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LIVRE TREIZIÈME.SENS MYSTIQUE DE LA CRÉATION. Toute créature tient l’être de la pure bonté de Dieu. — Il découvre dans les premières paroles de la Genèse et la Trinité de Dieu et la propriété de la personne du Saint-Esprit. — Image de la Trinité dans l’Homme. — Dieu procède dans l’institution de l’Eglise comme dans la création du monde. — Sens mystique de la création. LIVRE TREIZIÈME.SENS MYSTIQUE DE LA CRÉATION.CHAPITRE PREMIER. INVOCATION. — GRATUITE MUNIFICENCE DE DIEU. CHAPITRE II.TOUTE CRÉATURE TIENT L’ÊTRE DE LA PURE BONTÉ DE DIEU. CHAPITRE III.TOUT PROCÈDE DE LA GRÂCE DE DIEU.CHAPITRE IV.DIEU N’AVAIT PAS BESOIN DES CRÉATURES.CHAPITRE V. DE LA TRINITÉ.CHAPITRE VI.COMMENT L’ESPRIT DE DIEU ÉTAIT PORTÉ AU-DESSUS DES EAUX. CHAPITRE VII. EFFETS DU SAINT-ESPRIT.CHAPITRE VIII. L’UNION AVEC DIEU, UNIQUE FÉLICITÉ DES ÊTRES INTELLIGENTS.CHAPITRE IX. POURQUOI IL EST DIT, SEULEMENT DU SAINT-ESPRIT, QU’IL ÉTAIT PORTÉ SUR LES EAUX. CHAPITRE X. BONHEUR DES PURES INTELLIGENCES. CHAPITRE XI. IMAGE DE LA TRINITÉ DANS L’HOMME. CHAPITRE XII. DIEU PROCÈDE EN L’INSTITUTION DE L’ÉGLISE COMME DANS LA CRÉATION DU MONDE.CHAPITRE XIII.NOTRE RENOUVELLEMENT N’EST JAMAIS PARFAIT EN CETTE VIE. CHAPITRE XIV.L’ÂME EST SOUTENUE PAR LA FOI ET L’ESPÉRANCE.CHAPITRE XV. L’ÉCRITURE SAINTE COMPARÉE AU FIRMAMENT ET LES ANGES AUX EAUX SUPÉRIEURES (Gen. I, 6). CHAPITRE XVI NUL NE CONNAÎT DIEU, COMME DIEU SE CONNAÎT, LUI-MÊME. CHAPITRE XVII. COMMENT ON PEUT ENTENDRE LA CRÉATION DE LA MER ET DE LA TERRE (Gen. I, 9, 11). CHAPITRE XVIII. LES JUSTES PEUVENT ÊTRE COMPARÉS AUX ASTRES ( Gen. I, 14).CHAPITRE XIX. VOIE DE LA PERFECTION ( Gen. I, 14). CHAPITRE XX. SENS MYSTIQUE DE CES PAROLES : « QUE LES EAUX PRODUISENT LES REPTILES ET LES OISEAUX ( Gen. I, 20). »_ CHAPITRE XXI. INTERPRÉTATION MYSTIQUE DES ANIMAUX TERRESTRES ( Gen. I, 24).CHAPITRE XXII. VIE DE L’ÂME RENOUVELÉE ( Gen. I, 26).CHAPITRE XXIII.DE QUI L’HOMME SPIRITUEL PEUT JUGER (Gen. I, 26) CHAPITRE XXIV. POURQUOI DIEU A BÉNI L’HOMME, LES POISSONS ET LES OISEAUX?CHAPITRE XXV. LES FRUITS DE LA TERRE FIGURENT LES ŒUVRES DE PIÉTÉ ( Gen. I, 29). CHAPITRE XXVI.LE FRUIT DES OEUVRES DE MISÉRICORDE EST DANS LA BONNE VOLONTÉ. CHAPITRE XXVII. SIGNIFICATION DES POISSONS ET DES BALEINES. CHAPITRE XXVIII. POURQUOI DIEU DIT QUE SES ŒUVRES ÉTAIENT TRÈS BONNES ( Gen. I, 31). CHAPITRE XXIX.COMMENT DIEU A VU HUIT FOIS QUE SES ŒUVRES ÉTAIENT BONNES. CHAPITRE XXX. RÊVERIES MANICHÉENNES. CHAPITRE XXXI. LE FIDÈLE VOIT PAR L’ESPRIT DE DIEU, ET DIEU VOIT EN LUI QUE SES OEUVRES SONT BONNES.CHAPITRE XXXII. VUE DE LA CRÉATION.CHAPITRE XXXIII. DIEU A CRÉÉ LE MONDE D’UNE MATIÈRE CRÉÉE PAR LUI AU MÊME TEMPS.CHAPITRE XXXIV.SENS MYSTIQUE DE LA CREATION.CHAPITRE XXXV. « SEIGNEUR, DONNEZ-NOUS VOTRE PAIX! »CHAPITRE XXXVII.COMMENT DIEU SE REPOSE EN NOUS. CHAPITRE XXXVIII. DIFFÉRENCE ENTRE LA CONNAISSANCE DE DIEUET CELLE DES HOMMES. CHAPITRE PREMIER.INVOCATION. — GRATUITE MUNIFICENCE DE DIEU. 1. Je vous invoque, ô mon Créateur, mon Dieu et ma miséricorde, qui avez gardé mon souvenir quand j’avais perdu le vôtre. Je vous appelle dans mon âme, et vous la préparez à vous recevoir en lui inspirant ce vif désir de votre possession. Oh! répondez aujourd’hui à cet appel que vous avez devancé, quand vos cris réitérés, venant de si loin à mon oreille, me pressaient de me retourner et d’appeler à moi Celui qui m’appelait à lui. Seigneur, vous avez effacé tous mes péchés, afin de n’avoir point à solder les oeuvres de mon infidélité, et vous avez prévenu mes oeuvres méritantes, afin de me rendre selon le bien opéré en moi par vos mains, dont je suis l’ouvrage. Car vous étiez avant que je fusse, et je n’étais rien à qui vous pussiez donner d’être. Et me voilà toutefois, je suis par votre bonté qui a devancé tout ce que vous m’avez donné d’être, tout ce dont vous m’avez fait. Vous n’aviez pas besoin de moi, et je ne suis pas tel que ce peu de bien que je suis vous seconde, mon Seigneur et mon Dieu; que mes services vous soulagent, comme si vous vous lassiez en agissant; que votre puissance souffrit de l’absence de mon hommage; que vous réclamiez mon culte, comme la terre réclame ma culture, sous peine de stérilité; mais vous voulez mes soins, vous voulez mon culte, afin que je trouve en vous le bien de mon être; car vous m’avez donné l’être qui me rend capable de ce bien. CHAPITRE II.TOUTE CRÉATURE TIENT L’ÊTRE DE LA PURE BONTÉ DE DIEU. 2. C’est de la plénitude de votre bonté que vos créatures ont reçu l’être; vous avez voulu qu’un bien fût qui ne pût procéder que de vous, inutile, inégal à vous-même. Etiez-vous donc redevable au ciel, à la terre, que vous avez créés dans le principe? Je le demande à ces créatures spirituelles et corporelles que vous avez formées dans votre sagesse, leur étiez-vous redevable de cet être, même imparfait, même informe, dans l’ordre spirituel ou corporel, être tendant au désordre et à l’éloignement de votre ressemblance? L’être spirituel, fût-il informe, est supérieur au corps formé; et cet être corporel, fût-il informe, est supérieur au néant; et tous deux demeureraient comme une esquisse informe de votre Verbe, si ce même Verbe ne les eût rappelés à votre unité, en leur donnant la forme, et cette excellence qu’ils tiennent de votre souveraine bonté. Leur étiez-vous redevable de cette informité même, où ils ne pouvaient être que par vous?3. Etiez-vous redevable à la matière corporelle de l’être, même invisible et sans ordre? car elle n’eût pas même été cela, si vous ne l’eussiez faite; et n’étant pas, comment pouvait-elle mériter de vous son être? Et cette ébauche de créature spirituelle, lui étiez-vous redevable de cet être même ténébreux et flottant, semblable à l’abîme, dissemblable à vous, où elle serait encore, si votre Verbe ne l’eût ramenée à son principe, et, en l’illuminant, ne l’eût faite lumière, non pas égale, mais conforme à votre égalité formelle? Pour un (501) corps, être et être beau, n’est pas tout un; autrement tous seraient beaux : ainsi, pour l’esprit créé, ce n’est pas tout un que de vivre, et de vivre sage; autrement il serait immuable dans sa sagesse. Mais il lui est bon de s’attacher toujours à vous, de peur qu’abandonné de la lumière dont il se retire, il ne retombe dans cette vie de ténèbres, semblable à l’abîme. Et nous aussi, créatures spirituelles par notre âme, autrefois loin de vous, notre lumière, « n’avons-nous pas été ténèbres en cette « vie (Ephés. V, 8) » et ne luttons-nous pas encore contre les dernières obscurités de cette nuit jusqu’au jour où nous serons justice dans votre Fils, élevés à la hauteur des montagnes saintes, après avoir été une profondeur d’abîme sondée par vos jugements (Ps. XXXV, 7)? CHAPITRE III.TOUT PROCÈDE DE LA GRÂCE DE DIEU. 4. Quant à ces paroles que vous dites au début de la création : « Que la lumière soit, et la lumière fut (Gen. I, 3), » je les applique sans inconvénient à la créature spirituelle, parce qu’elle était déjà vie quelconque, pour recevoir votre lumière. Mais si elle n’avait pas mérité de vous. cette vie capable de votre lumière, avait-elle mérité davantage le don que vous lui en avez fait? Car son informité n’eût pu vous plaire, si elle ne fût devenue lumière, non par nature, mais par l’intuition de votre 1umière illuminante, par son union avec elle, afin que ces préludes de vie et cette béatitude de vie, elle ne les dût qu’à votre grâce, qui la tourne, par un heureux changement, vers ce qui est également incapable de pis et de mieux, vers vous, seul être simple, pour qui vivre c’est vivre heureux, parce que vous êtes à vous-même votre béatitude. CHAPITRE IV.DIEU N’AVAIT PAS BESOIN DES CRÉATURES. 5. Que manquerait-il donc à votre félicité, félicité qui est vous-même, quand toutes ces créatures demeureraient encore dans le néant ou l’informité? Aviez-vous besoin d’elles? et n’est-ce point par la plénitude de votre bonté que vous les avez faites? Et votre joie était-elle intéressée au complément de leur être? Loin que vous soyez imparfait, pour attendre votre perfection de la leur , parfait comme vous l’êtes, leur imperfection vous déplaît, et vous les perfectionnez pour qu’elles vous plaisent. Car votre Esprit-Saint était porté au-dessus des eaux ( Gen. 1, 2), et non par les eaux, comme s’il se fût reposé sur elles, lui qui fait reposer en soi ceux en qui l’on dit « qu’il repose (Is. XI, 2) » Mais c’est votre volonté incorruptible, immuable, se suffisant à elle-même, qui était portée au-dessus de cette vie, votre création, en qui la vie et la béatitude ne sont pas même chose, puisqu’elle ne laisse pas de vivre dans la fluctuation de ses ténèbres, et qu’il lui faut se tourner vers son auteur, puiser de plus en plus la vie à la source de la vie, voir la lumière dans sa lumière (Ps. XXXV, 10), et en recevoir perfection, gloire, béatitude. CHAPITRE V.DE LA TRINITÉ. 6. Et maintenant m’apparaît comme en énigme votre Trinité, mon Dieu. C’est dans le Principe de votre sagesse, qui est notre sagesse, ô Père! née de vous, égale et coéternelle à vous, c’est dans votre Fils que vous avez fait le ciel et la terre. Et que n’ai-je pas dit sur le ciel du ciel, sur la terre invisible et sans forme, sur cet abîme de ténèbres, qui serait livré à toutes les tourmentes de l’informité spirituelle, s’il ne se fût fixé devant Celui par qui il était vie quelconque, et dont la lumière allait répandre sur cette vie la forme et la beauté, pour qu’elle devînt ce ciel du ciel, créé depuis, et résidant entre les eaux? Et déjà, par ce nom de Dieu, j’atteignais le Père, qui a tout fait, par celui de Principe, le Fils en qui il a tout fait; et, dans ma ferme croyance que mon Dieu est une Trinité, je consultais les paroles saintes, qui me répondent : « Et l’Esprit était porté au-dessus des eaux. » Et voilà mon Dieu-Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, seul Dieu, Créateur de toutes les créatures. CHAPITRE VI.COMMENT L’ESPRIT DE DIEU ÉTAIT PORTÉ AU-DESSUS DES EAUX. 7. Mais, ô lumière de vérité, je place près de vous ce coeur qui ne m’enseignerait que vanités; dissipez ses ténèbres, et dites-moi, je vous en conjure par votre charité, notre mère, (502) dites-moi, je vous en supplie, pourquoi n’est-ce qu’après avoir nommé le ciel et la terre, invisible et saris forme, et les ténèbres répandues sur l’abîme, que votre Ecriture nomme l’Esprit-Saint? Etait-il donc nécessaire, pour nous en suggérer la connaissance, de le représenter comme « porté au-dessus, » en désignant d’abord au-dessus de quoi? Ce n’était ni au-dessus du Père, ni au-dessus du Fils, ni sans doute au-dessus de rien. Il fallait donc indiquer d’abord au-dessus de quoi il était porté, lui dont il était impossible de parler, sans le dire « porté. » Mais pourquoi? CHAPITRE VII.EFFETS DU SAINT-ESPRIT. 8. Et maintenant suive qui pourra de l’esprit le vol de l’Apôtre dans cette parole sublime : « La charité se répand dans nos coeurs « par le Saint-Esprit qui nous est donné ((Rom. V, 5); »soit qu’il nous enseigne les voies spirituelles et les voies suréminentes de l’amour, soit qu’il fléchisse le genou devant vous, pour nous obtenir la grâce d’être initiés « à la science suréminente de la charité du Christ ( Ephés. III, 14-19). » Et voilà pourquoi, suréminent dès le principe, il paraissait au-dessus des eaux.Mais à qui parler? mais comment parler de ce poids de concupiscence qui gravite vers l’abîme, et de l’attraction sublime de la. charité par la vertu de votre Esprit, qui « planait sur « les eaux? » Quel sera mon auditeur? quelle sera ma parole? On plonge, on surnage; et il n’y a là ni fond, ni rive. Quelle similitude plus dissemblable? Ce sont nos affections, ce sont nos amours, c’est l’impureté de notre esprit que précipite l’amour des soins de la terre; et c’est la sainteté de votre Esprit qui nous soulève vers le ciel, par l’amour de la paix éternelle, afin que nos coeurs s’élèvent en haut jusqu’à vous, où votre Esprit plane sur les eaux, et que notre âme, après la traversée de ces eaux mobiles de la vie (Ps. CXXIII, 5), aborde à la suréminence du repos. CHAPITRE VIII.L’UNION AVEC DIEU, UNIQUE FÉLICITÉ DES ÊTRES INTELLIGENTS. 