faire remporter lÂ’exploit, de lui faire gagner une médaille. Le sportif de haut niveau cherche donc tantôt à obtenir esthétiquement ce quÂ’il imagine comme corps parfait (corps imaginaire relatif à la discipline quÂ’il pratique), tantôt à produire des records qui visent à reculer les frontières du possible dÂ’un point de vue corporel. Mais en ce sens, le corps du sportif ou de lÂ’homme dit sportif est nié pour ce quÂ’il est originellement. Le corps « parfait Â» 2 qui est visé dans le sport de haut niveau, un corps impossible, presque un non-corps,  est non seulement un corps irréel, imaginé, idéal, mais en outre, pour le viser et lÂ’approcher, il faut avant tout faire violence au corps réel, celui que lÂ’on est, que lÂ’on travaille parce quÂ’il est conçu comme un sous-corps, un corps trop gros, trop faible, trop mou, un corps qui ne correspond plus à lÂ’image intellectuelle que lÂ’on sÂ’en fait et qui est regardé davantage encore comme un corps que lÂ’on a que comme un corps que lÂ’on est.

Le corps idéal

Mais le rapport des sportifs de haut niveau à leur corps est-il de lÂ’ordre de lÂ’exception ? Le sport en effet nÂ’est-il pas appréhendé par le « commun des mortels Â» comme une « hygiène de vie Â» ? Les clubs de sport ne valorisent-ils pas notre corps réel ? Il semble bien que non. Certes, lÂ’usager des salles de sport ne peut sérieusement prétendre chercher une performance ; mais cÂ’est encore lÂ’image de son corps quÂ’il cherche à transformer, pour atteindre le canon de beauté social imposé, lui-même purement fictif (est-il nécessaire de rappeler que les photographies des mannequins sont retouchées et que leurs pectoraux généreux sont souvent le résultat dÂ’opérations chirurgicales mais sûrement pas dÂ’efforts sportifs ?). Les clubs vantant les mérites de lÂ’exercice pour retrouver la ligne vendent davantage lÂ’illusion que nous pourrons plaire, et nous plaire, quÂ’ils ne conçoivent le corps comme objet ayant une valeur en lui-même. Le corps attrayant a bien un prix (objet mercantile et objet dÂ’efforts) mais non une valeur : jamais il nÂ’a dÂ’importance pour lui-même ; il nÂ’est que lÂ’objet sur lequel se cristallise lÂ’espoir d’être heureux et reconnu. On paye pour embellir le corps, mais ce prix est payé non pour le corps lui-même, non parce que le corps est reconnu ou retrouvé, célébré comme important en soi, mais pour se faire accepter par rapport à un idéal de corps, au corps conçu socialement comme le « bon corps Â», le « beau corps Â». Signe que le corps nÂ’est pas reconnu, lÂ’adage encore dÂ’actualité selon lequel il faut souffrir pour être beau, quand on sait que la souffrance, la douleur sont des signaux du corps qui prévient dÂ’un dysfonctionnement ou dÂ’un danger. « Souffrir pour être beau Â», être beau pour être aimé : le sport et lÂ’entretien prônés ne sont ici souvent que des prétextes pour vendre un bien-être relatif non à lÂ’entretien du corps, qui au fond nÂ’est que secondaire, mais à lÂ’intégration sociale que ce corps sculpté, ressemblant au corps idéal, va, croit-on, favoriser.

Deux conséquences sont donc à penser : dÂ’une part, ce corps revalorisé nÂ’est pas, paradoxalement, un corps réel, celui que lÂ’on peut rencontrer dans la rue 3 : il est un corps idéal que lÂ’on cherche à atteindre et qui existe davantage dans les sculptures grecques (ou pour moderniser notre langage dans les magazines de mode) que dans le réel. Le corps réel, lui, ne sera toujours en ce sens quÂ’une mauvaise copie du corps idéal visé. En outre, le corps dont on dispose et que lÂ’on modifie est lui-même martyrisé, voire dans quelques cas, déformé. La danse est un bon exemple de sport qui refuse de respecter le corps au nom dÂ’une esthétique : les pieds des danseurs, leurs articulations, sont abîmés, violentés, jusqu’à rendre le corps incapable de remplir ses fonctions, et ce beaucoup plus rapidement que cela nÂ’aurait été le cas si le danseur avait renoncé à son sport (qui est un art). Le sport, loin dÂ’apporter la reconnaissance du corps, peut amener à nier ce que lÂ’on est comme corps, pour se rapprocher dÂ’un modèle donné dans une société donnée, dÂ’un modèle rêvé comme celui dÂ’un homme bel et fort. Les clubs de sport se vendent comme permettant de transformer un corps que lÂ’on rejette en un idéal, celui des mannequins, hélas souvent un corps privé de tout (nourriture et rondeurs) et modifié artificiellement (ce qui est la plus complète négation du corps, puisque lÂ’on préfère de lÂ’artificiel à ce que lÂ’on a naturellement, en guise de corps) pour correspondre aux corps fantasmés féminins et masculins (quitte pour cela à user de moyens qui ne respectent pas le corps dans son intégrité : chirurgie, électro-stimulation, etc).
Un corps réel, méprisé au profit dÂ’une idée de corps et dÂ’homme parfait, tellement parfait quÂ’il nÂ’a plus rien de commun avec lÂ’homme de la rue ? Quelle différence avec la façon dont la Grèce antique percevait le corps ? QuÂ’est-ce en effet que le culte du kalos kagatos, cet homme « bel et bien Â», sinon celui dÂ’un homme fort dans un corps fort, qui est remplacé de nos jours par lÂ’idée dÂ’un « esprit sain dans un corps sain Â». Quelle différence fondamentale existe-t-il enfin dans notre pensée du corps et celle de Platon, ce penseur qui méprise tant le corps, et qui revendique précisément lÂ’importance de la culture physique dès le plus jeune âge (y compris pour le philosophe), qui permet précisément de contenir son corps, pour mieux le faire taire
4.
LÂ’idée dÂ’esprits sains dans des corps sains nÂ’est-elle pas la simple traduction de la volonté de maîtrise toujours plus grande du corps, dÂ’autant plus exigée de nos jours que le corps est utilisé comme instrument au service du commerce ? Le sportif et ses performances sont sponsorisés, le corps parfait devient moyen de propagande et de publicité pour vendre tout produit
5.
Qui plus est, l’entretien sportif recommandé par les médecins n’est pas celui des sportifs et aucun club de sport (nous semble-t-il) n’a pour réelle vocation (ou vocation première, car il y a quand même un discours sur la santé) de se soucier du bon fonctionnement de notre organisme. Seule l’apparence compte, une apparence toujours et encore à retravailler, en vue un jour d’être reconnu et aimé d’autrui
6.

