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Salut à tous, mon nom c'est Frédéric Ouattara dit Freddycorneil étudiant en licence de philosophie à l'Université de Cocody (Abidjan) et informaticien. Ce blogue mis à votre disposition N'est rien d'autre que la sélection d'informations sur le site de recherche www.google.com D'où Un blogue de Stockage de données philosophiques.   Voilà pourquoi je vous invite à faire vos recherches Dans la partie notée CATEGORIE pour y retrouver les informations sur des auteurs ou sujets philosophiques .    Merci à vous et bonne visite sur ce blogue de stockage. Pour plus d'info voilà mon n ° (+225) 01995796 / 60 23 51 55

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SPINOZA

  : Ajouté le 14/11/2008 à 09:37

 

TEXTE

SPINOZA

Dieu - superstition - religion - croyance - croire / savoir - connaissance / ignorance - raison - irrationnel - finalité - fin - providence - destin - mécanisme - déterminisme - hasard - nature -

  Mots clés :
Moteur actif Cléphi  

Sujet :

Dieu a-t-il ordonné le monde selon sa volonté ?

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Les partisans de cette doctrine, qui ont voulu faire étalage de leur talent en assignant des fins aux choses, ont, pour prouver leur doctrine, apporté un nouveau mode d'argumentation : la réduction, non à l'impossible, mais à l'ignorance - ce qui montre qu'il n'y avait aucun autre moyen d'argumenter en faveur de cette doctrine. Si, par exemple, une pierre est tombée d'un toit sur la tête de quelqu'un et l'a tué, ils démontreront que la pierre est tombée pour tuer l'homme, de la façon suivante : Si, en effet, elle n'est pas tombée à cette fin par la volonté de Dieu, comment tant de circonstances (souvent, en effet, il faut un grand concours de circonstances simultanées) ont-elles pu concourir par hasard ? Vous répondrez peut-être que c'est arrivé parce que le vent soufflait et que l'homme passait par là. Mais ils insisteront : Pourquoi le vent soufflait-il à ce moment-là ? Pourquoi l'homme passait-il par là à ce même moment ? Si vous répondez de nouveau que le vent s'est levé parce que la veille, par un temps encore calme, la mer avait commencé à s'agiter, et que l'homme avait été invité par un ami, ils insisteront de nouveau car ils ne sont jamais à court de questions : Pourquoi donc la mer était-elle agitée ? Pourquoi l'homme a-t-il été invité à ce moment-là ? Et ils ne cesseront ainsi de vous interroger sur les causes des causes, jusqu'à ce que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance. De même aussi, devant la structure du corps humain, ils s'étonnent, et ignorant les causes de tant d'art, ils concluent que cette structure n'est pas due à un art mécanique, mais à un art divin ou surnaturel, et qu'elle est formée de façon que nulle partie ne nuise à l'autre. Et ainsi arrive-t-il que celui qui cherche les vraies causes des miracles et s'applique à comprendre en savant les choses naturelles, au lieu de s'en étonner comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie, et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme les interprètes de la Nature et des Dieux. Car ils savent que l'ignorance une fois détruite, s'évanouit cet étonnement, leur unique moyen d'argumenter et de conserver leur autorité.

SPINOZA
Ethique, Appendice du Livre I

 


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salam aleykoum

j'ai une dissertation à faire sur cette citation de spinoza !
je commence par une thèse simpliste qui va dans le sens de son argument (matérialisme contre idéalisme/la connaissance de soi/les illusions de la conscience ) ce n'est pas difficile mais pouvez-vous m'aider à trouver des contre-arguments convainquants parce que là ça demande dejà beaucoup plus de réfléxion et j'aimerai beaucoup suivre ce plan plutôt que de faire comme la majorité: considérer l'idéalisme comme "réponde évidente" en 1ère partie et dépasser la thèse par le marérilisme puis le naturalisme de spinoza.

wa salam aleykoum
Salut,
tu n'as pas eu d'autre explications que cette citation ?
C'est un peu délicat de la sortir de son contexte.
Pour Spinoza la question n'était pas entre matérialisme et idéalisme (il n'était pas matérialiste).
Le passage concerné :

il s'agit maintenant de faire voir que la nature ne se Propose aucun but dans ses opérations, et que toutes les causes finales ne sont rien que de pures fictions imaginées par les hommes. Je n'aurai pas grand'peine à démontrer ces principes, car ils sont déjà solidement établis, tant par l'explication qui vient d'être donnée de l'origine du préjugé contraire, que par la proposition 16 et le corollaire de la Proposition 32, sans parler de toutes les autres démonstrations par lesquelles j'ai prouvé que toutes choses se produisent et s'enchaînent par l'éternelle nécessité et la perfection suprême de la nature. J'ajouterai pourtant quelques mots pour achever de détruire toute cette doctrine des causes finales.