9. L’esprit de l’ange, l’âme de l’homme se sont dissipés dans leur chute comme l’eau qui s’écoule, et ils ont signalé l’abîme ténébreux où serait ensevelie toute créature spirituelle, si vous n’eussiez dit au comencement: « Que la lumière soit! » ralliant à vous l’obéissance des esprits habitants de la cité céleste, pour assurer leur paix au sein de votre Esprit qui demeure immuable au-dessus de tout ce qui change. Autrement ce ciel du ciel ne serait par lui-même qu’abîme et ténèbres; « et maintenant il est lumière dans le Seigneur ( Ephés. V, 8). » Et, en vérité, cette inquiétude malheureuse des intelligences déchues de votre lumière, leur splendide vêtement, et réduites aux haillons de leurs ténèbres, parle assez haut; témoin éloquent de l’excellence où. vous avez élevé cette créature raisonnable, qui ne saurait se suffire : car il ne lui faut rien moins que vous-même pour qu’elle ait sa béatitude et son repos. « Vous «êtes, ô mon Dieu, la lumière de nos ténèbres (Ps. XVII, 29), » notre robe de gloire; « et notre nuit rayonne comme le jour à son midi (Ps. CXXXVIII, 12). »Oh! donnez-vous à moi, mon Dieu! rendez-vous à moi! Je vous aime; et si mon amour est encore trop faible, rendez-le plus fort. Je ne saurais mesurer ce qu’il manque à mon amour; et combien il est au-dessous du degré qu’il doit atteindre, pour que ma vie se précipite dans vos embrassements, et ne s’en détache point qu’elle n’ait disparu tout entière dans les plus secrètes clartés de votre visage (Ps. XXX, 21). Tout ce que je sais, c’est que partout ailleurs qu’en vous, hors de moi, comme en moi, je ne trouve que malaise, et toute richesse qui n’est pas mon Dieu, n’est pour moi qu’indigence. CHAPITRE IX.POURQUOI IL EST DIT, SEULEMENT DU SAINT-ESPRIT, QU’IL ÉTAIT PORTÉ SUR LES EAUX. 10. Mais le Père, mais le Fils, n’étaient-ils pas portés au-dessus des eaux? Si l’on se fait une idée de corps et d’espace, ces paroles ne conviennent plus même au Saint-Esprit. Si l’on y voit l’immuable suréminence de la divinité qui demeure au-dessus de tout ce qui change, le (503) Père, et le Fils; et le Saint-Esprit étaient ensemble portés sur les eaux. Pourquoi donc l’Ecriture ne parle-t-elle que de votre Esprit? pourquoi parle-t-elle de lui seul, comme s’il y avait lieu là où le lieu n’est pas, en celui de qui seul il a été dit qu’il est votre don? Le don où nous jouissons du repos, où nous jouissons de vous-même; repos des âmes, lieu des esprits!C’est là où nous élève l’amour; et votre divin Esprit retire notre humilité des portes de la mort ( Ps. IX, 5); et « notre paix est dans notre bonne volonté (Luc, II, 14) ». Le corps tend à son lieu par son poids; et ce poids ne tend pas seulement en bas, mais au lieu qui lui est propre. La pierre tombe; le feu s’élance; l’un et l’autre gravite suivant son poids et suivant son centre. L’huile versée dans l’eau monte au-dessus de l’eau; l’eau versée dans l’huile descend au-dessous de l’huile; l’un et l’autre suit son poids et cherche son centre. Hors de l’ordre, trouble; dans l’ordre, repos. Mon poids, c’est. mon amour; où que je tende, c’est lui qui m’emporte. C’est votre don, c’est votre Esprit qui allume, qui volatilise notre coeur. Il nous embrase et nous enlève. Nous montons à l’échelle de l’âme (Ps. LXXXIII, 6), en chantant le cantique des degrés. C’est le feu de l’amour, c’est votre feu divin qui nous consume et nous ravit au centre de la paix, au sein de Jérusalem; et « je trouve ma joie dans cette heureuse promesse : Nous irons à la maison du Seigneur (Ps. CXXXI, 1). » Et c’est la bonne volonté qui nous y fait une place; et nous n’avons plus rien à vouloir, que cette demeure éternelle. CHAPITRE X.BONHEUR DES PURES INTELLIGENCES. 11. O béatitude de la créature qui n’a jamais connu d’autre état que cette félicité, où elle ne se fût jamais élevée d’elle-même, si, à l’instant immédiat de sa création, votre Don, porté sur toutes choses muables, ne l’eût exaltée à l’appel de votre voix. « Que la lumière soit, et la « lumière fut ( Gen. I, 3). » En nous, il y a distinction de temps : temps où nous sommes ténèbres; temps où nous devenons lumière (Ephés. V, 8). Mais, en parlant de ces pures intelligences, l’Ecriture ne fait qu’indiquer ce qu’elles eussent été sans l’illumination divine; et elle les suppose à l’état de fluctuation ténébreuse, pour nous signaler la cause de leur gloire surnaturelle : c’est-à-dire leur union lumineuse avec la lumière sans ombre et sans défaillance. Entende qui peut; qui ne peut, vous invoque ! — Car, enfin, que me veut-on? Suis-je la lumière qui éclaire tout homme venant au monde ( Jean 1,9)? CHAPITRE XI.IMAGE DE LA TRINITÉ DANS L’HOMME. 12. Où est l’homme qui comprend la toute-puissante Trinité? où est l’homme qui n’en parle? et peut-on dire qu’il en parle? Bien rare est l’intelligence qui en parle avec la science de sa parole. Et l’on conteste, et l’on dispute; et c’est un mystère qui demeure voilé aux âmes où la paix n’est pas. Je voudrais que les hommes observassent en eux-mêmes un triple phénomène; simplitude infiniment différente de la Trinité sainte, mais que j’offre à leur méditation, pour leur faire sentir et reconnaître l’infini de la distance. Ce triple phénomène, le voici : être, connaître, vouloir : car je suis, je connais, je veux : je suis celui qui connaît et qui veut. Je connaît que je suis et que je veux, et je veux être et connaître.Comprenne qui pourra combien notre âme est inséparable de ces trois phénomènes, qui tous trois ne font qu’une même vie, qu’une même raison, qu’une même essence, inséparablement distinctes. Homme, te voilà en présence de toi-même; regarde en toi; vois, et réponds. moi!Et si tu trouves quelque lueur dans ces mystères de ton être, ne crois pas en avoir pénétré plus avant dans les mystères de l’Etre immuable au-dessus de tout, immuable dans son être, immuable dans sa connaissance, immuable dans sa volonté: car, est-ce à cause de cette triplicité, que Dieu est Trinité; ou cette triplicité réside-t-elle en chaque personne divine, chacune étant unité-trinaire; ou bien, dans le cercle incompréhensible, infini, d’une simplicité multiple, est-il unité féconde, principe, connaissance et fin de soi-même, qui se suffit immuablement? Quel esprit aurait la force de dégager cette terrible inconnue? Quelle parole, quel sentiment seraient exempts de témérité? (504) CHAPITRE XII.DIEU PROCÈDE EN L’INSTITUTION DE L’ÉGLISE COMME DANS LA CRÉATION DU MONDE. 13. Poursuis ta confession, ô ma foi; dis au Seigneur, ton Dieu: Saint, saint, saint! ô mon Seigneur! ô mon Dieu! C’est en votre nom que nous sommes baptisés, Père, Fils et Saint-Esprit! c’est en votre nom que nous baptisons, Père, Fils et Saint-Esprit! Car Dieu a fait en nous, par son Christ, un nouveau ciel, une nouvelle terre: c’est-à-dire les membres spirituels et les membres charnels de son Eglise; et notre terre, avant que la doctrine sainte ne l’eût douée de sa forme, était invisible aussi; elle était informe et couverte des ténèbres de l’ignorance, «parce que vous avez châtié l’iniquité de l’homme ( Ps. XXXVIII, 12), dans le profond abîme de vos « jugements ( Ps. XXXV, 7) ».Mais votre Esprit-Saint est porté sur les eaux, et votre miséricorde n’abandonne pas notre misère; et vous dites: « Que la lumière soit! — Faites pénitence; le royaume des cieux est proche (Matth. III, 12)! — Faites pénitence; que la lumière soit! » Et, dans le trouble de notre âme, « nous nous sommes souvenus de vous, Seigneur, aux bords du Jourdain, » auprès de la montagne élevée à votre hauteur, et qui s’est abaissée pour nous (Ps. XLI, 7). Et nos ténèbres nous ont fait horreur; et nous nous sommes tournés vers vous; et la lumière a été faite. « Et nous voilà, ténèbres autrefois, maintenant lumière dans le Seigneur ((Ephés. 5,8). » CHAPITRE XIII.NOTRE RENOUVELLEMENT N’EST JAMAIS PARFAIT EN CETTE VIE. 14. Et nous ne sommes encore lumière que par la foi, et non par la claire vue ( II Cor. V, 7). « Car notre salut est en espérance; or, l’espérance qui se voit n’est plus esp&ea Tags :
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LIVRE DOUZIÈME : Ajouté le 17/5/2008 à 18:21
LIVRE DOUZIÈMELE CIEL ET LA TERRE Le Ciel, création des natures spirituelles. — La Terre, création de la matière primitive. — Profondeur de I’Ecriture. —Des divers sens qu’elle peut réunir. — Tous les sens prévus par le Saint-Esprit. LIVRE DOUZIÈMELE CIEL ET LA TERRECHAPITRE PREMIER.LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ EST PÉNIBLE. CHAPITRE II. DEUX SORTES DE CIEUX.CHAPITRE III. DES TÉNÈBRES RÉPANDUES SUR LA SURFACE DE L’ABÎME. CHAPITRE IV. MATIÈRE PRIMITIVE. CHAPITRE V.SA NATURE. CHAPITRE VI.COMMENT IL FAUT LA CONCEVOIR.CHAPITRE VII. LE CIEL PLUS EXCELLENT QUE LA TERRE. CHAPITRE VIII.MATIÈRE PRIMITIVE FAITE DE RIEN.CHAPITRE IX.LE CIEL DU CIEL.CHAPITRE X.INVOCATION.CHAPITRE XII. DEUX ORDRES DE CRÉATURES. CHAPITRE XIII.CRÉATURES SPIRITUELLES; MATIÈRE INFORME.CHAPITRE XIV.PROFONDEUR DES ÉCRITURES. CHAPITRE XV. VÉRITÉS CONSTANTES, MALGRÉ LA DIVERSITÉ DES INTERPRÉTATIONS.CHAPITRE XVI. CONTRE LES CONTRADICTEURS DE LA VÉRITÉ.CHAPITRE XVII. CE QUE L’ON DOIT ENTENDRE PAR LE CIEL ET LA TERRE.CHAPITRE XVIII. ON PEUT DONNER PLUSIEURS SENS A L’ÉCRITURE. CHAPITRE XIX. VÉRITÉS INCONTESTABLES. CHAPITRE XX. INTERPRÉTATIONS DIVERSES DES PREMIÈRES PAROLES DE LA GENÈSE. CHAPITRE XXI. EXPLICATIONS DIFFÉRENTES DE CES MOTS: « LA TERRE ÉTAIT INVISIBLE. » CHAPITRE XXII.PLUSIEURS CRÉATIONS DE DIEU PASSÉES SOUS SILENCE. CHAPITRE XXIII.DEUX ESPÈCES DE DOUTES DANS L’INTERPRÉTATION DE L’ÉCRITURE. 15CHAPITRE XXIV.DIFFICULTÉS DE DÉTERMINER LE VRAI SENS DE MOÏSE ENTRE PLUSIEURS ÉGALEMENT VRAIS.CHAPITRE XXV. CONTRE CEUX QUI CHERCHENT A FAIRE PRÉVALOIR LEUR SENTIMENT. CHAPITRE XXVI.IL EST DIGNE DE L’ÉCRiTURE DE RENFERMER PLUSIEURS SENS SOUS LES MÊMES PAROLES. CHAPITRE XXVII. ABONDANCE DE L’ÉCRITURE.CHAPITRE XXVIII. DES DIVERS SENS QU’ELLE PEUT RECEVOIR. CHAPITRE XXIX. DE COMBIEN DE MANIÈRES UNE CHOSE PEUT ÊTRE AVANT UNE AUTRE. CHAPITRE XXX.L’ÉCRITURE VEUT ÊTRE INTERPRÉTÉE EN ESPRIT DE CHARITÉ. CHAPITRE XXXI. MOÏSE A PU ENTENDRE TOUS LES SENS VÉRITABLES QUI PEUVENT SE DONNER A SES PAROLES.CHAPITRE XXXII.TOUS LES SENS VÉRITABLES PRÉVUS PAR LE SAINT-ESPRIT. CHAPITRE PREMIER.LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ EST PÉNIBLE. 1. Sollicité, sous les haillons de cette vie, par les paroles de votre sainte Ecriture, mon coeur, ô Dieu ! est en proie aux plus vives perplexités. Et de là ce luxe indigent de langage qu’étale d’ordinaire l’intelligence humaine; car la recherche de la vérité coûte plus de paroles que sa découverte, la demande d’une grâce plus de temps que le succès; et la porte est plus dure à frapper que l’aumône à recevoir. Mais nous avons votre promesse; qui pourrait la détruire? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?(Rom. VIII, 31) Demandez, et vous recevrez; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et il vous sera ouvert : car qui demande, reçoit; qui cherche, trouve, et on ouvre à qui frappe (Matth. VII, 7-8).» Telles sont vos promesses; et qui craindra d’être trompé, quand la Vérité même s’engage? CHAPITRE II.DEUX SORTES DE CIEUX. 2. L’humilité de ma langue confesse à votre majesté sublime que vous avez fait le ciel que je vois, cette terre que je fouie, et dont vous avez façonné la terre que je porte avec moi. Mais, Seigneur, où est ce ciel du ciel dont le Psalmiste parle ainsi: ((Le ciel du ciel est au Seigneur, et il a donné la terre aux enfants des « hommes (Ps. CXIII, 16)?» Où est ce ciel invisible, auprès duquel le visible n’est que terre? Car cet ensemble matériel n’est pas revêtu dans toutes ses parties d’une égale beauté, et surtout aux régions inférieures dont ce monde est la dernière. Mais à l’égard de ce ciel des cieux, les cieux de notre terre ne sont que terre. Et l’on peut affirmer sans crainte que ces deux grands corps ne sont que terre par rapport à ce ciel inconnu qui est au Seigneur, et non aux enfants des hommes. CHAPITRE III. DES TÉNÈBRES RÉPANDUES SUR LA SURFACE DE L’ABÎME. 3. « Or la terre était invisible et informe, »espèce d’abîme profond, sur qui ne planait aucune lumière, chaos inapparent. C’est pourquoi vous avez dicté ces paroles : « Les ténèbres étaient à la surface de l’abîme ( Gen. I, 2) » Qu’est-ce que les ténèbres, sinon l’absence de la lumière? Et si la lumière eût été déjà, où donc eût-elle été, sinon au-dessus des choses, les dominant de ses clartés ? Et si la lumière n’étant pas encore, la présence des ténèbres c’est son absence. Les ténèbres étaient, — c’est-à-dire, la lumière n’était pas, comme il y a silence où il n’y a point de son. Qu’est-ce en effet que le règne du silence, sinon la vacuité du son? N’est-ce pas vous, Seigneur, qui enseignez ainsi cette âme qui vous parle? n’est-ce. pas vous qui lui enseignez qu’avant de recevoir de vous la forme et l’ordre, cette. matière n’était, qu’une confusion, sans couleur, sans figure, sans corps, sans esprit; non pas un pur néant toutefois, mais je ne sais quelle informité dépourvue d’apparence? (487) CHAPITRE IV.MATIÈRE PRIMITIVE. 4. Et cela, comment le désigner pour être compris des intelligences plus lentes, autrement que par une dénomination vulgaire? Où trouver, dans toutes les parties du monde, quelque chose de plus analogue à cette informité vague, que la terre et l’abîme? car, placés l’un et l’autre au dernier échelon de l’existence, sont-ils comparables aux créatures supérieures, revêtues de gloire et de lumière? Pourquoi donc n’admettrais-je pas que, par complaisance pour la faiblesse de l’homme, 1’Ecriture ait nommé « terre invisible et sans « forme, » cette informité matérielle, que vous aviez créée d’abord dans cette aride nudité, pour en faire un monde paré de formes et de beauté? CHAPITRE V.SA NATURE. 5. Et lorsque notre pensée y cherche ce que les sens en peuvent atteindre, en se disant Ce n’est ni une forme intelligible, comme la vie, comme la justice, puisqu’elle est matière des corps; ni une forme sensible, puisque ni la vue, ni le sens n’ont de prise sur ce qui est invisible et sans forme; quand l’esprit de l’homme, dis-je, se parle ainsi, il faut qu’il se condamne à l’ignorance pour la connaître, et se résigne à l’ignorer en la connaissant. CHAPITRE VI.COMMENT IL FAUT LA CONCEVOIR. 6. S’il faut, Seigneur, que ma voix et ma plume publient à votre gloire tout ce que vous m’avez appris sur cette matière primitive j’avoue qu’autrefois entendant son nom dans la bouche de gens qui m’en parlaient, sans pouvoir m’en donner une intelligence qu’ils n’avaient pas eux-mêmes, ma pensée se la représentait sous une infinité de formes diverses; ou plutôt ce n’était pas elle que ma pensée se représentait, c’était un pêle-mêle de formes horribles, hideuses, mais pêle-mêle de formes que je nommais informe, non pour être dépourvu de formes, mais pour en affecter d’inouïes, d’étranges, et telles qu’une réalité semblable offerte à mes yeux eût rempli ma faible nature de trouble et d’horreur. Cet être de mon imagination n’était donc pas informe par absence de formes, mais par rapport à des formes plus belles. Et cependant la raison me démontrait que, pour concevoir un être absolument informe, il fallait le dépouiller des derniers restes de forme, et je ne pouvais; j’avais plutôt fait de tenir pour néant l’objet auquel la forme était refusée, que de concevoir un milieu entre la forme et rien, entre le néant et la réalité formée, une informité, un presque néant.Et ma raison cessa de consulter mon esprit tout rempli d’images formelles, qu’il varie et combine à son gré. J’attachai sur les corps eux-mêmes un regard plus attentif, et je méditai plus profondément sur cette mutabilité qui les fait cesser d’être ce qu’ils étaient, et devenir ce qu’ils n’étaient pas; alors je soupçonnai que ce passage d’une forme à l’autre se faisait par je ne sais quoi d’informe, qui n’était pas absolument rien. Mais le soupçon ne me suffisait pas; je désirais une connaissance certaine.Et maintenant, si ma voix et ma plume vous confessaient toutes les lumières dont vous avez éclairé pour moi ces obscurités, quel lecteur pourrait prêter une attention assez durable? Et toutefois mon coeur ne laissera pas de vous glorifier et de vous chanter un cantique d’actions de grâces; car les paroles me manquent pour exprimer ce que vous m’avez révélé. Il est donc vrai que la mutabilité des choses est la possibilité de toutes les formes qu’elles subissent. Elle-même, qu’est-elle donc? Un esprit? un corps ? esprit, corps, d’une certaine nature? Si l’on pouvait dire un certain néant qui est et n’est pas, je la définirais ainsi. Et pourtant il fallait bien qu’elle eût une sorte d’être pour revêtir ces formes visibles et harmonieuses. CHAPITRE VII.LE CIEL PLUS EXCELLENT QUE LA TERRE. 