Le corps réel des hommes ne mÂ’apparaît pas en ce sens reconnu ; encore moins est-il valorisé. Mais une idée du corps tel quÂ’il devrait être existe toujours et le culte de la performance reste extrêmement présent, comme c’était déjà le cas sous Platon. En revanche, l’époque, mettant en avant le commerce et la consommation, a transformé notre rapport au corps, dans la mesure où il est un souci pour nous, non parce quÂ’il est considéré pour lui-même, mais parce quÂ’il est prétendument ce qui, transformé, nous donnerait un supplément d’être, comme, pourrait-on croire, posséder tel ou tel objet nous procurerait une identité
7. À cet égard, on doit bien reconnaître que l’on a encore du mal à se penser comme corps, à accepter que ce que l’on est, c’est ce corps, que l’on voudrait différent. Il est bien plutôt pour nous encore un contenant reçu, une enveloppe qui cacherait une intériorité et qui freinerait notre accès au bonheur en freinant l’accès à autrui. Le sport tel qu’il est pensé et reconnu, et le culte de la performance qui s’y joue, sont donc davantage la marque que le corps reste toujours pour nous l’équivalent de ce que l’apparence est à l’essence.


1 On doit ici prendre à sa juste valeur cette remarque de Baudrillard : « Pendant des siècles, on sÂ’est acharné à convaincre les gens quÂ’ils nÂ’en avaient pas [de corps] – et ils nÂ’en ont dÂ’ailleurs jamais été vraiment convaincus – ; on sÂ’obstine aujourdÂ’hui systématiquement à les convaincre de leur corps. Â», (Baudrillard, La Société de consommation, Folio essai, p. 200). C'est nous qui soulignons. Le corps serait-il aujourdÂ’hui plus reconnu quÂ’auparavant. A-t-il en fait été sérieusement nié par les non-philosophes ?

2 Relativement au record visé, donc parfaitement adapté à ce qu’on lui demande. Il est alors au sens propre pensé comme instrument, qu’il s’agit de tailler pour l’adapter.

3 On peut à cet égard reprendre ce mot de Baudrillard : « Le corps tel que lÂ’institue la mythologie moderne nÂ’est pas plus matériel que l’âme ; il est une idée, ou plutôt un objet partiel hypostasié. Il est devenu ce qu’était l’âme en son temps, le mythe directeur dÂ’une éthique de la consommation. Â» (Baudrillard, idem, p. 213).

4 Socrate, parlant de l’éducation nécessaire au philosophe : « Il faut donc, camarade, quÂ’il suive la plus longue route, et quÂ’il ne travaille pas moins à sÂ’instruire qu’à exercer son corps ; autrement, [...] il ne parviendra jamais au terme de cette science sublime qui lui convient tout particulièrement. Â» (Platon, La République, VI, trad. Baccou, G. F., p. 261) et « DÂ’ailleurs, lÂ’une des épreuves et non la moindre, consistera à observer comment chacun se comporte dans les exercices gymniques. Â» (Platon, idem, VII, p. 296).

5 « De lÂ’hygiène au maquillage en passant par le bronzage, le sport et les multiples libérations de la mode, la redécouverte du corps passe dÂ’abord par des objets. Il semble même que la seule pulsion vraiment libérée soit la pulsion dÂ’achat. Â» (Baudrillard, op. cit., p. 210).

6 « Ce corps ré-approprié ne lÂ’est pas selon les finalités autonomes du sujet mais selon un principe normatif de jouissance [...] selon une contrainte dÂ’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes dÂ’une société de production et de consommation dirigée. Â» (Baudrillard, idem, p. 204) et « Le corps est comme un gisement à exploiter pour en faire surgir les signes visibles du bonheur, de la santé, de la beauté [signes qui ne lui confèrent pas] pour autant [une] valeur propre, puisque nÂ’importe quel objet peut, selon la même logique fétichiste, jouer ce rôle. Â» (Baudrillard, idem, p. 203).

7 « L’équivalence théorique du corps et des objets comme signes permet l’équivalence magique : achetez, et vous serez bien dans votre peau. Â» (Baudrillard, idem, p. 211).

 

 

 Â© SCÉRÉN - CNDP
  Créé en novembre 2005. Actualisé en février 2007. - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.

 

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Discours de la méthode

  : Ajouté le 18/5/2008 à 20:51

DISCOURS

DE LA MÉTHODE

POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON ET CHERCHER

LA VÉRITÉ DANS LES SCIENCES

PRÉAMBULE

Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on le pourra distinguer en six parties. Et, en la première, on trouvera diverses considérations touchant les sciences. En la seconde, les principales règles de la méthode que l’auteur a cherchée. En la troisième, quelques-unes de celles de la morale qu’il a tirée de cette méthode. En la quatrième, les raisons par lesquelles il prouve l’existence de Dieu et de l’âme humaine, qui sont les fondements de sa métaphysique. En la cinquième, l’ordre des questions de physique qu’il a cherchées, et particulièrement l’explication des mouvements du cœur et de quelques autres difficultés qui appartiennent à la médecine ; puis aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes. Et en la dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en la recherche de la nature qu’il n’a été, et quelles raisons l’ont fait écrire.


PREMIÈRE PARTIE

§ 1-1

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée  ; car chacun pense en être si bien pourvu [122] que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent : mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes  ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d'avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien . Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent.

§ 1-2

Pour moi, je n’ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun ; même j’ai souvent souhaité d’avoir la pensée aussi prompte, ou l’imagination aussi nette et distincte ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l’esprit ; car pour la raison, ou le sens, d’autant qu’elle est [123] la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu’elle est tout entière en un chacun  ; et suivre en ceci l’opinion commune des philosophes, qui disent qu’il n’y a du plus et du moins qu’entre les accidents, et non point entre les formes ou natures des individus d’une même espèce.