Son premier défaut, c'est de considérer comme cause ce qui est effet, et réciproquement ; en second lieu, ce qui de sa nature possède l'antériorité, elle lui assigne un rang postérieur ; enfin elle abaisse au dernier degré de l'imperfection ce qu'il y a de plus élevé et de plus parfait. En effet, pour ne rien dire des deux premiers points qui sont évidents d'eux-mêmes, il résulte des propositions 21, 22 et 23, que l'effet le plus parfait est celui qui est produit immédiatement par Dieu, et qu'un effet devient de plus en plus imparfait à mesure que sa production suppose un plus grand nombre de causes intermédiaires.
Or, si les choses que Dieu produit immédiatement étaient faites pour atteindre la fin que Dieu se Propose, il s'ensuivrait que celles que Dieu produit les dernières seraient les plus parfaites de toutes, les autres ayant été faites en vue de celles-ci.

Ajoutez que cette doctrine détruit la perfection de Dieu ; car si Dieu agit pour une fin, il désire nécessairement quelque chose dont il est privé. Et bien que les théologiens et les métaphysiciens distinguent entre une fin poursuivie par indigence et une fin d'assimilation, ils avouent cependant que Dieu a tout fait pour lui-même et non pour les choses qu'il allait créer, vu qu'il était impossible d'assigner avant la création d'autre fin à l'action de Dieu que Dieu lui-même ; et de cette façon, ils sont forcés de convenir que tous les objets que Dieu s'est Proposés, en disposant certains moyens pour y atteindre, Dieu en a été quelque temps privé et a désiré les posséder, conséquence nécessaire de leurs principes.

N'oublions pas de faire remarquer ici que les sectateurs de cette doctrine, qui ont voulu faire briller leur esprit dans l'explication des causes finales des choses, ont inventé, pour établir leur système, un nouveau genre d'argumentation, lequel consiste à réduire son contradicteur, non pas à l'absurde, mais à l'ignorance ; et cela fait bien voir qu'il ne leur restait plus aucun moyen de se défendre.
Par exemple, supposez qu'une pierre tombe du toit d'une maison sur la tête d'un homme et lui donne la mort, ils diront que cette pierre est tombée tout exprès pour tuer cet homme. Comment, en effet, si Dieu ne l'avait fait tomber à cette fin, tant de circonstances y auraient-elles concouru (et il est vrai de dire que ces circonstances sont souvent en très grand nombre) ?
Vous répondrez peut-être que l'événement en question tient à ces deux causes ; que le vent a soufflé et qu'un homme a passé par là.
Mais ils vous presseront aussitôt de questions : Pourquoi le vent a-t-il soufflé à ce moment ? pourquoi un homme a-t-il passé par là, précisément à ce même moment ? Répondrez-vous encore que le vent a soufflé parce que, la veille, la mer avait commencé de s'agiter, quoique le temps fût encore calme, et que l'homme a passé par là parce qu'il se rendait à l'invitation d'un ami, ils vous presseront encore d'autres questions : Mais pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi cet homme a-t-il été invité à cette même époque ? Et ainsi ils ne cesseront de vous demander la cause de la cause, jusqu'à ce que vous recouriez à la volonté de Dieu, c'est-à-dire à l'asile de l'ignorance.

Dieu devient l'asile de l'ignorance quand on se contente de dire que ce qui arrive arrive parce que c'était un but de Dieu, qu'il le voulait, et puis c'est tout. Comme disait Philouie, on peut rapprocher cette attitude de certains fatalismes, de gens qui ne cherchent pas à comprendre et s'en remettent uniquement au "destin" que ce soit la volonté de Dieu ou autre.
Spinoza demande donc un effort de la Raison pour, au lieu d'en rester à la "magie" d'une volonté divine, étudier les choses et avoir la science de leur enchainement, de leur logique, qui permet de remonter au principe premier.

Ca pose pas mal de problème par rapport à la théologie, mais ce n'est pas trop le propos.

Pour ta dissert, tu pourrais faire :

thèse : la volonté de Dieu est le refuge de l'ignorance, le refus d'un ordre de la raison, d'un ordre naturel et d'une science naturelle au profit d'une "magie" irrationnelle.

anti-thèse : la volonté de Dieu est la soumission de l'ordre naturel à l'ordre moral, la mise en avant de l'ordre du droit avant celui des faits, ceci pour que l'humain ne soit pas laissé à l'arbitraire de ses désirs individuels, de son libre arbitre. La volonté de Dieu devient révélation du bon comportement pour un être libre de choix, là où l'animal, la plante ou la pierre n'ont qu'à suivre l'ordre des faits, n'ayant pas de choix.

synthèse : la volonté de Dieu doit s'exprimer dans l'ordre des faits et dans l'ordre moral.

Une petite conclusion improvisée : comme disait Ibn Rushd alias Averroès, "La vérité ne s'oppose pas à la vérité". La volonté de Dieu ne peut s'exprimer que par la perfection d'un ordre naturel exprimant un certain ordre moral. Comme le faisait Spinoza, on peut donc déterminer l'ordre de la Nature comme équivalent à un ordre moral, éthique. "Ethique" n'était-il pas le titre de l'oeuvre majeure de Spinoza d'où provient cette citation ?