7. Et cette matière, quelle qu’elle fût, d’où pouvait-elle tirer son être, sinon de vous, par qui toutes choses sont tout ce qu’elles sont? Mais d’autant plus éloignées de vous qu’elles vous sont moins semblables; car cet éloignement n’est point une distance. Ainsi donc, ô Seigneur, toujours stable au-dessus de la mobilité des temps et de la diversité des lieux, le même, toujours le même; saint, saint, saint; Seigneur, Dieu tout-puissant (Isaïe)! c’est dans le Principe procédant (488) de vous, dans votre sagesse née de votre substance, que vous avez créé, créé quelque chose de rien.Vous avez fait le ciel et la terre, sans les tirer de vous. Car ils seraient égaux à votre Fils unique, et par conséquent à vous; et ce qui ne procède pas de vous ne saurait, sans déraison, être égal à vous. Existait-il donc hors de vous, ô Dieu, trinité une, unité trinitaire, existait-il rien dont vous les eussiez pu former? C’est donc de rien que vous avez fait le ciel et la terre, tant et si peu. Artisan tout puissant et bon de toute espèce de biens, vous avez fait le ciel si grand, la terre si petite. Vous étiez; et rien avec vous dont vous pussiez les former tous deux; l’un si près de vous, l’autre si près du néant; l’un qui n’a que vous au-dessus de lui, l’autre qui n’a rien au-dessous d’elle. CHAPITRE VIII.MATIÈRE PRIMITIVE FAITE DE RIEN. 8. Mais ce ciel du ciel est à vous, Seigneur; et cette terre, que vous avez donnée aux enfants des hommes ( Ps. CXIII, 15) pour la voir et la toucher, n’était pas alors telle que nos yeux la voient, et que notre main la touche; elle était invisible et informe, abîme que nulle lumière ne dominait. « Les ténèbres étaient répandues sur l’abîme(Gen. I, 2) »c’est-à-dire nuit plus profonde qu’au plus profond de l’abîme aujourd’hui. Car cet abîme des eaux, visible maintenant, reçoit dans ses gouffres mêmes un certain degré de lumière sensible aux poissons et aux êtres animés qui rampent dans son sein. Mais tout cet abîme primitif était presque un néant dans cette entière absence de la forme. Toutefois, il était déjà quelque chose qui pût la recevoir. Ainsi donc vous formez le monde d’une matière informe, convertie par vous de rien en un presque rien, dont vous faites sortir ces chefs-d’oeuvre qu’admirent les enfants des hommes.Chose admirable, en effet, que ce ciel corporel, ce firmament étendu entre les eaux et. les eaux, oeuvre du second jour qui suivit la naissance de la lumière; création d’un mot«Qu’il soit ! et il fut (Gen. I, 6,7);» firmament nommé par vous ciel, mais ciel de cette terre, de cette mer que vous fîtes le troisième jour, en douant d’une forme visible cette matière informe que vous aviez créée avant tous les jours. Un ciel était déjà, qui les avait précédés, mais c’était le ciel de nos cieux : car, dans le principe, vous créâtes le ciel et la terre. Pour cette terre dès lors créée, ce n’était qu’une matière informe, puisqu’elle était invisible, sans ordre, abîme ténébreux. C’est de cette terre obscure, inordonnée, de cette informité, de ce presque rien, que vous deviez produire tous les êtres par qui subsiste ce monde instable et changeant. Et c’est en ce monde que commence à paraître la mutabilité qui nous donne le sentiment et la mesure des temps; car ils naissent de la succession des choses, de. la vicissitude et de l’altération des formes dont l’origine est cette matière primitive, cette terre invisible. CHAPITRE IX.LE CIEL DU CIEL. 9. Aussi le Maître de votre grand serviteur, en racontant que vous avez créé dans le principe le ciel et la terre, l’Esprit-Saint ne dit mot des temps, est muet sur les jours. Car, ce ciel du ciel, que vous avez fait dans le principe, est une créature spirituelle, qui sans vous être coéternelle, ô Trinité, participe néanmoins à votre éternité. L’ineffable bonheur de contempler votre présence arrête sa mobilité, et depuis son origine, invinciblement attachée à vous, elle s’est élevée au-dessus des vicissitudes du temps. Et cette terre invisible, informe, n’a pas été non plus comptée dans l’oeuvre des jours; car, où l’ordre, où la forme ne sont pas, rien n’arrive, rien ne passe, et dès lors point de jours, point de succession de temps. CHAPITRE X.INVOCATION. 10. O vérité, lumière de mon coeur! ne laissez pas la parole à mes ténèbres. Entraîné au courant de l’instabilité, la nuit m’a pénétré; mais c’est du fond de ma chute que je me suis senti renaître à votre amour. Egaré, j’ai retrouvé votre souvenir; j’ai entendu votre voix me rappeler; et le bruit des passions rebelles, me permettait à peine de l’entendre. Et me voici, maintenant, tout en nage, hors d’haleine, revenu à votre fontaine sainte. Oh! ne souffrez pas qu’on m’en repousse. Que je m’y désaltère, que j’y puise la vie, que je ne sois pas ma vie à moi-même. De ma propre vie j’ai mal vécu, j’ai été ma mort; en vous je (489) revis. Parlez-moi, instruisez-moi ! Je crois au témoignage de vos livres saints; mais quels profonds mystères sous leurs paroles! CHAPITRE XI. CE QUE DIEU LUI A ENSEIGNÉ. 11. Seigneur, vous m’avez déjà dit à l’oreille du coeur, d’une voix forte, que vous êtes éternel, « seul en possession de l’immortalité ( I Tim. VI, 16); »parce que rien ne change en vous, ni forme, ni mouvement; que votre volonté n’est point sujette à l’inconstance des temps; car une volonté variable ne saurait être une volonté immortelle. Je vois clairement cette vérité en votre présence; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée! Seigneur, vous m’avez encore dit à l’oreille du coeur, d’une voix forte, que vous êtes l’auteur de toutes les natures, de toutes les substances qui ne sont pas ce que vous êtes, et sont néanmoins; qu’il n’est rien qui ne soit votre ouvrage, hors le néant et ce mouvement de la volonté qui, s’éloignant de vous, abandonne l’être par excellence pour l’être inférieur:car ce mouvement est une défaillance et un péché; qu’enfin nul péché, soit au faîte, soit au dernier degré de votre création, ne saurait vous nuire ou troubler votre ordre souverain. Je vois clairement cette vérité en votre présence; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée!12. Seigneur, vous m’avez dit encore à l’oreille du coeur, d’une voix forte, que cette créature même ne vous est pas coéternelle, qui n’a d’autre volonté que la vôtre, qui, s’enivrant des intarissables délices d’une possession chaste et permanente, ne trahit nulle part et jamais sa mutabilité de nature, et, liée de tout son amour à votre présente éternité, n’a point d’avenir à attendre, point de passé dont la fuite ne lui laisse qu’un souvenir, supérieure à la vicissitude, étrangère aux atteintes du temps. O créature bienheureuse! si elle existe; heureuse de cet invincible attachement à votre béatitude; heureuse d’être à jamais la demeure de votre éternité, et le miroir de votre lumière ! Et qui mérite mieux le nom de ciel du ciel que ce temple spirituel, plongé dans l’ivresse de votre joie sans que rien incline ailleurs sa défaillance; pure intelligence, unie par le lien d’une paix divine aux esprits de sainteté, habitants de votre cité sainte, cité céleste, et par delà tous les cieux.13. De là vienne à l’âme la grâce de comprendre jusqu’où ~on malheureux pèlerinage l’a éloignée de vous, et si elle a déjà soif de vous; si ses larmes sont devenues son pain, quand chaque jour on lui demande : Où est ton Dieu ( Ps. XLI, 3,4,11)? Si elle ne vous adresse d’autre voeu, d’autre prière, qu’afin d’habiter votre maison tous les jours de sa vie (Ps. XXVI, 4). Et quelle est sa vie que vous-même, et quels sont vos jours que votre éternité; puisque vos années ne manquent jamais, et que vous êtes le même (Ps. CI, 28)?Que l’âme qui le peut comprenne donc combien votre éternité plane au-dessus de tous les temps, puisque les intelligences, votre temple, qui n’ont pas voyagé aux régions étrangères, demeurent par leur fidélité à votre amour affranchies des caprices du temps. Je vois clairement cette vérité en votre présence; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure! et, qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée!14. Mais je ne sais quoi d’informe se trouve dans les changements qui altèrent les choses de l’ordre inférieur. Et quel autre que l’insensé, égaré dans le vide, et flottant sur les vagues chimères de son coeur, pourrait me dire que, si toute forme était arrivée par réduction successive à l’anéantissement, la seule existence de cette informité, support réel de toute transformation, suffirait à produire les vicissitudes du temps? Chose impossible: car, point de temps, sans variété de mouvements, et point de variété, sans formes. CHAPITRE XII.DEUX ORDRES DE CRÉATURES. 15. J’ai considéré ces vérités, mon Dieu, autant que vous m’en avez fait la grâce; autant que vous m’avez excité à frapper, autant qu’il vous a plu de m’ouvrir; et je trouve deux créatures, que vous avez faites hors du temps; quoiqu’elles ne vous soient, ni l’une ni l’autre, coéternelles : l’une si parfaite, que, dans la joie non interrompue de votre contemplation, (490) inaccessible à l’impression de l’inconstance, elle demeure sans changer, malgré sa mutabilité naturelle, et jouit de votre immuable éternité; et l’autre si informe, que, dépourvue de l’être suffisant pour accuser le mouvement ou le repos, elle n’offre aucune prise à la domination du temps. Mais vous ne l’avez pas laissée dans cette informité, puisque dans le principe, avant les jours, vous avez formé ce ciel et cette terre, dont je parle.« Or, la terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme ( Gen. I, 2).» Par ces paroles s’insinue peu à peu, dans les esprits qui ne peuvent concevoir la privation de la forme autrement que comme l’absence de l’être, la notion de cette informité, germe d’un autre ciel, d’une terre visible et ordonnée, source des eaux transparentes, et de toutes les merveilles que la tradition comprend dans l’oeuvre des jours, parce que les évolutions de formes et de mouvements, prescrites à leur nature, la soumettent aux vicissitudes des temps. CHAPITRE XIII.CRÉATURES SPIRITUELLES; MATIÈRE INFORME. 16. Lorsque la voix de votre Ecriture parle ainsi : « Dans le principe, Dieu créa le ciel et « la terre : or , la terre était invisible, informe; et les ténèbres couvraient la face de « l’abîme (Ibid. 2); » sans assigner aucun jour à cette création ; je pense que par ce ciel, ciel de nos cieux, on doit entendre le ciel spirituel où l’intelligence n’est qu’une intuition qui voit tout d’un coup, non pas en partie, ni en énigme, ou comme en un miroir, mais de pleine évidence, face à face ( ( I Cor. XIII, 12), d’un regard invariable et fixe; claire vue, sans succession, sans instabilité de temps; et par cette terre, la terre invisible et informe que le temps ne pouvait atteindre. Ceci, puis cela, telle est la pâture de la vicissitude; mais le changement peut-il être où la forme n’est pas? C’est donc, suivant moi, de ces deux créatures, produites, l’une dans la perfection, l’autre dans l’indigence de la forme; ciel d’une part, mais ciel du ciel; terre de l’autre, mais terre invisible et informe, que l’Ecriture dit sans mention de jour: « Dans le « principe, Dieu fit le ciel et la terre. » Car elle dit aussitôt quelle terre. Et comme elle rapporte au second jour la création du firmament, qui fut appelé ciel, elle insinue la distinction de cet autre ciel né avant les jours. CHAPITRE XIV.PROFONDEUR DES ÉCRITURES. 17. Etonnante profondeur de vos Ecritures! leur surface semble nous sourire, comme à des petits enfants; mais quelle profondeur, ô mon Dieu! insondable profondeur! A la considérer, je me sens un vertige d’effroi, effroi de respect, tremblement d’amour ! Oh! de quelle haine je hais ses ennemis! Que ne les passez-vous au fil de votre glaive doublement acéré, afin de les retrancher du nombre de vos ennemis? Que j’aimerais les voir ainsi frappés de mort à eux-mêmes pour vivre à vous ! Il en est d’autres, non plus détracteurs, mais admirateurs respectueux de la Genèse, qui me disent : « Le Saint-Esprit, qui a dicté ces paroles à Moïse, son serviteur, n’a pas voulu qu’elles fussent prises dans le sens où tu les interprètes, mais dans celui-ci, dans le nôtre. » Seigneur, notre Dieu, je vous prends pour arbitre! voilà ma réponse. CHAPITRE XV.VÉRITÉS CONSTANTES, MALGRÉ LA DIVERSITÉ DES INTERPRÉTATIONS. 18. Taxerez-vous de fausseté ce que la vérité m’a dit d’une voix forte à l’oreille du coeur; tout ce qu’elle m’a révélé de l’éternité du Créateur, à savoir que sa substance ne varie point dans le temps et que sa volonté n’est point hors de sa substance ? Volonté sans succession, une, pleine et constante; sans contradiction et sans caprice, car le caprice, c’est le changement, et ce qui change n’est pas éternel. Or, notre Dieu est l’éternité même. Démentirez-vous encore la même voix, qui m’a dit: L’attente des choses à venir devient une vision directe quand’ elles sont présentes. Sont-elles passées ? cette vision n’est plus que mémoire. Mais toute connaissance qui varie est muable; et ce qui est muable n’est pas éternel. Or, notre Dieu est l’&eaTags :