§ 1-3

Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur de m’être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins qui m’ont conduit à des considérations et des maximes dont j’ai formé une méthode, par laquelle il me semble que j’ai moyen d’augmenter par degrés ma connaissance, et de l’élever peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront permettre d’atteindre. Car j’en ai déjà recueilli de tels fruits, qu’encore qu’au jugement que je fais de moi-même je tâche toujours de pencher vers le côté de la défiance plutôt que vers celui de la présomption, et que, regardant d’un oeil de philosophe les diverses actions et entreprises de tous les hommes, il n’y en ait quasi aucune qui ne me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la recherche de la vérité, et de concevoir de telles espérances pour l’avenir, que si, entre les occupations des hommes, purement hommes, il [124] y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et importante, j’ose croire que c’est celle que j’ai choisie .

§ 1-4

Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n’est peut-être qu’un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l’or et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects, lorsqu’ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire voir en ce discours quels sont les chemins que j’ai suivis , et d’y représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu’apprenant du bruit commun les opinions qu’on en aura, ce soit un nouveau moyen de m’instruire, que j’ajouterai à ceux dont j’ai coutume de me servir .

§ 1-5

Ainsi mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j’ai taché de conduire la mienne . Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l’aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu’on peut imiter, on en trouvera [125] peut-être aussi plusieurs autres qu’on aura raison de ne pas suivre, j’espère qu’il sera utile à quelques-uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de ma franchise .

§ 1-6

J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance ; et, pour ce qu’on me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j’avais un extrême désir de les apprendre . Mais sitôt que j’eus achevé tout ce cours d’études, au bout duquel on a coutume d’être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d’opinion. Car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d’erreurs, qu’il me semblait n’avoir fait autre profit, en tâchant de m’instruire, sinon que j’avais découvert de plus en plus mon ignorance . Et néanmoins j’étais en l’une des plus célèbres écoles de l’Europe , où je pensais qu’il devait y avoir de savants hommes, s’il y en avait en aucun endroit de la terre. J’y avais appris tout ce que les autres y apprenaient ; et même, ne m’étant pas contenté des sciences qu’on nous enseignait, j’avais parcouru tous les livres traitant de celles qu’on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avoient pu tomber entre mes mains. Avec cela je savais les jugements que les autres faisaient de moi ; et je ne voyais point qu’on m’estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques-uns qu’on [126] destinait à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me semblait aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu’ait été aucun des précédents. Ce qui me faisait prendre la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu’il n’y avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu’on m’avait auparavant fait espérer .

§ 1-7

Je ne laissais pas toutefois d’estimer les exercices auxquels on s’occupe dans les écoles . Je savais que les langues qu’on y apprend sont nécessaires pour l’intelligence des livres anciens ; que la gentillesse des fables réveille l’esprit ; que les actions mémorables des histoires le relèvent, et qu’étant lues avec discrétion elles aident à former le jugement ; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées  ; que l’éloquence a des forces et des beautés incomparables ; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes ; que les mathématiques ont des inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant à contenter les curieux qu’à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes ; que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles ; que la [127] théologie enseigne à gagner le ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants ; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent et enfin qu’il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d’en être trompé .

§ 1-8

Mais je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables. Car c’est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n’ont rien vu . Mais lorsqu’on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays ; et lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci . Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point ; et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne [128] changent ni n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances, d’où vient que le reste ne paraît pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu’ils en tirent sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces .

§ 1-9

J’estimais fort l’éloquence, et j’étais amoureux de la poésie ; mais je pensais que l’une et l’autre étaient des dons de l’esprit plutôt que des fruits de l’étude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas-breton, et qu’ils n’eussent jamais appris de rhétorique ; et ceux qui ont les inventions les plus agréables et qui les savent exprimer avec le plus d’ornement et de douceur, ne laisseraient pas d’être les meilleurs poètes, encore que l’art poétique leur fût inconnu .

§ 1-10

Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l’évidence de leurs raisons : mais je ne remarquais point encore leur vrai usage ; et, pensant qu’elles ne servaient qu’aux arts mécaniques, je m’étonnais de ce que leurs fondements étant si fermes et si solides, on n’avait rien [129] bâti dessus de plus relevé : comme au contraire je comparais les écrits des anciens païens qui traitent des mœurs, à des palais fort superbes et fort magnifiques qui n’étaient bâtis que sur du sable et sur de la boue : ils élèvent fort haut les vertus, et les font paraître estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde ; mais ils n’enseignent pas assez à les connaître, et souvent ce qu’ils apprennent d’un si beau nom n’est qu’une insensibilité, ou un orgueil . ou un désespoir, ou un parricide.

§ 1-11

Je révérais notre théologie, et prétendais autant qu’aucun autre à gagner le ciel : mais ayant appris, comme chose très assurée, que le chemin n’en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu’aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n’eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements ; et je pensais que, pour entreprendre de les examiner et y réussir, il était besoin d’avoir quelque extraordinaire assistance du ciel, et d’être plus qu’homme.

§ 1-12

Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu’elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n’avais point assez de [130] présomption pour espérer d’y rencontrer mieux que les autres ; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n’était que vraisemblable .

§ 1-13

Puis, pour les autres sciences, d’autant qu’elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeais qu’on ne pouvait avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes ; et ni l’honneur ni le gain qu’elles promettent n’étaient suffisants pour me convier à les apprendre : car je ne me sentais point, grâces à Dieu, de condition qui m’obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma fortune ; et, quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisais néanmoins fort peu d'état de celle que je n’espérais point pouvoir acquérir qu’à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensais déjà connaître assez ce qu’elles valaient pour n’être plus sujet à être trompé ni par les promesses d’un alchimiste, ni par les prédictions d’un astrologue, ni par les impostures d’un magicien ni par les artifices ou la vanterie d’aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu’ils ne savent.

§ 1-14

C’est pourquoi, sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai [131] entièrement l’étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j’en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut- être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables . Et j’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie .

§ 1-15

Il est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les moeurs des autres hommes, je n’y [132] trouvais guère de quoi m’assurer, et que j’y remarquais quasi autant de diversité que j’avais fait auparavant entre les opinions des philosophes . En sorte que le plus grand profit que j’en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d’être communément reçues et approuvées par d’autres grands peuples, j’apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m’avait été persuadé que par l’exemple et par la coutume : et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d’entendre raison . Mais, après que j’eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde, et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres .

SECONDE PARTIE

§ 2-1

J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres qui n’y sont pas encore finies m’avait appelé  ; et comme je retournais du couronnement de [133] l’empereur vers l’armée, le commencement de l’hiver m’arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j’avais tout le loisir de m’entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l’une des premières fut que je m’avisai de considérer que souvent il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé . Ainsi voit-on que les bâtiments qu’un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d’être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avoient été bâties à d’autres fins. Ainsi ces anciennes cités qui, n’ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues par succession de temps de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu’un ingénieur trace a sa fantaisie dans une plaine, qu’encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu’en ceux des autres, toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c’est plutôt la fortune que la volonté de [134] quelques hommes usants de raison, qui les a ainsi disposés . Et si on considère qu’il y a eu néanmoins de tout temps quelques officiers qui ont eu charge de prendre garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir à l’ornement du public, on connaîtra bien qu’il est malaisé, en ne travaillant que sur les ouvrages d’autrui, de faire des choses fort accomplies. Ainsi je m’imaginai que les peuples qui, ayant été autrefois demi-sauvages, et ne s’étant civilisés que peu à peu, n’ont fait leurs lois qu’à mesure que l’incommodité des crimes et des querelles les y a contraints, ne sauraient être si bien policés que ceux qui, dès le commencement qu’ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de quelque prudent législateur. Comme il est bien certain que l’état de la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et, pour parler des choses humaines, je crois que si Sparte a été autrefois très florissante, ce n’a pas été à cause de la bonté de chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs étaient fort étranges, et même contraires aux bonnes murs ; mais à cause que, n’ayant été inventées que par un seul, elles tendaient toutes à même fin. Et ainsi je pensai que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont que probables, et qui n’ont aucunes démonstrations, s’étant composées [135] et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent . Et ainsi encore je pensai que pourceque nous avons tous été enfants avant que d’être hommes , et qu’il nous fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu'ils auraient été si nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais été conduits que par elle .

§ 2-2

Il est vrai que nous ne voyons point qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon et d’en rendre les rues plus belles ; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d’elles-mêmes, et que les fondements n’en sont pas bien fermes. À l’exemple de quoi je me persuadai qu’il n’y aurait véritablement point d’apparence qu’un particulier fît dessein de réformer un état, en y changeant tout dès les fondements, et en le [136] renversant pour le redresser ; ni même aussi de réformer le corps des sciences, ou l’ordre établi dans les écoles pour les enseigner ; mais que, pour toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d’y en remettre par après ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurais ajustées au niveau de la Tags :