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LIVRE ONZIÈME. : Ajouté le 17/5/2008 à 18:17
LIVRE ONZIÈME.LA CRÉATION ET LE TEMPS Il demande à Dieu l’intelligence des Ecritures. — Il cherche à expliquer les premières paroles de la Genèse : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre. » — Il répond à cette question : « Que faisait Dieu avant la création du monde? » — Point de temps avant la création. — Qu’est-ce que le temps? — Quelle est la mesure du temps? LIVRE ONZIÈME.LA CRÉATION ET LE TEMPSCHAPITRE PREMIERLA CONFESSION DE NOS MISÈRES DILATE NOTRE AMOUR. CHAPITRE II.IL DEMANDE A DIEU L’INTELLIGENCE DES ÉCRITURES.CHAPITRE III.IL IMPLORE LA VÉRITÉ, QUI A PARLÉ PAR MOÏSE.CHAPITRE IV.LE CIEL ET LA TERRE NOUS CRIENT QU’ILS ONT ÉTÉ CRÉÉS. CHAPITRE V.L’UNIVERS CRÉÉ DE RIEN.CHAPITRE VI.COMMENT DIEU A PARLÉ. CHAPITRE VII.LE VERBE DIVIN, FILS DE DIEU, COÉTERNEL AU PÈRE. CHAPITRE VIII.LE VERBE ÉTERNEL EST NOTRE UNIQUE MAÎTRE.CHAPITRE X. LA VOLONTÉ DE DIEU N’A PAS DE COMMENCEMENT.CHAPITRE XI.LE TEMPS NE SAURAIT ÊTRE LA MESURE DE L’ÉTERNITÉ.CHAPITRE XII.CE QUE DIEU FAISAIT AVANT LA CRÉATION DU MONDE.CHAPITRE XIII.POINT DE TEMPS AVANT LA CRÉATION. CHAPITRE XIV.QU’EST-CE QUE LE TEMPS?CHAPITRE XV.QUELLE EST LA MESURE DU TEMPS?CHAPITRE XVI.COMMENT SE MESURE LE TEMPS?CHAPITRE XVII.OU EST LE PASSÉ, OU EST L’AVENIR?CHAPITRE XVIII. COMMENT LE PASSÉ ET L’AVENIR SONT PRÉSENTS.CHAPITRE XIX. DE LA PRESCIENCE DE L’AVENIR.CHAPITRE XX. QUEL NOM DONNER AUX DIFFÉRENCES DU TEMPS?CHAPITRE XXI.COMMENT MESURER LE TEMPS?CHAPITRE XXIIIL DEMANDE A DIEU LA CONNAISSANCE DE CE MYSTÈRE.CHAPITRE XXIII.NATURE DU TEMPS.CHAPITRE XXIV.LE TEMPS EST-IL LA MESURE DU MOUVEMENT?CHAPITRE XXV. ALLUMEZ MA LAMPE, SEIGNEUR, ÉCLAIREZ MES TÉNÈBRES.CHAPITRE XXVI. LE TEMPS N’EST PAS LA MESURE DU TEMPS. CHAPITRE XXVII.COMMENT NOUS MESURONS LE TEMPS. CHAPITRE XXVIII.L’ESPRIT EST LA MESURE DU TEMPS. CHAPITRE XXIX. DE L’UNION AVEC DIEU.CHAPITRE XXX.POINT DE TEMPS SANS OEUVRE. CHAPITRE XXXI. DIEU CONNAÎT AUTREMENT QUE LES HOMMES. CHAPITRE PREMIERLA CONFESSION DE NOS MISÈRES DILATE NOTRE AMOUR. 1. Eh quoi! ce que je vous dis, l’ignorez-vous donc, ô Dieu, possesseur de l’éternité? L’ignorez-vous, ou avez-vous besoin du temps, pour voir ce qui se passe dans le temps? Pourquoi donc vous présenter le cours et la suite de tant de choses? Non pour vous les apprendre, sans doute, mais pour susciter vers vous dans mon coeur et dans les coeurs qui me liront de nouvelles flammes, afin qu’un seul cri s’élève : « Le Seigneur est grand et infiniment digne de louanges (Ps. XCV, 4) »Je l’ai dit, et je le dis encore; c’est l’amour de votre amour qui m’a suggéré cette pensée. Nous prions, et cependant la Vérité nous dit : « Votre Père sait ce qu’il vous faut, avant même que vous lui demandiez rien (Matth. VI, 8). » Ainsi la confession de nos misères et de vos miséricordes dilate notre amour pour vous; elle appelle sur nous cette grâce qui doit consommer notre délivrance et nous sortir de nous-mêmes, séjour de malheur, pour nous faire entrer en vous, souveraine béatitude. Car vous nous avez appelés à la pauvreté volontaire, à la douceur, à la faim et à la soif de la justice, à l’amour des larmes, et de la compassion, et de la pureté intérieure, et de la paix (Matth. V, 3-9). Et je vous ai tout raconté, suivant mes forces et ma volonté, car vous avez voulu le premier que j’élevasse jusqu’à vous, Seigneur mon Dieu, les louanges de votre bonté et de vos miséricordes éternelles (Ps. CXVII, 1). CHAPITRE II.IL DEMANDE A DIEU L’INTELLIGENCE DES ÉCRITURES. 2. Et ma plume serait-elle un organe capable de publier par quelles inspirations quelles saintes terreurs, par quelles consolations, quelles secrètes conduites vous m’avez amené au ministère de votre parole et à la dispensation de vos sacrements? Et puis, eussé-je la force d’être un narrateur fidèle, chaque goutte de temps me coûte si cher!Et depuis longtemps je brûle de méditer votre loi, et de vous confesser à cet égard mes lumières et mon ignorance; les premiers reflets de vos rayons, et la lutte des ténèbres qui règnent encore dans mon âme, jusqu’à ce que ma faiblesse soit absorbée par votre force. Et je ne veux pas répandre sur d’autres soins les heures de loisir que me laissent les besoins de la nature, le délassement nécessaire de l’esprit, et le service que nous devons aux hommes, ou que nous leur rendons sans leur devoir.3. Seigneur mon Dieu, prêtez l’oreille à ma prière; que votre clémence exauce mon désir. Ce n’est pas pour moi seul que ce coeur palpite; il se passionne encore pour l’intérêt de ses frères. Et vous voyez dans ce coeur qu’il est ainsi. Oh! que je vous offre en sacrifice ce servage de pensées et de paroles dont je suis redevable; et donnez-moi de quoi vous offrir. « Je suis indigent et pauvre (Ps. LXXXV, 1), et vous êtes « riche; et vous versez vos libéralités sur tous « ceux qui vous invoquent (Rom. X, 12) » ô vous dont la Providence ne trouble pas la Sécurité. Retranchez en moi toute témérité, tout mensonge, (474) par la circoncision du coeur et des lèvres. Que vos Ecritures soient mes chastes délices. Que je n’y trouve ni à m’égarer, ni à égarer les autres. Voyez, Seigneur; ayez pitié, Seigneur mon Dieu, lumière des aveugles, vertu des faibles; encore leur lumière et leur vertu, quand ils ont recouvré la vue et la force; voyez mon âme, entendez ses cris du fond de l’abîme. Car, là même, si vous n’y êtes pas aux écoutes, où adresser nos pas et nos cris?« A vous est le jour, à vous est la nuit ( Ps. LXXIII, 16) » D’un coup d’oeil, vous réglez le vol des moments. Faites-moi largesse de temps pour méditer les secrets de votre loi; ne la fermez pas à ceux qui frappent. Car ce n’est pas en vain que vous avez dicté tant de pages mystérieuses : forêts sacrées, n’ont-elles pas aussi leurs cerfs qui se retirent, s’abritent, courent, se reposent, paissent et ruminent sous leur ombre? Seigneur, amenez-moi à votre perfection; révélez-moi ces mystères. Oh! votre parole est ma joie; votre voix m’est plus douce que le charme des voluptés. Donnez-moi ce que j’aime; votre voix est mon amour, et vous m’avez donné de l’aimer. Ne soyez pas infidèle à vos dons ; ne dédaignez pas votre pauvre plante que la soif dévore. Que je proclame à votre gloire toutes mes découvertes dans vos saints livres ! Que j’écoute la voix, de vos louanges (Ps. XXV, 7)! Que je m’enivre de vous, en considérant les merveilles de votre loi, depuis ce jour premier-né des jours où vous avez fait le ciel et la terre, jusqu’à notre avènement au royaume de votre cité sainte4. Seigneur, ayez pitié de moi, exaucez mes voeux. Rien de la terre, je crois, n’est leur objet; ni l’or, ni l’argent, ni les pierres précieuses, ni le luxe, ni les honneurs, ni la puissance, ni les plaisirs de la chair, ni les besoins qui nous suivent dans le trajet de la vie; toutes choses d’ailleurs données par surcroît à qui cherche votre royaume et votre justice (Matth. VI, 33). Voyez, Seigneur mon Dieu, où s’élance mon désir. « Les impies m’ont raconté leur ivresse; mais qu’est-ce auprès de votre loi , Seigneur (Ps. CXVIII)? » Et voilà où mes voeux aspirent. Voyez, ô Père, regardez, voyez et agréez; que sous l’oeil propice de votre miséricorde, je frappe à la porte de vos paroles saintes, et que la grâce m’ouvre leur sanctuaire. Je vous en conjure par Notre-Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, l’homme de votre droite, fils de l’homme, que vous vous êtes fait (Ps. LXXIX, 18) médiateur entre vous et nous, par qui vous nous avez cherchés, quand nous n’étions plus en quête de vous, afin que cette sollicitude réveillât la nôtre. Je vous en conjure, au nom de votre Verbe, par qui vous avez fait toutes vos créatures, dont je suis; au nom de votre Fils unique, par qui vous avez appelé à l’adoption le peuple des croyants, dont je suis encore; au nom de Celui qui est assis à votre droite et y intercède pour nous; « en qui sont cachés tous les trésors de « la sagesse et de la science (Coloss. II, 3); » c’est lui que je cherche dans vos livres saints. Moïse a écrit de lui (Jean V, 46): C’est lui-même, c’est la Vérité, qui l’a dit. CHAPITRE III.IL IMPLORE LA VÉRITÉ, QUI A PARLÉ PAR MOÏSE. 5. Oh! que j’entende, que je comprenne comment, dans le PRINCIPE, vous avez créé le ciel et la terre (Gen,. I, 1)! Moïse l’a écrit; il l’a écrit et s’en est allé; il a passé outre, allant de vous à vous; et il n’est plus là devant moi. Que n’est-il encore ici-bas! je m’attacherais à lui, et je le supplierais, et je le conjurerais en votre nom de me dévoiler ces mystères, et j’ouvrirais une oreille aride aux accents de ses lèvres. S’il me répondait dans la langue d’Héber, ce ne serait qu’un vain bruit qui frapperait mon organe, sans faire impression à mon esprit; s’il me parlait dans la mienne, je l’entendrais; mais d’où saurais-je qu’il me dirait la vérité? et, quand je le saurais, le saurais-je de lui? Non, ce serait au dedans de moi, dans la plus secrète résidence de ma pensée, que la vérité même, qui n’est ni hébraïque, ni grecque, ni latine, ni barbare, parlant sans organe, sans voix, sans murmure de syllabes, me dirait : Il dit vrai; et aussitôt, dans une pleine certitude, je dirais à ce saint serviteur:Tu dis vrai. Mais je ne puis l’interroger; c’est donc vous, ô Vérité! dont il était plein; c’est vous, mon Dieu, que j’implore; oubliez mes offenses, et ce que vous avez donné d’écrire à votre grand Prophète, oh! donnez-moi de l’entendre. (475) CHAPITRE IV.LE CIEL ET LA TERRE NOUS CRIENT QU’ILS ONT ÉTÉ CRÉÉS. 6. Et voilà donc le ciel et la terre! Ils sont. Ils crient qu’ils ont été faits; car ils varient et changent. Or ce qui est, sans avoir été créé, n’a rien en soi qui précédemment n’ait point été; caractère propre du changement et de la vicissitude. Et ils ne se sont pas faits; leur voix nous crie : C’est parce que nous avons été faits que nous sommes; nous n’étions donc pas, avant d’être, pour nous faire nous-mêmes. L’évidence est leur voix. Vous les avez donc créés, Seigneur; vous êtes beau, et ils sont beaux; vous êtes bon, et ils sont bons; vous êtes, et ils sont. Mais ils n’ont ni la beauté, ni la bonté, ni l’être de la même manière que vous, ô Créateur; car, auprès de vous, ils n’ont ni beauté, ni bonté, ni être. Nous savons cela grâce à vous; et notre science, comparée à la vôtre, n’est qu’ignorance. CHAPITRE V.L’UNIVERS CRÉÉ DE RIEN. 7. Comment donc avez-vous fait le ciel et la terre? et quelle machine avez-vous appliquée à cette construction sublime? L’artiste modèle un corps sur un autre, suivant la fantaisie de l’âme qui a la puissance de réaliser l’idéal que l’oeil intérieur lui découvre en elle. Et d’où lui viendrait ce pouvoir, si elle-même n’était votre ouvrage?L’artisan façonne une matière préexistante, ayant en soi de quoi devenir ce qu’il la fait, comme la terre, la pierre, le bois ou l’or, etc. Et d’où ces objets tiennent-ils leur être, si vous n’en êtes le créateur? C’est vous qui avez créé le corps de l’ouvrier, et l’esprit qui commande à ses organes; vous êtes l’auteur de cette matière qu’il travaille, de cette intelligence qui conçoit l’art, et voit en elle ce qu’elle veut produire au dehors; de ces sens interprètes fidèles qui font passer dans l’ouvrage les conceptions de l’âme, et rapportent à l’âme ce qui s’est accompli, afin qu’elle consulte la vérité, juge intérieur, sur la valeur de l’ouvrage. Toutes ces créatures vous glorifient, et vous proclament le Créateur du monde.Mais vous, comment les avez-vous faites? cornaient avez-vous fait le ciel et la terre? O Dieu! Ce n’est ni sur la terre, ni dans le ciel, que vous avez fait le ciel et la terre; ni dans les airs, ni dans les eaux qui en dépendent. Ce n’est pas dans l’univers que vous avez créé l’univers; où pouvait-il être, pour être créé, avant d’être créé pour être? Et vous n’aviez rien aux mains qui vous fût matière du ciel et de la terre. Eh! d’où vous serait venue cette matière, que vous n’eussiez pas créée pour en former votre ouvrage? Que dire, enfin, sinon que cela est, parce que vous êtes? Et vous avez parlé, et cela fut, et votre seule parole a tout fait (Ps. XXXII, 9,6). CHAPITRE VI.COMMENT DIEU A PARLÉ. 8. Mais quelle a été cette parole? S’est-elle formée comme cette voix descendue de la nue: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé(Matth. III, 17 ; XVII, 5)? » Cette voix retentit et passe; elle commence et finit; ses syllabes résonnent et s’évanouissent, la seconde après la première, la troisième après la seconde, ainsi de suite, jusqu’à la dernière, et le silence après elle. Il est donc évident et clair que cette voix fut l’expression d’une créature, organe temporel de votre éternelle volonté. Et l’oreille extérieure transmet ces paroles, formées dans le temps, à l’âme intelligente dont l’oreille intérieure s’approche de votre Verbe éternel. Et l’âme a comparé ces accents fugitifs à l’éternité silencieuse de votre Verbe, et elle s’est dit: « Quelle différence! les uns sont infiniment au-dessous de moi; ils ne sont même pas, car ils fuient, car ils passent; mais au-dessus de moi, le Verbe de mon Dieu demeure éternellement (I Pierre, I, 25).»Que si vous avez commandé par des paroles passagères comme leur son l’existence du ciel et de la terre; si c’est ainsi que vous les avez faits, il y avait donc déjà, avant le ciel et la terre, quelque créature corporelle, dont l’acte mesuré par le temps fit vibrer cette voix dans la mesure du temps. Or, nulle substance corporelle n’était avant le ciel et la terre; ou, s’il en existait une, il faut reconnaître que vous aviez formé sans parole successive l’être qui devait articuler votre commandement: Que le ciel et la terre soient. Car cet organe de vos desseins, quel qu’il fût, ne pouvait être, si vous ne l’eussiez fait. Or, pour produire le corps dont ces paroles devaient sortir, de quelle parole vous êtes-vous servi? (476) CHAPITRE VII.LE VERBE DIVIN, FILS DE DIEU, COÉTERNEL AU PÈRE. 9. Vous nous appelez donc plus haut; vous nous appelez à l’intelligence du Verbe-Dieu, Dieu en vous, Verbe qui se prononce et prononce tout de toute éternité; parole sans fin, sans succession, sans écoulement; qui dit éternellement, et tout à la fois, toutes choses. Autrement le temps et la vicissitude seraient en vous, et, dès lors, plus de véritable éternité, plus de véritable immortalité. C’est ainsi, je le sais, mon Dieu, et grâces à vous! Je le sais, et vous bénis, Seigneur, et, avec moi, quiconque n’a pas un coeur ingrat au bienfait éclatant de votre lumière.Nous savons, Seigneur, nous savons que, n’être plus ce qu’on était, qu’être ce qu’on n’était pas, c’est là naître et mourir. Aussi, rien en votre Verbe ne passe, rien ne succède, parce qu’il est immortel, parce qu’il est éternel eu vérité. Et c’est par ce Verbe, coéternel avec vous, que vous dites, de toute éternité, et tout à la fois, toute ce que vous dites, et qu’il est ainsi que vous dites. Et votre parole est votre seule action; et néanmoins ce n’est ni tout à la fois, ni de toute éternité, que s’est accomplie l’oeuvre de votre parole. CHAPITRE VIII.LE VERBE ÉTERNEL EST NOTRE UNIQUE MAÎTRE. 10. Eh! comment cela, Seigneur mon Dieu? J’entrevois bien quelque chose, mais comment l’exprimer? je l’ignore. N’est-ce point que tout être qui commence et finit, ne commence et ne finit d’être qu’au temps où la raison, en qui rien ne finit, rien ne commence, la raison éternelle connaît qu’il doit commencer ou finir? Et, cette raison, c’est votre Verbe, le principe de tout, la voix intérieure qui nous parle (Jean VIII, 25); comme lui-même l’a dit dans 1’Evangile par la voix de la chair; comme il l’a fait entendre humainement à l’oreille des hommes, afin que l’on crût en lui, qu’on le cherchât intérieurement, et qu’on le trouvât dans l’éternelle vérité, où ce bon, cet unique maître des âmes enseigne tous ses disciples.C’est là, Seigneur, que j’entends votre voix me dire : Que la vraie parole est celle qui nous enseigne; et que la parole qui n’enseigne pas, n’est plus une parole. Or, qui nous enseigne, sinon l’immuable vérité? car la créature changeante ne nous instruit qu’en tant qu’elle nous amène à cette vérité stable, notre lumière, notre appui, notre joie; la voix de l’Epoux (Jean III, 29), qui nous réunit à notre principe. Et il est ce principe, et sans son immuable permanence nous ne saurions où revenir de nos égarements. Or, quand nous revenons de l’erreur, c’est la connaissance qui nous ramène; et il nous enseigne cette connaissance, parce qu’il est le principe et la voix qui nous parle. CHAPITRE IX. LE VERBE PARLE A NOTRE COEUR. 11. C’est dans ce Principe, ô Dieu, que vous avez fait le ciel et la terre; c’est dans votre Verbe, votre Fils, votre vertu, votre sagesse, votre vérité ; par une parole, par une opération admirable. Qui pourra comprendre cette mer-veille? qui pourra la raconter? Quelle est cette lumière qui par intervalle m’éclaire, et frappe mon coeur sans le blesser; le glace d’épouvante, et l’embrase d’amour : épouvante, en tant que je suis si loin; amour, en tant que je suis plus près d’elle?C’est la sagesse, la sagesse elle-même, dont le rayon déchire par intervalle les nuages de mon âme, qui, souvent infidèle à cette lumière, retombe dans ses ténèbres, sous le fardeau de son supplice : car ma détresse a épuisé mes forces (Ps. XXX, 2); je suis incapable même de porter mon bonheur, tant que votre pitié, Seigneur, secourable à mes iniquités, n’aura pas «guéri toutes mes langueurs. Mais vous rachèterez ma vie de la corruption; vous me couronnerez de compassion et de miséricorde; vous rassasierez de vos biens tout mon désir; et ma jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle (Ps. CII, 3-5); » car l’espérance est notre salut; et nous attendons vos promesses en patience (Rom. VIII, 24, 25). Entende en soi qui pourra votre parole intérieure, moi je m’écrie, sur la foi de votre oracle: « Que vos oeuvres sont glorieuses, Seigneur! Vous avez tout fait dans votre Sagesse (Ps. CIII, 24). »Elle est le principe; et c’est dans ce principe que vous avez créé le ciel et la terre. (477) CHAPITRE X.LA VOLONTÉ DE DIEU N’A PAS DE COMMENCEMENT. 12. Ne sont-ils pas tous remplis des ruines de leur vétusté, ceux qui nous disent : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre? S’il demeurait dans l’inaction, pourquoi eu est-il sorti, pourquoi y est-il rentré? S’il s’est accompli en Dieu un acte nouveau, une volonté nouvelle, pour donner l’être à une créature qui n’était pas sortie du néant, est-il une éternité vraie là où naît une volonté qui n’était pas? car la volonté de Dieu n’est pas la créature. Elle est antérieure à la créature. Nulle création sans préexistence de la volonté créatrice. La volonté de Dieu appartient donc à sa substance. Que s’il est survenu dans la substance divine quelque chose de nouveau, on ne peut plus en vérité la dire éternelle. Et si Dieu a voulu de toute éternité l’existence de la créature, pourquoi, elle aussi, n’est-elle pas éternelle? CHAPITRE XI.LE TEMPS NE SAURAIT ÊTRE LA MESURE DE L’ÉTERNITÉ. 13. Ceux qui parlent ainsi ne vous comprennent pas encore , ô Sagesse de Dieu lumière des esprits; ils ne comprennent pas comment vous créez, en vous, et par vous-même, et ils aspirent à la science de votre éternité; mais leur coeur flotte sur les vagues du passé et de l’avenir, à la merci de la vanité.Qui l’arrêtera, ce coeur, qui le fixera pour qu’il s’ouvre stable un instant, à l’intuition des splendeurs de l’immobile éternité, qu’il la compare à la mobilité des temps, et trouve toute comparaison impossible; qu’il ne voie dans la durée qu’une succession de mouvements qui ne peuvent se développer à la fois; observant, au contraire, que rien de l’éternité ne passe, et qu’elle demeure toute présente, tandis qu’il n’est point de temps qui soit tout entier présent; car l’avenir suit le passé qu’il chasse devant lui; et tout passé, tout avenir tient son être et son cours de l’éternité toujours présente?Qui fixera le coeur de l’homme, afin qu’il demeure et considère comment ce qui demeure, comment l’éternité, jamais passée, jamais future, dispose et du passé et de l’avenir? Est-ce ma main, est-ce ma parole, la main de mon esprit, qui aurait cette puissance? CHAPITRE XII. CE QUE DIEU FAISAIT AVANT LA CRÉATION DU MONDE. 14. Et je réponds à cette demande : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre? Je réponds, non comme celui qui éluda, dit on, les assauts d’une telle question par cette plaisanterie : Dieu préparait des supplices aux sondeurs de mystères. Rire n’est pas répondre. Et je ne réponds pas ainsi. Et j’aimerais mieux confesser mon ignorance, que d’appeler la raillerie sur une demande profonde, et l’éloge sur une réponse ridicule.Mais je dis, ô mon Dieu, que vous êtes le père de toute créature, et s’il faut entendre toute créature par ces noms du ciel et de la terre, je le déclare hautement: avant de créer le ciel et la terre, Dieu ne faisait rien. Car ce qu’il eût pu faire alors, ne saurait être que créature. Oh ! que n’ai-je la connaissance de tout ce qu’il m’importe de connaître, comme je sais que la créature n’était pas avant la création ! CHAPITRE XIII.POINT DE TEMPS AVANT LA CRÉATION. 15. Un esprit léger s’élance déjà peut-être dans un passé de siècles imaginaires, et s’étonne que le Tout-Puissant, créateur et conservateur du monde, l’architecte du ciel et de la terre, ait laissé couler un océan d’âges infinis sans entreprendre ce grand ouvrage. Qu’il sorte de son sommeil, et considère l’inanité de son étonnement ! Car d’où serait venu ce cours de siècles sans nombre dont vous n’eussiez pas été l’auteur, vous, l’auteur et le fondateur des siècles? Quel temps eût pu être, sans votre institution? Et comment se fût-il écoulé, ce temps qui n’eût pu être?Puisque vous êtes l’artisan de tous les temps, si l’on suppose quelque temps avant que vous eussiez créé le ciel et la terre, pourquoi donc prétendre que vous demeuriez dans l’inaction? Car ce temps même était votre ouvrage, et nul temps n’a pu courir avant que vous eussiez fait le temps. Que si avant le ciel et la terre il n’était point de temps, pourquoi demander ce que vous faisiez ALORS? Car, où le TEMPS n’était pas, ALORS ne pouvait être.16. Et ce n’est point par le temps que vous précédez les temps, autrement vous ne seriez (478) pas avant tous les temps. Mais vous précédez les temps passés par l’éminence de votre éternité toujours présente; vous dominez les temps à venir, parce qu’ils sont à venir, et qu’aussitôt venus, ils seront passés. « Et vous, vous « êtes toujours le même, et vos années ne s’évanouissent point ( Ps. CI, 28). » Vos années ne vont ni ne viennent, et les nôtres vont et viennent afin d’arriver toutes. Vos années demeurent toutes à la fois, parce qu’elles demeurent. Elles ne se chassent pas pour se succéder, parce qu’elles ne passent pas. Et les nôtres ne seront toutes, que lorsque toutes auront cessé d’être. Vos années ne sont qu’un jour; et ce jour est sans semaine, il est aujourd’hui; et votre aujourd’hui ne cède pas au lendemain, il ne succède pas à la veille. Votre aujourd’hui, c’est l’éternité. Ainsi vous avez engendré coéternel à vous-même Celui à qui vous avez dit: « Je t’ai engendré aujourd’hui (Ps. II,7 ; Héb. V, 7). » Vous avez fait tous les temps, et vous êtes avant tous les temps, et il ne fut pas de temps où le temps n’était pas. CHAPITRE XIV.QU’EST-CE QUE LE TEMPS? 17. Il n’y a donc pas eu de temps où vous n’ayez rien fait, puisque vous aviez déjà fait le temps. Et nul temps ne vous est coéternel, car vous demeurez; et si le temps demeurait, il cesserait d’être temps. Qu’est-ce donc que le temps? Qui pourra le dire clairement et en peu de mots? Qui pourra le saisir même par la pensée, pour traduire cette conception en paroles? Quoi de plus connu, quoi de plus familièrement présent à nos entretiens, que le temps? Et quand nous en parlons, nous concevons ce que nous disons; et nous concevons ce qu’on nous dit quand on nous en parle.Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si Tags :
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LIVRE DIXIÈME. : Ajouté le 17/5/2008 à 18:14
LIVRE DIXIÈME.CHANGEMENT PRODUIT DANS L’AME D’AUGUSTIN Confession du coeur. — Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu. — Il le cherche et le trouve dans sa mémoire. —Puissance incompréhensible dont il décrit les merveilles. — Il s’interroge sur la triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil. — Il remet à Notre-Seigneur Jésus-Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes, la guérison des maux de son âme. LIVRE DIXIÈME.CHANGEMENT PRODUIT DANS L’AME D’AUGUSTINCHAPITRE PREMIER.ÉLÉVATION.CHAPITRE II. CONFESSION DU COEUR.CHAPITRE III.POURQUOI IL CONFESSE CE QUE LA GRÂCE A FAIT DE LUI.CHAPITRE IV. QUEL FRUIT IL ESPÈRE DE CETTE CONFESSION.CHAPITRE V.L’HOMME NE SE CONNAIT PAS ENTIÈREMENT LUI-MÊME. CHAPITRE VI.CE QU’IL SAIT AVEC CERTITUDE, C’EST QU’IL AIME DIEU.CHAPITRE VII.DIEU NE PEUT ÊTRE CONNU PAR LES SENS.CHAPITRE VIII.DE LA MÉMOIRE.CHAPITRE IX.MÉMOIRE DES SCIENCES.CHAPITRE X.LES SCIENCES N’ENTRENT PAS DANS LA MÉMOIRE PAR LES SENS. CHAPITRE XI. ACQUÉRIR LA SCIENCE, C’EST RASSEMBLER LES NOTIONS DISPERSÉES DANS L’ESPRIT. CHAPITRE XII. MÉMOIRE DES MATHÉMATIQUES.CHAPITRE XIII. MÉMOIRE DES OPÉRATIONS DE L’ESPRIT. CHAPITRE XV.COMMENT LES RÉALITÉS ABSENTES SE REPRÉSENTENT A LA MÉMOIRE. CHAPITRE XVI.LA MÉMOIRE SE SOUVIENT DE L’OUBLI. CHAPITRE XVII. DIEU EST AU DELA DE LA MÉMOIRE.CHAPITRE XVIII.IL FAUT CONSERVER LA MÉMOIRE D’UN OBJET PERDU POUR LE RETROUVER.CHAPITRE XIX.COMMENT LA MÉMOIRE RETROUVE UN OBJET OUBLIÉ. CHAPITRE XX.CHERCHER DIEU, C’EST CHERCHER LA VIE HEUREUSE. CHAPITRE XXI. COMMENT L’IDÉE DE LA BÉATITUDE PEUT ÊTRE DANS LA MÉMOIRE.CHAPITRE XXII.DIEU, UNIQUE JOIE DU COEUR.CHAPITRE XXIV.DIEU SE TROUVE DANS LA MÉMOIRE. CHAPITRE XXV. DANS QUELLE PARTIE DE LA MÉMOIRE TROUVONS-NOUS DIEU?CHAPITRE XXVI. DIEU EST LA VÉRITÉ QUE LES HOMMES CONSULTENT.CHAPITRE XXVII.RAVISSEMENT DE COEUR DEVANT DIEU. CHAPITRE XXVIII. MISÉRE DE CETTE VIE. CHAPITRE XXIX.LA GRÂCE DE DIEU EST NOTRE SEUL APPUI.CHAPITRE XXX. TRIPLE TENTATION DE LA VOLUPTÉ, DE LA CURIOSITÉ ET DE L’ORGUEIL. CHAPITRE XXXIDE LA VOLUPTÉ DANS LES ALIMENTS.CHAPITRE XXXII.PLAISIR DE L’ODORAT.CHAPITRE XXXIII. PLAISIR DE L’OUÏE. — DU CHANT D’ÉGLISE.CHAPITRE XXXIV. VOLUPTÉ DES YEUX. CHAPITRE XXXV.CURIOSITÉ. CHAPITRE XXXVI.ORGUEIL. CHAPITRE XXXVII. DISPOSITION DE SON ÂME TOUCHANT LE BLÂME ET LA LOUANGE. CHAPITRE XXXVIII. VAINE GLOIRE, POISON SUBTIL.CHAPITRE XXXIX. COMPLAISANCE EN SOI-MÊME.CHAPITRE XL.COUP D’OEIL SUR TOUT CE QU’IL A DIT.CHAPITRE XLI.CE QUI LE REJETAIT LOIN DE DIEU.CHAPITRE XLII.ÉGAREMENT DES SUPERBES QUI ONT EU RECOUES AUX ANGES DÉCHUS COMME MÉDIATEURS ENTRE DIEU ET LES HOMMES.CHAPITRE XLIII. JÉSUS-CHRIST SEUL MÉDIATEUR. CHAPITRE PREMIER.ÉLÉVATION. 1. Que je vous connaisse, intime connaisseur de l’homme! que je vous connaisse comme vous me connaissez ( I Cor. XIII, 12)! Force de mon âme, pénétrez-la, transformez-la, pour qu’elle soit vôtre et par vous possédée sans tache et sans ride (Ephés. V, 27)! C’est là tout mon espoir, toute ma parole! Ma joie est dans cet espoir lorsqu’elle n’est pas insensée. Quant au reste des choses de cette vie, moins elles valent de larmes, plus on leur en donne; plus elles sont déplorables, moins on les pleure ! Mais, vous l’avez dit, vous aimez la vérité, Seigneur (Ps, L, 8); et celui qui l’accomplit vient à la lumière (Jean, III, 21): qu’elle soit donc dans mon coeur qui se confesse à vous, qu’elle soit dans cet écrit qui me confesse à tous! CHAPITRE II.CONFESSION DU COEUR. 