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DISCOURS DE LA METHODE

  : Ajouté le 18/5/2008 à 20:48

DISCOURS DE LA METHODEPOUR BIEN CONDUIRE SA RAISON ET CHERCHER LA VERITE DANS LES SCIENCES Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on le pourra distinguer en six parties. Et, en la première, on trouvera diverses considérations touchant les sciences. En la seconde, les principales règles de la méthode que l'auteur a cherchée. En la troisième, quelques unes de celles de la morale qu'il a tirée de cette méthode. En la quatrième, les raisons par lesquelles il prouve l'existence de Dieu et de l'âme humaine, qui sont les fondements de sa métaphysique. En la cinquième, l'ordre des questions de physique qu'il a cherchées, et particulièrement l'explication des mouvements du cœur et de quelques autres difficultés qui appartiennent à la médecine; puis aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes. Et en la dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en la recherche de la nature qu'il n'a été, et quelles raisons l'ont fait écrire.PREMIERE PARTIE DU DISCOURS DE LA METHODELe bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu [122] que ceux même qui sont les plus difficiles à Contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent: mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s'en éloignent.Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun; même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit; car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est [123] la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun; et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les accidents, et non point entre les formes ou natures des individus d'une même espèce.Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins qui m'ont conduit à des considérations et des maximes dont j'ai formé une méthode, par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connaissance, et de l'élever peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits, qu'encore qu'au jugement que je fais de moi-même je tâche toujours de pencher vers le côté de la défiance plutôt que vers celui de la présomption, et que, regardant d'un œil de philosophe les diverses actions et entreprises de tous les hommes, il n'y en ait quasi aucune qui ne me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la recherche de la vérité, et de concevoir de telles espérances pour l'avenir, que si, entre les occupations des hommes, purement hommes, il [124] y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et importante, j'ose croire que c'est celle que j'ai choisie.Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n'est peut-être qu'un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l'or et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects, lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire voir en ce discours quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire, que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume de me servir.Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai taché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en trouvera [125] peut-être aussi plusieurs autres qu'on aura raison de ne pas suivre, j'espère qu'il sera utile a quelques uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de ma franchise.J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance; et, pour ce qu'on me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d'opinion. Car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. Et néanmoins j'étais en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je pensais qu'il devait y avoir de savants hommes, s'il y en avait en aucun endroit de la terre. J'y avais appris tout ce que les autres y apprenaient; et même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on nous enseignait, j'avais parcouru tous les livres traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avaient pu tomber entre mes mains. Avec cela je savais les jugements que les autres faisaient de moi; et je ne voyais point qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eut déjà entre eux quelques-uns qu'on [126] destinait à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me semblait aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu'ait été aucun des précédents. Ce qui me faisait prendre la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avait auparavant fait espérer.Je ne laissais pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savais que les langues qu'on y apprend sont nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables des histoires le relèvent, et qu'étant lues avec discrétion elles aident à former le jugement; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées; que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes; que les mathématiques ont des inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant à contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes; que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles; que la [127] théologie enseigne à gagner le ciel; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connoître leur juste valeur et se garder d'en être trompé.Mais je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables. Car c'est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point; et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne [128] changent ni n'augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d'être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances, d'où vient que le reste ne parait pas tel qu'il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu'ils en tirent sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces.J'estimais fort l'éloquence, et j'étais amoureux de la poésie; mais je pensais que l'une et l'autre étaient des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique; et ceux qui ont les inventions les plus agréables et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne laisseraient pas d'être les meilleurs poètes, encore que l'art poétique leur fût inconnu.Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons : mais je ne remarquais point encore leur vrai usage; et, pensant qu'elles ne servaient qu'aux arts mécaniques, je m'étonnais de ce que leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avait rien [129] bâti dessus de plus relevé : comme au contraire je comparais les écrits des anciens païens qui traitent des mœurs, à des palais fort superbes et fort magnifiques qui n'étaient bâtis que sur du sable et sur de la boue : ils élèvent fort haut les vertus, et les font paraître estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde; mais ils n'enseignent pas assez à les connaître, et souvent ce qu'ils apprennent d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité, ou un orgueil . ou un désespoir, ou un parricide.Je révérais notre théologie, et prétendais autant qu'aucun autre à gagner le ciel : mais ayant appris, comme chose très assurée, que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements; et je pensais que, pour entreprendre de les examiner et y réussir, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel, et d'être plus qu'homme.Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avais point assez de [130] présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n'était que vraisemblable.Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeais qu'on ne pouvait avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes; et ni l'honneur ni le gain qu'elles promettent n'étaient suffisants pour me convier à les apprendre : car je ne me sentais point, grâces à Dieu, de condition qui m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma fortune; et, quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisais néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérais point pouvoir acquérir qu'à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensais déjà connaître assez ce qu'elles valaient pour n'être plus sujet à être trompé ni par les pro messes d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai [131] entièrement l'étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi- même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence, sinon que peut- être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.Il est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les mœurs des autres hommes, je n'y [132] trouvais guère de quoi m'assurer, et que j'y remarquais quasi autant de diversité que j'avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j'en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'être communément reçues et approuvées par d'autres grands peuples, j'apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple et par la coutume : et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d'entendre raison. Mais, après que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde, et à tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d'étudier aussi en moi-même, et d'employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.SECONDE PARTIE DU DISCOURS DE LA METHODE J'étais alors en Allemagne, où l'occasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avait appelé; et comme je retournais du couronnement de [133] l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j'avais tout le loisir de m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l'une des premières fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces anciennes cités qui, n'ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues par succession de temps de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu'un ingénieur trace a sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu'en ceux des autres, toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune que la volonté de [134] quelques hommes usants de raison, qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu'il y a eu néanmoins de tout temps quelques officiers qui ont eu charge de prendre garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir à l'ornement du public, on connaîtra bien qu'il est malaisé, en ne travaillant que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses fort accomplies. Ainsi je m'imaginai que les peuples qui, ayant été autrefois demi-sauvages, et ne s'étant civilisés que peu à peu, n'ont fait leurs lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et des querelles les y a contraints, ne sauraient être si bien policés que ceux qui, dès le commencement qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de quelque prudent législateur. Comme il est bien certain que l'état de la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et, pour parler des choses humaines, je crois que si Sparte a été autrefois très florissante, ce n'a pas été à cause de la bonté de chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs étaient fort étranges, et même contraires aux bonnes mœurs ; mais à cause que, n'ayant été inventées que par un seul, elles tendaient toutes à même fin. Et ainsi je pensai que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont que probables, et qui n'ont aucunes démonstrations, s'étant composées [135] et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent. Et ainsi encore je pensai que pour ce que nous avons tous été enfants avant que d'être hommes, et qu'il nous fallu longtemps être gouvernés par nos appétits e t nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu'ils auraient été si nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais été conduits que par elleIl est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par terre toutes les maisons d'une ville pour le seul dessein de les refaire d'autre façon et d'en rendre les rues plus belles; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d'elles-mêmes, et que les fondements n'en sont pas bien fermes. A l'exemple de quoi je me persuadai qu'il n'y aurait véritablement point d'apparence qu'un particulier fît dessein de réformer un état, en y changeant tout dès les fondements, et en le [136] renversant pour le redresser; ni même aussi de réformer le corps des sciences, ou l'ordre établi dans les écoles pour les enseigner : mais que, pour toutes les opinions que j'avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d'entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d'y en remettre par après ou d'autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que par ce moyen je réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais que sur de vieux fondements et que je ne m'appuyasse que sur les principes que je m'étais laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s'ils étaient vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci diverses difficultés, elles n'étaient point toutefois sans remède, ni comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres choses qui touchent le public. Ces grands corps sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, comme la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont, l'usage les a sans doute fort adoucies, et même il en a évité ou corrigé insensiblement quantité, auxquelles on ne pourrait si bien pourvoir par prudence; et enfin elles sont quasi toujours plus insupportables que ne [137] serait leur changement; en même façon que les grands chemins, qui tournoient entre des montagnes, deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre, que d'entreprendre d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers et descendant jusques aux bas des précipices.C'est pourquoi je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation; et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serais très marri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n'est pas, pour cela, que je veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut être des desseins plus relevés; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive [137] suivre. Et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement : à savoir de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées, d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus, et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en chercher eux mêmes de meilleures.Et pour moi j'aurais été sans doute du nombre de ces derniers, si je n'avais jamais eu qu'un seul maître, ou que je n'eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes. Mais ayant appris dès le collège qu'on ne saurait rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela [139] barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous de raison; et ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu'il serait s'il avait toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales, et comment, jusques aux modes de nos habits, la même chose qui nous a plu il y a dix ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule; en sorte que c'est bien plus la coutume et l'exemple qui nous persuade, qu'aucune connaissance certaine; et que néanmoins la pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien, pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple; je ne pouvais choisir personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres, et je me trouvai comme contraint d'entreprendre moi-même de me conduire.Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement et d'user de tant de circonspection en toutes choses, que si je n'avançais que fort peu, je me garderais bien au moins de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter tout à fait aucune des opinions qui s'étaient pu glisser autrefois en ma [140] créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n'eusse auparavant employé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenais et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la connaissance de toutes les choses dont mon esprit serait capable.J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, à l'analyse des géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme l'art de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre; et bien qu'elle contienne en effet beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer, que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des modernes, outre qu'elles ne s'étendent qu'à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun usage, la première est toujours si astreinte à la considération des figures, qu'elle ne peut [141] exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination; et on s'est tellement assujetti en la dernière à certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a fait un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui fut cause que je pensai qu'il fallait chercher quelque autre méthode, qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un étal est bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peut, elles y sont fort étroitement observées; ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois a les observer.Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.[142] Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il était besoin de commencer: car je savais déjà que c'était par les plus simples et les plus aisées à connaître; et, considérant qu'entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu [143] trouver quelques démonstrations, c'est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je ne doutais point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées; bien que je n'en espérasse aucune autre utilité, Sinon qu'elles accoutumeraient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter point de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein pour cela de tâcher d'apprendre toutes ces sciences particulières qu'on nomme communément mathématiques; et voyant qu'encore que leurs objets soient différents elle ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles n'y considèrent autre chose que les divers rapports ou proportions qui s'y trouvent, je pensai qu'il valait mieux que j'examinasse seulement ces proportions en général, et sans les supposer que dans les sujets qui serviraient à m'en rendre la connaissance plus aisée, même aussi sans les y astreindre aucunement, afin de les pouvoir d'autant mieux appliquer après à tous les autres auxquels elles conviendraient. Puis, ayant pris garde que pour les connaître j'aurais quelquefois besoin de les considérer chacune en particulier, et quelquefois seulement de les retenir, ou de les comprendre plusieurs ensemble, je pensai que, pour les considérer mieux en particulier, je les devais supposer en des lignes, à cause que je ne trouvais rien de plus simple, ni que je pusse plus distinctement représenter à mon imagination [144] et à mes sens; mais que, pour les retenir, ou les comprendre plusieurs ensemble, il fallait que je les expliquasse par quelques chiffres les plus courts qu'il serait possible; et que, par ce moyen, j'emprunterais tout le meilleur de l'analyse géométrique et de l'algèbre, et corrigerais tous les défauts de l'une par l'autre.Comme en effet j'ose dire que l'exacte observation de ce peu de préceptes que j'avais choisis me donna telle facilité à démêler toutes les questions auxquelles ces deux sciences s'étendent, qu'en deux ou trois mois que j'employai à les examiner, ayant commencé par les plus simples et plus générales, et chaque vérité que je trouvais étant une règle qui me servait après à en trouver d'autres, non seulement je vins à bout de plusieurs que j'avais jugées autrefois très difficiles, mais il me sembla aussi vers la fin que je pouvais déterminer, en celles même que j'ignorais, par quels moyens et jusqu'où il était possible de les résoudre. En quoi je ne vous paraîtrai peut-être pas être fort vain, si vous considérez que, n'y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu'on en peut savoir; et que, par exemple, un enfant instruit en l'arithmétique, ayant fait une addition suivant ses règles, se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme qu'il examinait, tout ce que l'esprit humain [145] saurait trouver: car enfin la méthode qui enseigne à suivre le vrai ordre, et à dénombrer exactement toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux règles d'arithmétique.Mais ce qui me contentait le plus de cette méthode était que par elle j'étais assuré d'user en tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins le mieux qui fût en mon pouvoir : outre que je sentais, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumait peu à peu à concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets; et que, ne l'ayant point assujettie à aucune matière particulière, je me promettais de l'appliquer aussi utilement aux difficultés des autres sciences que j'avais fait à celles de l'algèbre. Non que pour cela j'osasse entreprendre d'abord d'examiner toutes celles qui se présenteraient, car cela même eût été contraire à l'ordre qu'elle prescrit : mais, ayant pris garde que leurs principes devaient tous être empruntés de la philosophie, en laquelle je n'en trouvais point encore de certains, je pensai qu'il fallait avant tout que je tâchasse d'y en établir; et que, cela étant la chose du monde la plus importante, et où la précipitation et la prévention étaient le plus à craindre, je ne devais point entreprendre d'en venir à bout que je n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de vingt-trois ans que j'avais alors, et que je n'eusse [146] auparavant employé beaucoup de temps à m'y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes les mauvaises opinions que j'y avais reçues avant ce temps-là, qu'en faisant amas de plusieurs expériences, pour être après la matière de mes raisonnements, et en m'exerçant toujours en la méthode que je m'étais prescrite, afin de m'y affermir de plus en plus.TROISIEME PARTIE DU DISCOURS DE LA METHODE Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé de dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la [147] religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais remettre toutes à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre; et que, pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tous excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi [148] afin de me détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. Et particulièrement je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté; non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des vœux ou des contrats qui obligent à y persévérer mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle.Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fais déterminé, que si elles eussent été très assurées : imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en [149] tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.Ma troisième maxime était de tâcher toujours [150] plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour [151] s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses; et ils disposaient d'elles si absolument qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure; et, sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite. [152] J'avais éprouvé de si extrêmes contentements depuis que j'avais commencé à me servir de cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en pût recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie; et découvrant tous les jours par son moyen quelques vérités qui me semblaient assez importantes et communément ignorées des autres hommes, la satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit que tout le reste ne me touchait point. Outre que les trois maximes précédentes n'étaient fondées que sur le dessein que j'avais de continuer à m'instruire: car Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps; et je n'eusse su m'exempter de scrupule en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures en cas qu'il y en eût; et enfin, je n'eusse su borner mes désirs ni être content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable, je le pensais être par même moyen de celle de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir; d'autant que, notre volonté ne se portant à suivre ni à fuir aucune chose que selon que notre entendement [153] la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on puisse acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait manquer d'être content.Après m'être ainsi assuré de ces maximes, et les avoir mises à part avec les vérités de la foi, qui ont toujours été les premières en ma créance, Je jugeai que pour tout le reste de mes opinions je pouvais librement entreprendre de m'en défaire. Et d'autant que j'espérais en pouvoir mieux venir à bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant plus longtemps renfermé dans le poêle où j'avais eu toutes ces pensées, l'hiver n'était pas encore bien achevé que je me remis à voyager. Et en toutes les neuf années suivantes je ne fis autre chose que rouler çà et là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les comédies qui s'y jouent; et, faisant particulière ment réflexion en chaque matière sur ce qui la pouvait rendre suspecte et nous donner occasion de nous méprendre, je déracinais cependant de mon esprit toutes les erreurs qui s'y étaient pu glisser auparavant. Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent d'être toujours irrésolus; car, au contraire, tout [154] mon dessein ne tendait qu'à m'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l'argile. Ce qui me réussissait, ce me semble, assez bien, d'autant que, tâchant à découvrir la fausseté ou l'incertitude des propositions que j'examinais, non par de faibles conjectures, mais par des raisonnements clairs et assurés, je n'en rencontrais point de si douteuse que je n'en tirasse toujours quelque conclusion assez certaine, quand ce n'eût été que cela même qu'elle ne contenait rien de certain. Et, comme, en abattant un vieux logis, on en réserve ordinairement les démolitions pour servir à en bâtir un nouveau, ainsi, en détruisant toutes celles de mes opinions que je jugeais être mal fondées, je faisais diverses observations et acquérais plusieurs expériences qui m'ont servi depuis à en établir de plus certaines. Et de plus je continuais à m'exercer en la méthode que je m'étais prescrite; car, outre que j'avais soin de conduire généralement toutes mes pensées selon les règles, je me réservais de temps en temps quelques heures, que j'employais particulièrement à la pratiquer en des difficultés de mathématique, ou même aussi en quelques autres que je pouvais rendre quasi semblables à celles des mathématiques, en les détachant de tous les principes des autres sciences que je ne trouvais pas assez fermes, comme vous verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en [155] ce volume [La Dioptrique, les Météores et la Géométrie]. Et ainsi, sans vivre d'autre façon en apparence que ceux qui, n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie douce et innocente, s'étudient séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je ne laissais pas de poursuivre en mon dessein, et de profiter en la connaissance de la vérité, peut- être plus que si je n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter des gens de lettres.Toutefois ces neuf ans s'écoulèrent avant que j'eusse encore pris aucun parti touchant les difficultés qui ont coutume d'être disputées entre les doctes, ni commencé à chercher les fondements d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. Et l'exemple de plusieurs excellents esprits, qui en ayant eu ci-devant le dessein me semblaient n'y avoir pas réussi, m'y faisait imaginer tant de difficulté, que je n'eusse peut-être pas encore sitôt osé l'entreprendre, si je n'eusse vu que quelques uns faisaient déjà courre [sic] le bruit que j'en étais venu à bout. Je ne saurais pas dire sur quoi ils fondaient cette opinion; et si j'y ai contribué quelque chose par mes discours, ce doit avoir été en confessant plus ingénument ce que j'ignorais, que n'ont coutume de faire ceux qui ont un peu étudié, et peut-être [156] aussi en faisant voir les raisons que j'avais de douter de beaucoup de choses que les autres estiment certaines, plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine. Mais ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu'on me prît pour autre que je n'étais, je pensai qu'il fallait que je tachasse par tous moyens à me rendre digne de la réputation qu'on me donnait; et il y a justement huit ans que ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici, en un pays où la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres, que les armées qu'on y entretient ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la foule d'un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.QUATRIEME PARTIE DU DISCOURS DE LA METHODE Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et [157] toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avais dès longtemps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus : mais pour ce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer; et parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet a faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit [158] n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point; et qu'au contraire de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais; au lieu que si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'