2. Et quand même je vous fermerais mon coeur, que pourrais-je vous dérober? Vos yeux, Seigneur, ne voient-ils pas à nu l’abîme de la conscience humaine? C’est vous que je cacherais â moi-même, sans me cacher à vous. Et maintenant que mes gémissements témoignent que je me suis en dégoût, voilà qu’aimable et glorieux vous attirez mon coeur et mes désirs, afin que je rougisse de moi, que je me rejette et vous élise; afin que je ne trouve grâce devant moi-même, comme devant vous, que grâce à vous.Quel que j e sois, vous me connaissez donc toujours, Seigneur; et j’ai dit cependant quel fruit je recueillais de ma confession. Je vous la fais, non de la bouche et de la voix, mais en paroles de l’âme, en cris de la pensée qu’entend votre oreille. En effet, suis-je mauvais, c’est me confesser à vous que de me déplaire à moi-même; suis-je pieux, c’est me confesser à vous que de ne pas m’attribuer les bons élans de mon âme. Car c’est vous, mon Dieu! qui bénissez le juste ( Ps. V, 13), mais vous l’avez d’abord justifié comme pécheur ( Rom. IV, 5).Ma confession en votre présence, Seigneur, est donc explicite et tacite: silence des lèvres, cris d’amour! Que dis-je de bon aux hommes que vous n’ayez d’abord entendu au fond de moi-même, et que pouvez-vous entendre de tel en moi-même que vous ne m’ayez dit d’abord? CHAPITRE III.POURQUOI IL CONFESSE CE QUE LA GRÂCE A FAIT DE LUI. 3. Pour entendre mes Confessions comme s’ils devaient, eux! guérir toutes mes langueurs, qu’y a-t-il donc des hommes à moi? Race curieuse de la vie d’autrui et paresseuse à redresser la sienne: Pourquoi s’informent-ils de ce que je suis, quand ils refusent d’apprendre de vous ce qu’ils sont? Et d’où savent-ils, lorsque c’est moi qui leur parle de moi, que je dis vrai, puisque pas un homme ne sait ce qui se passe dans l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui ( I Cor. II, 11)? Mais qu’ils vous écoutent parler d’eux-mêmes, ils ne pourront dire: Le Seigneur a menti. Qu’est-ce en effet que vous écouter, sinon se connaître? Et (452) qui nierait ce qu’il sait ainsi, ne mentirait-il pas à lui-même?Mais comme entre ceux qu’elle unit des liens de sa fraternité, la charité croit tout ( I Cor. XIII, 7); je me confesse à vous, Seigneur, de sorte que les autres m’entendent. Je ne puis leur démontrer la vérité de ma confession, et toutefois ceux dont la charité ouvre les oreilles croient à ma parole.4. Cependant, ô Médecin intérieur, montrez-moi bien l’utilité de ce que je vais faire. Car la confession de mes iniquités passées, que vous avez remises et couvertes ( Ps. XXXI, 1) pour béatifier en vous cette âme transformée par la foi et par votre sacrement, peut ranimer les coeurs contre l’engourdissement et le: Je ne puis! du désespoir; les éveiller à l’amour de votre miséricorde, aux douceurs de votre grâce, cette force des faibles à qui elle a révélé leur faiblesse! Et pour les justes, c’est une consolation d’entendre les péchés de ceux qui en sont affranchis, non pour ces péchés eux-mêmes, mais parce qu’ils ont été et ne sont plus.Mais de quel fruit, Seigneur mon Dieu, à qui chaque jour se confesse ma conscience, plus assurée en l’espoir de votre miséricorde qu’en son innocence; de quel fruit est-il donc, je vous le demande, que par ces lignes je confesse aux hommes devant vous, non ce que j’ai été, mais ce que je suis aujourd’hui? Quant au passé, j’en ai reconnu et signalé l’avantage. Et maintenant beaucoup de ceux qui me connaissent ou ne me connaissent pas, qui m’ont entendu ou bien ont entendu parler de moi, désirent savoir ce qu’il en est au temps même de ces confessions; ils n’ont pas l’oreille à mon coeur où je suis tel que je suis; ils veulent donc m’entendre avouer ce que je puis être au fond de moi-même où l’oeil, ni l’oreille, ni l’intelligence ne peuvent pénétrer. Ils sont prêts à me croire sans plus de preuve; la charité, qui les sanctifie, leur dit que je ne mens pas en leur parlant de moi, et c’est elle en eux qui me donne créance. CHAPITRE IV.QUEL FRUIT IL ESPÈRE DE CETTE CONFESSION. 5. Mais dans quel intérêt le désirent-ils? Veulent-ils se réjouir avec moi en apprenant combien l’impulsion de votre grâce m’a rapproché de vous, et sachant combien je suis retardé par le poids de moi-même, prier pour moi? A ceux-là je me révélerai. Car il n’est pas d’un faible intérêt, Seigneur mon Dieu, que grâces vous soient rendues par plusieurs à mon sujet, et que vous soyez par plusieurs sollicité pour moi. Que le coeur de mes frères aime en moi ce que vous leur enseignez d’aimable; qu’il plaigne en moi ce que vous leur enseignez à plaindre. Mais ces sentiments, je ne les demande qu’au coeur de mes frères, et non pas à l’étranger,. « non pas au fils de l’étranger dont «la bouche parle le mensonge, dont la main « est une main d’iniquité ( Ps. CXLIII, 8). » Je ne les demande qu’au coeur fraternel, qui, s’il m’approuve, se réjouit de moi, s’il m’improuve, s’attriste pour moi, et, dans la louange et le blâme, m’aime toujours.C’est à ceux-là que je veux me dévoiler qu’ils respirent à la vue de mes biens, qu’ils soupirent à la vue de mes maux. Mes biens sont votre ouvrage et vos dons; mes maux sont mes crimes et votre justice. Qu’ils respirent là, qu’ils soupirent ici! Que les hymnes, que les larmes s’élèvent en votre présence de ces âmes fraternelles, vos vivants encensoirs ( Apoc. VIII, 3)! Et vous, Seigneur, touché des parfums de votre temple saint, «ayez pitié de moi, selon a grandeur de votre miséricorde ( Ps. L. 1), » pour la gloire de votre nom; poursuivez votre oeuvre; consommez mes imperfections.6. Voilà le fruit de ma confession présente, c’est l’aveu même, non plus en présence de vous seul, dans le secret de la joie qui appréhende et de la tristesse qui espère ( Philip. II, 12), mais publié à la face des enfants des hommes, associés à ma foi et à mon allégresse, hôtes comme moi de la mortalité, citoyens de ma cité, voyageurs comme moi, prédécesseurs, successeurs et compagnons de mon pèlerinage.Ceux-là sont vos serviteurs, mes frères, que vous avez faits vos fils; mes maîtres, que vous m’avez commandé de servir, si je veux vivre de vous avec vous. Et votre Verbe ne s’est pas contenté d’enseigner comme précepteur, il a pris les devants comme guide. Et je l’imite d’action et de parole, je l’imite sous vos ailes, à travers de grands périls. Mais sous ce voile protecteur mon âme vous est soumise, et mon infirmité vous est connue.Je ne suis qu’un petit enfant, mais j’ai un Père qui vit toujours; j’ai un tuteur puissant. Et celui-là même m’a donné la vie, qui me prend sous sa tutelle; et celui-là, c’est vous, ô mon tout-bien! ô tout-puissant! qui êtes avec moi dès avant que je sois avec vous! Je révélerai donc à ceux que vous m’ordonnez de servir, ce que je suis aujourd’hui, ce peu que je suis encore. « Mais je ne me juge pas (I Cor. IV, 3). »Qu’on m’écoute dans l’esprit où je parle. CHAPITRE V.L’HOMME NE SE CONNAIT PAS ENTIÈREMENT LUI-MÊME. 7. C’est vous, Seigneur, qui êtes mon juge, parce que, u bien que nul homme ne sache « rien de l’homme que l’esprit de l’homme « qui est en lui (I Cor. II, 11), » cependant il est quelque chose de l’homme que ne sait pas même l’esprit de l’homme qui est en lui. Mais vous savez tout de lui, Seigneur, qui l’avez fait. Et moi, qui m’abaisse sous votre regard, qui ne vois en moi que terre et que cendre, je sais pourtant de vous une chose que j’ignore de moi. Et certes, ne vous voyant pas encore face à face, mais eu énigme et au miroir ( Ibid. XIII, 12), dans cet exil, errant loin de vous, plus présent à moi-même qu’à vous, je sais néanmoins que vous êtes inviolable, et j’ignore à quelles tentations je suis ou ne suis pas capable de résister.Et j’ai l’espérance que, fidèle comme vous l’êtes, ne permettant pas que nous soyons tentés au delà de nos forces, vous nous donnez la puissance de sortir vainqueurs de la tentation, afin que vous puissiez persévérer ( I Cor. X, 13). Je confesserai donc, de moi, ce que je sais, et aussi ce que j’ignore. Car ce que je connais de moi, je le connais à votre lumière, et ce que j’ignore de moi, je l’ignore jusqu’à ce que votre face change mes ténèbres en midi ( Isaïe, LVIII, 10). CHAPITRE VI.CE QU’IL SAIT AVEC CERTITUDE, C’EST QU’IL AIME DIEU. 8. Ce que je sais, de toute la certitude de la conscience, Seigneur, c’est que je vous aime. Vous avez percé mon coeur de votre parole, et à l’instant je vous aimai. Le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent ne me disent-ils pas aussi de toutes parts qu’il faut que je vous aime? Et ils ne cessent de le dire aux hommes, « afin qu’ils demeurent sans excuse ( Rom. I, 20). » Mais le langage de votre miséricorde est plus intérieur en celui dont vous daignez avoir pitié, et à qui il vous plaît de faire grâce (Ibid, IX ; 15); autrement le ciel et la terre racontent vos louanges à des sourds.Qu’aimé-je donc en vous aimant? Ce n’est point la beauté selon l’étendue, ni la gloire selon le temps, ni l’éclat de cette lumière amie à nos yeux, ni les douces mélodies du chant, ni la suave odorance des fleurs et des parfums, ni la manne, ni le miel, ni les délices de la volupté.Ce n’est pas là ce que j’aime en aimant mon Dieu, et pourtant j’aime une lumière, une mélodie, une odeur, un aliment, une volupté, en aimant mon Dieu; cette lumière, cette mélodie, cette odeur, cet aliment, cette volupté, suivant l’homme intérieur; lumière, harmonie, senteur, saveur, amour de l’âme, qui défient les limites de l’étendue, et les mesures du temps, et le souffle des vents, et la dent de la faim, et le dégoût de la jouissance, Voilà ce que j’aime en aimant mon Dieu.9. Et qu’est-ce enfin? J’ai interrogé la terre, et elle m’a dit: « Ce n’est pas moi. » Et tout ce qu’elle porte m’a fait même aveu. J’ai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres animés qui glissent sous les eaux, et ils ont répondu: « Nous ne sommes pas ton Dieu; cherche au-dessus de nous. » J’ai interrogé les vents, et l’air avec ses habitants m’a dit de toutes parts: « Anaximènes se trompe; je ne suis pas Dieu. » J’interroge le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, et ils me répondent: « Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches. » Et je dis enfin à tous les objets qui se pressent aux portes de mes sens: « Parlez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l’êtes pas; dites-moi de lui quelque chose. » Et ils me crient d’une voix éclatante: « C’est lui qui nous a faits ( Ps. XCIX, 3). »La voix seule de mon désir interrogeait les créatures, et leur seule beauté était leur réponse. Et je me retournai vers moi-même, et je me suis dit : Et toi, qu’es-tu? Et j’ai répondu:« Homme. » Et deux êtres sont sous mon obéissance; l’un extérieur, le corps; l’autre en moi et caché, l’âme. Auquel devais-je plutôt demander mon Dieu, vainement cherché, à travers le voile de mon corps, depuis la terre jusqu’au ciel, aussi loin que je puisse lancer en émissaires les rayons de mes yeux? (454) Il valait mieux consulter l’être intérieur, car tous les envoyés des corps s’adressaient au tribunal de ce juge secret des réponses du ciel et de la terre et des créatures qui s’écriaient Nous ne sommes pas Dieu, mais son ouvrage. L’homme intérieur se sert de l’autre comme instrument de sa connaissance externe; moi, cet homme intérieur, moi esprit, j’ai cette connaissance par le sens corporel. J’ai demandé mon Dieu à l’univers, et il m’a répondu : Je ne suis pas Dieu, je suis son oeuvre.10. Mais l’univers n’offre-t-il pas même apparence à quiconque jouit de l’intégrité de ses sens? Pourquoi donc ne tient-il pas à tous même langage? Animaux grands et petits le voient, sans pouvoir l’interroger, en l’absence d’une raison maîtresse qui préside aux rapports des sens. Les hommes ont ce pouvoir afin que les grandeurs invisibles de Dieu soient aperçues par l’intelligence de ses ouvrages ( Rom. I, 20). Mais ils cèdent à l’amour des créatures; et, devenus leurs esclaves, ils ne peuvent plus être leurs juges.Et elles ne répondent qu’à ceux qui les interrogent comme juges; et ce n’est point que leur langage, ou plutôt leur nature, varie, si l’un ne fait que voir, si l’autre, en voyant, interroge; mais dans leur apparente constance, muettes pour celui-ci, elles parlent à celui-là, ou plutôt elles parlent à tous, mais elles ne sont entendues que des hommes qui confrontent ces dispositions sensibles avec le témoignage intérieur de la vérité. Car la Vérité me dit : Ton Dieu n’est ni le ciel, ni la terre, ni tout autre corps. Et leur nature même dit aux yeux: Toute grandeur corporelle est moindre en sa partie qu’en son tout. Et tu es supérieure à tout cela; c’est à toi que je parle, ô mon âme, puisque tu donnes à ton corps cette vie végétative, que nul corps ne donne à un autre. Mais ton Dieu est la vie même de la vie. CHAPITRE VII.DIEU NE PEUT ÊTRE CONNU PAR LES SENS. 11. Qu’aimai-je donc, en aimant mon Dieu? Quel est Celui qui domine de si haut les sommités de mon âme? Mon âme elle-même me servira d’échelon pour monter à lui. Je franchirai cette force de vitalité qui me lie à mon corps et en remplit les organes de sa sève. Elle ne peut me faire trouver Dieu; autrement elle le ferait trouver « au cheval, au mulet qui « n’ont pas la raison ( Ps. XXXI, 9), » et dont les corps vivent du même principe.Il est une autre puissance qui, non-seulement donne la vie, mais la sensibilité à cette chair que Dieu m’a faite; défend à l’oeil d’entendre, à l’oreille de voir, ordonne à l’un de se tenir prêt pour que je voie, à l’autre pour que j’entende, et maintient tous les sens chacun à son poste et dans sa fonction, pour qu’ils prêtent la diversité de leur ministère à l’active unité du moi, de l’homme esprit. Mais je franchirai encore cette puissance qui m’est commune avec le cheval et le mulet, également doués de la sensibilité corporelle. CHAPITRE VIII. DE LA MÉMOIRE. 12. Je franchirai donc ces puissances de mon être, pour monter par degrés jusqu’à Celui qui m’a fait. Et j’entre dans les domaines, dans les vastes palais de ma mémoire, où sont renfermés les trésors de ces innombrables images entrées par la porte des sens. Là, demeurent toutes nos pensées, qui augmentent, diminuent ou changent ces épargnes thésaurisées par nos sens; et enfin tout dépôt, toute réserve, que le gouffre de l’oubli n’a pas encore enseveli.Quand je suis là, je me fais représenter ce que je veux. Certains objets paraissent sur-le-champ, d’autres se font chercher davantage; il faut les tirer comme d’un recoin obscur; d’autres s’élancent en essaim, et tandis que l’on demande l’un d’eux, accourant tous à la fois, ils semblent dire : N’est-ce pas nous ? Et la main de mon esprit les éloigne de la face de mon souvenir, jusqu’à ce que l’objet désiré sorte de ses ténèbres et de sa retraite. D’autres enfin se suggérant sans peine au rang où je les appelle, les premiers cèdent la place aux suivants, pour rentrer à leur poste et reparaître à ma volonté. Ce qui arrive exactement lorsque je fais un récit de mémoire.13. Là se conservent, distinctes et sans mélange, les espèces introduites chacune par une entrée particulière: la lumière, les couleurs, les figures corporelles, par les yeux; tous les sons, par l’oreille; toutes les odeurs, par le passage des narines; toutes les saveurs, par la voie du palais; et par le sens universel tout (455) objet dur ou mol, chaud ou froid, doux ou rude, grave ou léger, qui affecte le corps, soit au dehors, soit- au dedans. La mémoire les reçoit toutes à son vaste foyer, où, au besoin, je les compte et lès passe en revue. Ineffables replis, dédalé profond,.où tout entre par le seuil qui l’attend et se range avec ordre! Et ce n’est pas toutefois la réalité, mais l’image de la réalité sentie, qui entre pour revenir au rappel de la-pensée.Qui pourrait .dire comment se forment ces images? et l’on sait tôutefois par quel sens elles sont recueillies et mises en réserve. Car, alors que je demeure dans les ténèbres et le silence, ma mémoire me représente à volonté les couleurs, distingue le blanc du noir, et les sons ne font pas incursion sur les réminiscences de mes yeux, et, quoique présents, ils semblent se retirer et se tenir à part: je les demande, si je veux, et ils viennent aussitôt. Parfois encore, la langue immobile et le gosier silencieux, je chante comme il me plaît, sans que l’image des couleurs qui cohabite, me trouble ni m’interrompe quand je revois le trésor que l’oreille m’a versé. Ainsi, je visite au caprice du souvenir, ces magasins approvisionnés par les sens; et je distingue, sans rien odorer, la senteur des lis de celle des violettes; et je préfère le miel au vin chaud, le poli à l’aspérité, par réminiscence du palais et de la main. Et tout cela se passe en moi, dans l’immense galerie de ma mémoire.14. J’y fais comparaître le ciel, la terre, la mer, avec toutes les impressions que j’en ai reçues, hors celles que j’ai oubliées. Là, je me rencontre moi-même, je me reprends au temps, au lieu, aux circonstances d’une action et au sentiment dont j’étais affecté dans cette action. Là résident les souvenirs de toutes les révélations de l’expérience personnelle ou du témoignage; de cette trame du passé j’ourdis le tissu des expériences et les témoignages accueillis sur la foi de mon expérience, des événements et des espérances futures, et je forme de tout cela comme un présent que je médite; et dans ces vastes plis de mon intelligence, peuplés de tant d’images, je me dis à moi-même : Je ferai ceci ou cela, et il s’ensuivra ceci ou cela. Oh! si telle ou telle chose pouvait arriver! Plaise à Dieu! à Dieu ne plaise! Et je me parle ainsi, et les images des objets qui m’intéressent sortent du pécule de ma mémoire; car en leur absence il me serait impossible d’en parler. 15. Que cette puissance de la mémoire est grande! Grande, ô mon Dieu! sanctuaire lin-pénétrable, infini! Eh! qui pourrait aller au fond? Et c’est une puissance de mon esprit, une propriété de ma nature, et moi-même je ne comprends pas tout ce que je suis. L’esprit est donc trop étroit pour se contenir lui-même? Et où donc déborde ce qu’il ne peut contenir de lui? Serait-ce hors de lui? ou plutôt, n’est-ce pas en lui? Et d’où vient ce défaut de contenance?Ici je me sens confondu d’admiration et d’épouvante. Et les hommes vont admirer les cimes des monts, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, le circuit de l’Océan, et le mouvement des astres; et ils se laissent là, et ils n’admirent pas, chose admirable! qu’au moment où je parle de tout cela, je n’en vois rien par les yeux; incapable d’en parler pourtant, si tout cela, montagnes, vagues, fleuves, astres que j’ai vus, Océan, auquel je crois, n’offrait intérieurement à ma mémoire les mêmes immensités où s’élanceraient mes regards. Et toutefois lorsque ma vue s’est portée sur ces spectacles, elle ne les a pas engloutis; et les réalités ne sont pas en moi, mais seulement les images, et je sais par quel sens chaque impression est entrée. CHAPITRE IX.MÉMOIRE DES SCIENCES. 16. Là, ne s’arrête pas l’immense capacité de ma Tags :
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LIVRE DIXIÈME. : Ajouté le 17/5/2008 à 18:14
LIVRE DIXIÈME.CHANGEMENT PRODUIT DANS L’AME D’AUGUSTIN Confession du coeur. — Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu. — Il le cherche et le trouve dans sa mémoire. —Puissance incompréhensible dont il décrit les merveilles. — Il s’interroge sur la triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil. — Il remet à Notre-Seigneur Jésus-Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes, la guérison des maux de son âme. LIVRE DIXIÈME.CHANGEMENT PRODUIT DANS L’AME D’AUGUSTINCHAPITRE PREMIER.ÉLÉVATION.CHAPITRE II. CONFESSION DU COEUR.CHAPITRE III.POURQUOI IL CONFESSE CE QUE LA GRÂCE A FAIT DE LUI.CHAPITRE IV. QUEL FRUIT IL ESPÈRE DE CETTE CONFESSION.CHAPITRE V.L’HOMME NE SE CONNAIT PAS ENTIÈREMENT LUI-MÊME. CHAPITRE VI.CE QU’IL SAIT AVEC CERTITUDE, C’EST QU’IL AIME DIEU.CHAPITRE VII.DIEU NE PEUT ÊTRE CONNU PAR LES SENS.CHAPITRE VIII.DE LA MÉMOIRE.CHAPITRE IX.MÉMOIRE DES SCIENCES.CHAPITRE X.LES SCIENCES N’ENTRENT PAS DANS LA MÉMOIRE PAR LES SENS. CHAPITRE XI. ACQUÉRIR LA SCIENCE, C’EST RASSEMBLER LES NOTIONS DISPERSÉES DANS L’ESPRIT. CHAPITRE XII. MÉMOIRE DES MATHÉMATIQUES.CHAPITRE XIII. MÉMOIRE DES OPÉRATIONS DE L’ESPRIT. CHAPITRE XV.COMMENT LES RÉALITÉS ABSENTES SE REPRÉSENTENT A LA MÉMOIRE. CHAPITRE XVI.LA MÉMOIRE SE SOUVIENT DE L’OUBLI. CHAPITRE XVII. DIEU EST AU DELA DE LA MÉMOIRE.CHAPITRE XVIII.IL FAUT CONSERVER LA MÉMOIRE D’UN OBJET PERDU POUR LE RETROUVER.CHAPITRE XIX.COMMENT LA MÉMOIRE RETROUVE UN OBJET OUBLIÉ. CHAPITRE XX.CHERCHER DIEU, C’EST CHERCHER LA VIE HEUREUSE. CHAPITRE XXI. COMMENT L’IDÉE DE LA BÉATITUDE PEUT ÊTRE DANS LA MÉMOIRE.CHAPITRE XXII.DIEU, UNIQUE JOIE DU COEUR.CHAPITRE XXIV.DIEU SE TROUVE DANS LA MÉMOIRE. CHAPITRE XXV. DANS QUELLE PARTIE DE LA MÉMOIRE TROUVONS-NOUS DIEU?CHAPITRE XXVI. DIEU EST LA VÉRITÉ QUE LES HOMMES CONSULTENT.CHAPITRE XXVII.RAVISSEMENT DE COEUR DEVANT DIEU. CHAPITRE XXVIII. MISÉRE DE CETTE VIE. CHAPITRE XXIX.LA GRÂCE DE DIEU EST NOTRE SEUL APPUI.CHAPITRE XXX. TRIPLE TENTATION DE LA VOLUPTÉ, DE LA CURIOSITÉ ET DE L’ORGUEIL. CHAPITRE XXXIDE LA VOLUPTÉ DANS LES ALIMENTS.CHAPITRE XXXII.PLAISIR DE L’ODORAT.CHAPITRE XXXIII. PLAISIR DE L’OUÏE. — DU CHANT D’ÉGLISE.CHAPITRE XXXIV. VOLUPTÉ DES YEUX. CHAPITRE XXXV.CURIOSITÉ. CHAPITRE XXXVI.ORGUEIL. CHAPITRE XXXVII. DISPOSITION DE SON ÂME TOUCHANT LE BLÂME ET LA LOUANGE. CHAPITRE XXXVIII. VAINE GLOIRE, POISON SUBTIL.CHAPITRE XXXIX. COMPLAISANCE EN SOI-MÊME.CHAPITRE XL.COUP D’OEIL SUR TOUT CE QU’IL A DIT.CHAPITRE XLI.CE QUI LE REJETAIT LOIN DE DIEU.CHAPITRE XLII.ÉGAREMENT DES SUPERBES QUI ONT EU RECOUES AUX ANGES DÉCHUS COMME MÉDIATEURS ENTRE DIEU ET LES HOMMES.CHAPITRE XLIII. JÉSUS-CHRIST SEUL MÉDIATEUR. CHAPITRE PREMIER.ÉLÉVATION. 1. Que je vous connaisse, intime connaisseur de l’homme! que je vous connaisse comme vous me connaissez ( I Cor. XIII, 12)! Force de mon âme, pénétrez-la, transformez-la, pour qu’elle soit vôtre et par vous possédée sans tache et sans ride (Ephés. V, 27)! C’est là tout mon espoir, toute ma parole! Ma joie est dans cet espoir lorsqu’elle n’est pas insensée. Quant au reste des choses de cette vie, moins elles valent de larmes, plus on leur en donne; plus elles sont déplorables, moins on les pleure ! Mais, vous l’avez dit, vous aimez la vérité, Seigneur (Ps, L, 8); et celui qui l’accomplit vient à la lumière (Jean, III, 21): qu’elle soit donc dans mon coeur qui se confesse à vous, qu’elle soit dans cet écrit qui me confesse à tous! CHAPITRE II.CONFESSION DU COEUR. 2. Et quand même je vous fermerais mon coeur, que pourrais-je vous dérober? Vos yeux, Seigneur, ne voient-ils pas à nu l’abîme de la conscience humaine? C’est vous que je cacherais â moi-même, sans me cacher à vous. Et maintenant que mes gémissements témoignent que je me suis en dégoût, voilà qu’aimable et glorieux vous attirez mon coeur et mes désirs, afin que je rougisse de moi, que je me rejette et vous élise; afin que je ne trouve grâce devant moi-même, comme devant vous, que grâce à vous.Quel que j e sois, vous me connaissez donc toujours, Seigneur; et j’ai dit cependant quel fruit je recueillais de ma confession. Je vous la fais, non de la bouche et de la voix, mais en paroles de l’âme, en cris de la pensée qu’entend votre oreille. En effet, suis-je mauvais, c’est me confesser à vous que de me déplaire à moi-même; suis-je pieux, c’est me confesser à vous que de ne pas m’attribuer les bons élans de mon âme. Car c’est vous, mon Dieu! qui bénissez le juste ( Ps. V, 13), mais vous l’avez d’abord justifié comme pécheur ( Rom. IV, 5).Ma confession en votre présence, Seigneur, est donc explicite et tacite: silence des lèvres, cris d’amour! Que dis-je de bon aux hommes que vous n’ayez d’abord entendu au fond de moi-même, et que pouvez-vous entendre de tel en moi-même que vous ne m’ayez dit d’abord? CHAPITRE III.POURQUOI IL CONFESSE CE QUE LA GRÂCE A FAIT DE LUI. 3. Pour entendre mes Confessions comme s’ils devaient, eux! guérir toutes mes langueurs, qu’y a-t-il donc des hommes à moi? Race curieuse de la vie d’autrui et paresseuse à redresser la sienne: Pourquoi s’informent-ils de ce que je suis, quand ils refusent d’apprendre de vous ce qu’ils sont? Et d’où savent-ils, lorsque c’est moi qui leur parle de moi, que je dis vrai, puisque pas un homme ne sait ce qui se passe dans l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui ( I Cor. II, 11)? Mais qu’ils vous écoutent parler d’eux-mêmes, ils ne pourront dire: Le Seigneur a menti. Qu’est-ce en effet que vous écouter, sinon se connaître? Et (452) qui nierait ce qu’il sait ainsi, ne mentirait-il pas à lui-même?Mais comme entre ceux qu’elle unit des liens de sa fraternité, la charité croit tout ( I Cor. XIII, 7); je me confesse à vous, Seigneur, de sorte que les autres m’entendent. Je ne puis leur démontrer la vérité de ma confession, et toutefois ceux dont la charité ouvre les oreilles croient à ma parole.4. Cependant, ô Médecin intérieur, montrez-moi bien l’utilité de ce que je vais faire. Car la confession de mes iniquités passées, que vous avez remises et couvertes ( Ps. XXXI, 1) pour béatifier en vous cette âme transformée par la foi et par votre sacrement, peut ranimer les coeurs contre l’engourdissement et le: Je ne puis! du désespoir; les éveiller à l’amour de votre miséricorde, aux douceurs de votre grâce, cette force des faibles à qui elle a révélé leur faiblesse! Et pour les justes, c’est une consolation d’entendre les péchés de ceux qui en sont affranchis, non pour ces péchés eux-mêmes, mais parce qu’ils ont été et ne sont plus.Mais de quel fruit, Seigneur mon Dieu, à qui chaque jour se confesse ma conscience, plus assurée en l’espoir de votre miséricorde qu’en son innocence; de quel fruit est-il donc, je vous le demande, que par ces lignes je confesse aux hommes devant vous, non ce que j’ai été, mais ce que je suis aujourd’hui? Quant au passé, j’en ai reconnu et signalé l’avantage. Et maintenant beaucoup de ceux qui me connaissent ou ne me connaissent pas, qui m’ont entendu ou bien ont entendu parler de moi, désirent savoir ce qu’il en est au temps même de ces confessions; ils n’ont pas l’oreille à mon coeur où je suis tel que je suis; ils veulent donc m’entendre avouer ce que je puis être au fond de moi-même où l’oeil, ni l’oreille, ni l’intelligence ne peuvent pénétrer. Ils sont prêts à me croire sans plus de preuve; la charité, qui les sanctifie, leur dit que je ne mens pas en leur parlant de moi, et c’est elle en eux qui me donne créance. CHAPITRE IV.QUEL FRUIT IL ESPÈRE DE CETTE CONFESSION. 