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texte traduit (Descartes)

  : Ajouté le 14/5/2008 à 17:30

Un examen de
Deuxième méditation de Descartes

Baird et Kaufmann, les rédacteurs de notre texte, expliquent dans leur contour de l'épistémologie de Descartes que la méthode par laquelle le penseur a mené à bien ses travaux philosophiques a impliqué d'abord de découvrir et être sûre d'une certitude, et puis, de cette certitude, quoi encore il a signifié le raisonnement pourrait être sûre de. Il n'admettrait rien sans être absolument satisfait sur ses propres (c.-à-d., sans être indiqué ainsi par d'autres) que c'était vérité incontestable. Ce système était unique, selon les rédacteurs, en partie parce que Descartes n'avait pas peur pour faire face au doute. Malgré le fait que c' était avec précision doute dont il essayait de se débarrasser, il lui a néanmoins permis le plein règne qu'il a mérité et a exigé au-dessus de ses travaux intellectuels. « Bien que l'incertitude et le doute étaient les ennemis, Â» parole Baird et coup de Kaufmann (p.16), « de Descartes sur l'idée d'employer le doute comme outil ou comme arme. . . . Il avait l'habitude le doute comme acide pour verser l'excédent chaque « vérité Â» pour voir s'il y avait quelque chose qui ne pourrait pas être dissous. . . . « Cet essai, ils expliquent, résulté pour Descartes dans la conclusion de la laquelle, s'il doutait de tout dans le monde il y avait de douter, il était toujours puis sûr qu'il ait douté ; de plus, cela afin de douter, il a dû exister. Sa propre existence était, donc, la première vérité qu'il pourrait admettre à avec certitude, et c'est devenu la base pour le reste de son épistémologie.

En sa « synthèse des six méditations suivantes, « Descartes écrit le plus long paragraphe de loin sur la deuxième méditation. Ceci étonne à peine, puisqu'il est celui le plus critique à sa méthodologie -- celui sans lequel, son système entier du raisonnement s'effondrerait. Dans la première phrase de elle, il présente exactement cette conclusion qui, comme nous avons juste vu, Baird et Kaufmann discuté : « Dans la deuxième méditation, « il dit (P. 23), « l'esprit emploie sa propre liberté et suppose la non-existence de toutes les choses au sujet lesquelles de l'existence elle peut avoir même le plus léger doute ; et ce faisant l'esprit note qu'il est impossible qu'il ne devrait pas lui-même exister pendant ce temps. « Il continue pour dire que ceci permettra à l'esprit de se distinguer du corps. En ce moment il dépense beaucoup de parler de l'espace d'exactement pourquoi il pas essayez de prouver l'immortalité de l'âme dans cette section, bien que peut-être certaines de ses assistances pourraient l'avoir attendu à. Ce raisonnement n'est pas important pour nous, s'occupant, comme le fait il, avec ce qui ne continue pas dans la deuxième méditation, excepté en tant que il trahit la méthodologie dont rai de Baird et de Kaufmann en leur introduction : à savoir, ce Descartes bidon ne pas prouver l'immortalité de l'âme dans la deuxième méditation, parce qu'il n'a pas encore assemblé les certitudes nécessaires, et pas jusqu'à de plus défuntes méditations, puisqu'il compte sur la certitude absolue de ce qu'il a déjà montré pour être vrai pour prouver ses déductions. La partie finale de la synthèse des deuxièmes contacts de méditation sur une autre partie cruciale du système de Descartes de la croyance : il décrit la distinction entre l'esprit et le corps, et affirme que ces deux sont des genres séparés de substance, un dont (esprit) est indivisible, et l'autre dont est divisible, qui expliquent la mort et l'affaiblissement de l'armature humaine.