5. Mais dans quel intérêt le désirent-ils? Veulent-ils se réjouir avec moi en apprenant combien l’impulsion de votre grâce m’a rapproché de vous, et sachant combien je suis retardé par le poids de moi-même, prier pour moi? A ceux-là je me révélerai. Car il n’est pas d’un faible intérêt, Seigneur mon Dieu, que grâces vous soient rendues par plusieurs à mon sujet, et que vous soyez par plusieurs sollicité pour moi. Que le coeur de mes frères aime en moi ce que vous leur enseignez d’aimable; qu’il plaigne en moi ce que vous leur enseignez à plaindre. Mais ces sentiments, je ne les demande qu’au coeur de mes frères, et non pas à l’étranger,. « non pas au fils de l’étranger dont «la bouche parle le mensonge, dont la main « est une main d’iniquité ( Ps. CXLIII, 8). » Je ne les demande qu’au coeur fraternel, qui, s’il m’approuve, se réjouit de moi, s’il m’improuve, s’attriste pour moi, et, dans la louange et le blâme, m’aime toujours.C’est à ceux-là que je veux me dévoiler qu’ils respirent à la vue de mes biens, qu’ils soupirent à la vue de mes maux. Mes biens sont votre ouvrage et vos dons; mes maux sont mes crimes et votre justice. Qu’ils respirent là, qu’ils soupirent ici! Que les hymnes, que les larmes s’élèvent en votre présence de ces âmes fraternelles, vos vivants encensoirs ( Apoc. VIII, 3)! Et vous, Seigneur, touché des parfums de votre temple saint, «ayez pitié de moi, selon a grandeur de votre miséricorde ( Ps. L. 1), » pour la gloire de votre nom; poursuivez votre oeuvre; consommez mes imperfections.6. Voilà le fruit de ma confession présente, c’est l’aveu même, non plus en présence de vous seul, dans le secret de la joie qui appréhende et de la tristesse qui espère ( Philip. II, 12), mais publié à la face des enfants des hommes, associés à ma foi et à mon allégresse, hôtes comme moi de la mortalité, citoyens de ma cité, voyageurs comme moi, prédécesseurs, successeurs et compagnons de mon pèlerinage.Ceux-là sont vos serviteurs, mes frères, que vous avez faits vos fils; mes maîtres, que vous m’avez commandé de servir, si je veux vivre de vous avec vous. Et votre Verbe ne s’est pas contenté d’enseigner comme précepteur, il a pris les devants comme guide. Et je l’imite d’action et de parole, je l’imite sous vos ailes, à travers de grands périls. Mais sous ce voile protecteur mon âme vous est soumise, et mon infirmité vous est connue.Je ne suis qu’un petit enfant, mais j’ai un Père qui vit toujours; j’ai un tuteur puissant. Et celui-là même m’a donné la vie, qui me prend sous sa tutelle; et celui-là, c’est vous, ô mon tout-bien! ô tout-puissant! qui êtes avec moi dès avant que je sois avec vous! Je révélerai donc à ceux que vous m’ordonnez de servir, ce que je suis aujourd’hui, ce peu que je suis encore. « Mais je ne me juge pas (I Cor. IV, 3). »Qu’on m’écoute dans l’esprit où je parle. CHAPITRE V.L’HOMME NE SE CONNAIT PAS ENTIÈREMENT LUI-MÊME. 7. C’est vous, Seigneur, qui êtes mon juge, parce que, u bien que nul homme ne sache « rien de l’homme que l’esprit de l’homme « qui est en lui (I Cor. II, 11), » cependant il est quelque chose de l’homme que ne sait pas même l’esprit de l’homme qui est en lui. Mais vous savez tout de lui, Seigneur, qui l’avez fait. Et moi, qui m’abaisse sous votre regard, qui ne vois en moi que terre et que cendre, je sais pourtant de vous une chose que j’ignore de moi. Et certes, ne vous voyant pas encore face à face, mais eu énigme et au miroir ( Ibid. XIII, 12), dans cet exil, errant loin de vous, plus présent à moi-même qu’à vous, je sais néanmoins que vous êtes inviolable, et j’ignore à quelles tentations je suis ou ne suis pas capable de résister.Et j’ai l’espérance que, fidèle comme vous l’êtes, ne permettant pas que nous soyons tentés au delà de nos forces, vous nous donnez la puissance de sortir vainqueurs de la tentation, afin que vous puissiez persévérer ( I Cor. X, 13). Je confesserai donc, de moi, ce que je sais, et aussi ce que j’ignore. Car ce que je connais de moi, je le connais à votre lumière, et ce que j’ignore de moi, je l’ignore jusqu’à ce que votre face change mes ténèbres en midi ( Isaïe, LVIII, 10). CHAPITRE VI.CE QU’IL SAIT AVEC CERTITUDE, C’EST QU’IL AIME DIEU. 8. Ce que je sais, de toute la certitude de la conscience, Seigneur, c’est que je vous aime. Vous avez percé mon coeur de votre parole, et à l’instant je vous aimai. Le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent ne me disent-ils pas aussi de toutes parts qu’il faut que je vous aime? Et ils ne cessent de le dire aux hommes, « afin qu’ils demeurent sans excuse ( Rom. I, 20). » Mais le langage de votre miséricorde est plus intérieur en celui dont vous daignez avoir pitié, et à qui il vous plaît de faire grâce (Ibid, IX ; 15); autrement le ciel et la terre racontent vos louanges à des sourds.Qu’aimé-je donc en vous aimant? Ce n’est point la beauté selon l’étendue, ni la gloire selon le temps, ni l’éclat de cette lumière amie à nos yeux, ni les douces mélodies du chant, ni la suave odorance des fleurs et des parfums, ni la manne, ni le miel, ni les délices de la volupté.Ce n’est pas là ce que j’aime en aimant mon Dieu, et pourtant j’aime une lumière, une mélodie, une odeur, un aliment, une volupté, en aimant mon Dieu; cette lumière, cette mélodie, cette odeur, cet aliment, cette volupté, suivant l’homme intérieur; lumière, harmonie, senteur, saveur, amour de l’âme, qui défient les limites de l’étendue, et les mesures du temps, et le souffle des vents, et la dent de la faim, et le dégoût de la jouissance, Voilà ce que j’aime en aimant mon Dieu.9. Et qu’est-ce enfin? J’ai interrogé la terre, et elle m’a dit: « Ce n’est pas moi. » Et tout ce qu’elle porte m’a fait même aveu. J’ai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres animés qui glissent sous les eaux, et ils ont répondu: « Nous ne sommes pas ton Dieu; cherche au-dessus de nous. » J’ai interrogé les vents, et l’air avec ses habitants m’a dit de toutes parts: « Anaximènes se trompe; je ne suis pas Dieu. » J’interroge le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, et ils me répondent: « Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches. » Et je dis enfin à tous les objets qui se pressent aux portes de mes sens: « Parlez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l’êtes pas; dites-moi de lui quelque chose. » Et ils me crient d’une voix éclatante: « C’est lui qui nous a faits ( Ps. XCIX, 3). »La voix seule de mon désir interrogeait les créatures, et leur seule beauté était leur réponse. Et je me retournai vers moi-même, et je me suis dit : Et toi, qu’es-tu? Et j’ai répondu:« Homme. » Et deux êtres sont sous mon obéissance; l’un extérieur, le corps; l’autre en moi et caché, l’âme. Auquel devais-je plutôt demander mon Dieu, vainement cherché, à travers le voile de mon corps, depuis la terre jusqu’au ciel, aussi loin que je puisse lancer en émissaires les rayons de mes yeux? (454) Il valait mieux consulter l’être intérieur, car tous les envoyés des corps s’adressaient au tribunal de ce juge secret des réponses du ciel et de la terre et des créatures qui s’écriaient Nous ne sommes pas Dieu, mais son ouvrage. L’homme intérieur se sert de l’autre comme instrument de sa connaissance externe; moi, cet homme intérieur, moi esprit, j’ai cette connaissance par le sens corporel. J’ai demandé mon Dieu à l’univers, et il m’a répondu : Je ne suis pas Dieu, je suis son oeuvre.10. Mais l’univers n’offre-t-il pas même apparence à quiconque jouit de l’intégrité de ses sens? Pourquoi donc ne tient-il pas à tous même langage? Animaux grands et petits le voient, sans pouvoir l’interroger, en l’absence d’une raison maîtresse qui préside aux rapports des sens. Les hommes ont ce pouvoir afin que les grandeurs invisibles de Dieu soient aperçues par l’intelligence de ses ouvrages ( Rom. I, 20). Mais ils cèdent à l’amour des créatures; et, devenus leurs esclaves, ils ne peuvent plus être leurs juges.Et elles ne répondent qu’à ceux qui les interrogent comme juges; et ce n’est point que leur langage, ou plutôt leur nature, varie, si l’un ne fait que voir, si l’autre, en voyant, interroge; mais dans leur apparente constance, muettes pour celui-ci, elles parlent à celui-là, ou plutôt elles parlent à tous, mais elles ne sont entendues que des hommes qui confrontent ces dispositions sensibles avec le témoignage intérieur de la vérité. Car la Vérité me dit : Ton Dieu n’est ni le ciel, ni la terre, ni tout autre corps. Et leur nature même dit aux yeux: Toute grandeur corporelle est moindre en sa partie qu’en son tout. Et tu es supérieure à tout cela; c’est à toi que je parle, ô mon âme, puisque tu donnes à ton corps cette vie végétative, que nul corps ne donne à un autre. Mais ton Dieu est la vie même de la vie. CHAPITRE VII.DIEU NE PEUT ÊTRE CONNU PAR LES SENS. 11. Qu’aimai-je donc, en aimant mon Dieu? Quel est Celui qui domine de si haut les sommités de mon âme? Mon âme elle-même me servira d’échelon pour monter à lui. Je franchirai cette force de vitalité qui me lie à mon corps et en remplit les organes de sa sève. Elle ne peut me faire trouver Dieu; autrement elle le ferait trouver « au cheval, au mulet qui « n’ont pas la raison ( Ps. XXXI, 9), » et dont les corps vivent du même principe.Il est une autre puissance qui, non-seulement donne la vie, mais la sensibilité à cette chair que Dieu m’a faite; défend à l’oeil d’entendre, à l’oreille de voir, ordonne à l’un de se tenir prêt pour que je voie, à l’autre pour que j’entende, et maintient tous les sens chacun à son poste et dans sa fonction, pour qu’ils prêtent la diversité de leur ministère à l’active unité du moi, de l’homme esprit. Mais je franchirai encore cette puissance qui m’est commune avec le cheval et le mulet, également doués de la sensibilité corporelle. CHAPITRE VIII. DE LA MÉMOIRE. 12. Je franchirai donc ces puissances de mon être, pour monter par degrés jusqu’à Celui qui m’a fait. Et j’entre dans les domaines, dans les vastes palais de ma mémoire, où sont renfermés les trésors de ces innombrables images entrées par la porte des sens. Là, demeurent toutes nos pensées, qui augmentent, diminuent ou changent ces épargnes thésaurisées par nos sens; et enfin tout dépôt, toute réserve, que le gouffre de l’oubli n’a pas encore enseveli.Quand je suis là, je me fais représenter ce que je veux. Certains objets paraissent sur-le-champ, d’autres se font chercher davantage; il faut les tirer comme d’un recoin obscur; d’autres s’élancent en essaim, et tandis que l’on demande l’un d’eux, accourant tous à la fois, ils semblent dire : N’est-ce pas nous ? Et la main de mon esprit les éloigne de la face de mon souvenir, jusqu’à ce que l’objet désiré sorte de ses ténèbres et de sa retraite. D’autres enfin se suggérant sans peine au rang où je les appelle, les premiers cèdent la place aux suivants, pour rentrer à leur poste et reparaître à ma volonté. Ce qui arrive exactement lorsque je fais un récit de mémoire.13. Là se conservent, distinctes et sans mélange, les espèces introduites chacune par une entrée particulière: la lumière, les couleurs, les figures corporelles, par les yeux; tous les sons, par l’oreille; toutes les odeurs, par le passage des narines; toutes les saveurs, par la voie du palais; et par le sens universel tout (455) objet dur ou mol, chaud ou froid, doux ou rude, grave ou léger, qui affecte le corps, soit au dehors, soit- au dedans. La mémoire les reçoit toutes à son vaste foyer, où, au besoin, je les compte et lès passe en revue. Ineffables replis, dédalé profond,.où tout entre par le seuil qui l’attend et se range avec ordre! Et ce n’est pas toutefois la réalité, mais l’image de la réalité sentie, qui entre pour revenir au rappel de la-pensée.Qui pourrait .dire comment se forment ces images? et l’on sait tôutefois par quel sens elles sont recueillies et mises en réserve. Car, alors que je demeure dans les ténèbres et le silence, ma mémoire me représente à volonté les couleurs, distingue le blanc du noir, et les sons ne font pas incursion sur les réminiscences de mes yeux, et, quoique présents, ils semblent se retirer et se tenir à part: je les demande, si je veux, et ils viennent aussitôt. Parfois encore, la langue immobile et le gosier silencieux, je chante comme il me plaît, sans que l’image des couleurs qui cohabite, me trouble ni m’interrompe quand je revois le trésor que l’oreille m’a versé. Ainsi, je visite au caprice du souvenir, ces magasins approvisionnés par les sens; et je distingue, sans rien odorer, la senteur des lis de celle des violettes; et je préfère le miel au vin chaud, le poli à l’aspérité, par réminiscence du palais et de la main. Et tout cela se passe en moi, dans l’immense galerie de ma mémoire.14. J’y fais comparaître le ciel, la terre, la mer, avec toutes les impressions que j’en ai reçues, hors celles que j’ai oubliées. Là, je me rencontre moi-même, je me reprends au temps, au lieu, aux circonstances d’une action et au sentiment dont j’étais affecté dans cette action. Là résident les souvenirs de toutes les révélations de l’expérience personnelle ou du témoignage; de cette trame du passé j’ourdis le tissu des expériences et les témoignages accueillis sur la foi de mon expérience, des événements et des espérances futures, et je forme de tout cela comme un présent que je médite; et dans ces vastes plis de mon intelligence, peuplés de tant d’images, je me dis à moi-même : Je ferai ceci ou cela, et il s’ensuivra ceci ou cela. Oh! si telle ou telle chose pouvait arriver! Plaise à Dieu! à Dieu ne plaise! Et je me parle ainsi, et les images des objets qui m’intéressent sortent du pécule de ma mémoire; car en leur absence il me serait impossible d’en parler. 15. Que cette puissance de la mémoire est grande! Grande, ô mon Dieu! sanctuaire lin-pénétrable, infini! Eh! qui pourrait aller au fond? Et c’est une puissance de mon esprit, une propriété de ma nature, et moi-même je ne comprends pas tout ce que je suis. L’esprit est donc trop étroit pour se contenir lui-même? Et où donc déborde ce qu’il ne peut contenir de lui? Serait-ce hors de lui? ou plutôt, n’est-ce pas en lui? Et d’où vient ce défaut de contenance?Ici je me sens confondu d’admiration et d’épouvante. Et les hommes vont admirer les cimes des monts, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, le circuit de l’Océan, et le mouvement des astres; et ils se laissent là, et ils n’admirent pas, chose admirable! qu’au moment où je parle de tout cela, je n’en vois rien par les yeux; incapable d’en parler pourtant, si tout cela, montagnes, vagues, fleuves, astres que j’ai vus, Océan, auquel je crois, n’offrait intérieurement à ma mémoire les mêmes immensités où s’élanceraient mes regards. Et toutefois lorsque ma vue s’est portée sur ces spectacles, elle ne les a pas engloutis; et les réalités ne sont pas en moi, mais seulement les images, et je sais par quel sens chaque impression est entrée. CHAPITRE IX.MÉMOIRE DES SCIENCES. 16. Là, ne s’arrête pas l’immense capacité de ma Tags :
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» Catégorie Saint Augustin
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