Considérons la méditation elle-même. Descartes l'ouvre écriture presque dans une frénésie, apparemment sur le bord de la panique au sujet de la perspective de « perdre Â» la réalité qu'il a pensée qu'il avait su tous le long. Les doutes augmentés par sa première méditation contraignent ainsi qu'il ne peut pas être sûr qu' il se libérera jamais de eux. Dans un mélange de démission et de détermination calme, il se recule et procède de nouveau attaquer le problème philosophique actuel.

« Je supposerai alors, Â» il dit (P. 28), « ce tout que je vois est faux. Â» Après ce fil, il demande (P. 28), « ce qui reste vrai ? Peut-être juste l'un fait qui rien n'est certain. « Il se demande si, supposant que tout est faux, il n'y a pas Dieu qui met les pensées de ces fausses choses dans sa tête, se rétracte immédiatement que, dire qu'il peut créer lui-même les pensées, puis suppose cela qui au moins exigerait de lui d'exister. Enfin il laisse (p.29) qu'il peut y a « un trompeur de puissance et d'adresse suprêmes " qui le dupe avec ces fausses images -- mais est forcé de conclure qu'il ne pourrait pas être dupé s'il n'existe pas. C'est peut-être le moment le plus crucial dans toutes méditations, parce que c'est l'accomplissement de certain de Descartes premier et primaire vérité. D'ici la méditation prend la direction d'essayer de découvrir ce qui ceci « I Â» qu' existe est. Descartes aborde détailler les attributs qu'il s'était précédemment pensé pour posséder, mais se rendre compte que des chaque derniers d'entre eux peuvent être une simplement autre image donnée à lui par le trompeur. De cette façon il sépare le corps de l'esprit, concluant qu'a seulement pensé est inséparable de sa propre identité. Il se réfère maintenant (P. 30) comme « chose qui pense. Â»

Le reste de la méditation, qui est approximativement moitié de lui, est consacré à l'examen célèbre de Descartes d'un morceau de cire. D'abord il décrit les aspects extérieurs d'une boule particulière de cire sur sa table. Alors il procède le tenir près d'une flamme. Tous ces aspects changent, et Descartes informe sur la façon dont il peut être certain que ce soit la même cire qu'il était regarder juste il y a une minute, qu'eu les qualités il a énuméré à l'origine. Il fait une pause encore, et considère que, s'il perçoit la cire pour exister du tout, alors il doit y a un « I Â» faisant ce percevoir, et ainsi ces perceptions servent à prouver plus loin sa propre existence. Il affirme plus loin qu'il peut être assuré de l'existence des choses autour de lui -- et de la permanence de la cire -- parce qu'elles tellement ne sont pas perçues comme compris. « Je vois cela sans n'importe quel effort, Â» il dit son lecteur (P. 33), « j'ai maintenant finalement obtenu de nouveau à où j'ai voulu. Â»

La préface de Descartes au lecteur est d'étonnamment peu d'aide en se préparant pour la lecture des méditations pour venir. Il renvoie simplement à certains de ses travaux précédents, leur répond partiellement quelques conflits augmentés dans le respect qui ont la pertinence avec les méditations, escompte et refuse de répondre à l'autre partie de ces conflits, et puis invite le lecteur à lire le travail de totalité avant d'émettre davantage de jugement là-dessus (que j'imagine que n'importe quel lecteur sérieux aurait fait dans n'importe quel cas). Ce semble une disposition très évasive et non mûre, dans l'ensemble.

La synthèse pour la méditation deux a touché sur quelques parties importantes de la méditation elle-même. En fait, il a présenté le plus fort et le plus convainquant l'argument avant que la deuxième méditation elle-même ait été même commencée. Cependant, il a consacré entièrement trop d'heure à ce que la méditation n'indiquerait pas, et n'a pas même adressé l'argument au sujet de la boule de la cire -- la seule mention du « corps Â» ou de la substance physique qu'elle a faite était de la séparer de l'esprit et de dire qu'elle se délabre, qui, en tous cas, est nuisible à l'affirmation dans la méditation qu'une substance physique peut changer des attributs tout en étant toujours la même substance. Descartes pourrait certainement avoir fait un meilleur travail ou préparant ou après sa synthèse dans le cas de la deuxième méditation.

Je crois que cette méditation peut être divisée en deux parts : la preuve pour l'existence de l'individu, et celle pour l'existence de l'indépendant d'objets de l'individu. Le premier, je pense, réussis d'une manière fantastique. Descartes l'a approché mathématiquement, mais à moi il semble presque grammatical : pour réclamer que « je doute Â» d'une nécessité d'abord ayez un « I Â». Il y a peu de pièce de contester cette vérité. Dans ce cas-ci le travail de nos rédacteurs en décrivant l'épistémologie de Descartes était tout à fait précis et instructif ; il a mené son argument le long juste d'une telle traînée qu'ils ont dite qu'il.

Cependant, était non seulement la cire non mentionnée en Baird et le contour de Kaufmann, elle n'était également pas entièrement en conformité avec ce qui a été mentionné là -- et sur celle, elle était non réussie. L'affirmation que des objets externes « sont compris Â» vient de nulle part et est nulle part soutenue. En fait, je voudrais beaucoup contester l'argument pour lui, mais constate que tout à fait impossible puisqu'aucun un tel argument ne semble jamais avoir été fait. Je suis confus quant à pourquoi Descartes essaye de procéder sur une telle terre précaire.

Deux choses sont importantes au sujet de la deuxième méditation. Le premier est qu'il indique le mathématique, la base raisonnable sur laquelle la totalité de la méthodologie de Descartes se repose : seulement par l'établissement à sa satisfaction une volonté concrète de point il soit alors disposé à procéder aux affirmations postérieures établies là-dessus. (Il est intéressant de noter ici que Descartes a cassé la tradition philosophique par la fabrication lui-même le juge quels points étaient concrets.) la seconde est que le rationalism inextricable de la philosophie du penseur est également indiqué : il commence son examen dans son esprit, et s'échappe en fait jamais entièrement de lui, puisque c'est la seule chose qu'il sait qu'il peut faire confiance. Quelque chose dehors, il dit, pourrait être un construire avec du trompeur mauvais. De cette façon la deuxième méditation est presque un prototype -- ou quoi qu'il arrive, un paradigme -- pour chaque effort philosophique Descartes fera.

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