P.S. : quelques références du Coran que je ne te conseille pas de mettre dans ta dissert vu l'ambiance actuelle :
en faveur de la raison :
2:170. Et quand on leur dit : “Suivez ce qu'Allah a fait descendre”, ils disent : “Non, mais nous suivrons les coutumes de nos ancêtres.” - Quoi ! et si leurs ancêtres n'avaient rien raisonné et s'ils n'avaient pas été dans la
bonne direction ?
171. Les mécréants ressemblent à [du bétail] auquel on crie et qui entend seulement appel et voix confus. Sourds, muets, aveugles, ils ne raisonnent point.
8:22. Les pires des bêtes auprès d'Allah, sont, [en vérité], les sourds-muets qui ne raisonnent pas .

Beaucoup de versets sont assez naturalistes surtout comparé au christianisme, d'où les tentatives, à mon avis parfois excessives, de voir beaucoup de vérités scientifiques dans le Coran.

Différence entre liberté de l'homme et "irresponsabilité" de la nature :
33:72. Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes la responsabilité (de porter les charges de faire le bien et d'éviter le mal). Ils ont refusé de la porter et en ont eu peur, alors que l'homme s'en est chargé; car il est très injuste [envers lui-même] et très ignorant.


bambina59

31/03/2006, 20h31

Salut,
tu n'as pas eu d'autre explications que cette citation ?
C'est un peu délicat de la sortir de son contexte.
Pour Spinoza la question n'était pas entre matérialisme et idéalisme (il n'était pas matérialiste).
Le passage concerné :


Dieu devient l'asile de l'ignorance quand on se contente de dire que ce qui arrive arrive parce que c'était un but de Dieu, qu'il le voulait, et puis c'est tout. Comme disait Philouie, on peut rapprocher cette attitude de certains fatalismes, de gens qui ne cherchent pas à comprendre et s'en remettent uniquement au "destin" que ce soit la volonté de Dieu ou autre.
Spinoza demande donc un effort de la Raison pour, au lieu d'en rester à la "magie" d'une volonté divine, étudier les choses et avoir la science de leur enchainement, de leur logique, qui permet de remonter au principe premier.

Ca pose pas mal de problème par rapport à la théologie, mais ce n'est pas trop le propos.

Pour ta dissert, tu pourrais faire :

thèse : la volonté de Dieu est le refuge de l'ignorance, le refus d'un ordre de la raison, d'un ordre naturel et d'une science naturelle au profit d'une "magie" irrationnelle.

anti-thèse : la volonté de Dieu est la soumission de l'ordre naturel à l'ordre moral, la mise en avant de l'ordre du droit avant celui des faits, ceci pour que l'humain ne soit pas laissé à l'arbitraire de ses désirs individuels, de son libre arbitre. La volonté de Dieu devient révélation du bon comportement pour un être libre de choix, là où l'animal, la plante ou la pierre n'ont qu'à suivre l'ordre des faits, n'ayant pas de choix.

synthèse : la volonté de Dieu doit s'exprimer dans l'ordre des faits et dans l'ordre moral.

Une petite conclusion improvisée : comme disait Ibn Rushd alias Averroès, "La vérité ne s'oppose pas à la vérité". La volonté de Dieu ne peut s'exprimer que par la perfection d'un ordre naturel exprimant un certain ordre moral. Comme le faisait Spinoza, on peut donc déterminer l'ordre de la Nature comme équivalent à un ordre moral, éthique. "Ethique" n'était-il pas le titre de l'oeuvre majeure de Spinoza d'où provient cette citation ?

P.S. : quelques références du Coran que je ne te conseille pas de mettre dans ta dissert vu l'ambiance actuelle :
en faveur de la raison :
2:170. Et quand on leur dit : “Suivez ce qu'Allah a fait descendre”, ils disent : “Non, mais nous suivrons les coutumes de nos ancêtres.” - Quoi ! et si leurs ancêtres n'avaient rien raisonné et s'ils n'avaient pas été dans la
bonne direction ?
171. Les mécréants ressemblent à [du bétail] auquel on crie et qui entend seulement appel et voix confus. Sourds, muets, aveugles, ils ne raisonnent point.
8:22. Les pires des bêtes auprès d'Allah, sont, [en vérité], les sourds-muets qui ne raisonnent pas .

Beaucoup de versets sont assez naturalistes surtout comparé au christianisme, d'où les tentatives, à mon avis parfois excessives, de voir beaucoup de vérités scientifiques dans le Coran.

Différence entre liberté de l'homme et "irresponsabilité" de la nature :
33:72. Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes la responsabilité (de porter les charges de faire le bien et d'éviter le mal). Ils ont refusé de la porter et en ont eu peur, alors que l'homme s'en est chargé; car il est très injuste [envers lui-même] et très ignorant.

salut !

ok je ne savais pas qu'il fallait prendre sa citation dans ce contexte là!
comme on vient de finir le cours sur la religion j'en ai conclu qu'il y avait un rapport et que spinoza critiquait la religion.je sais que ce n'était pas un matérialiste c'était un naturaliste il me semble .
mais là ça change tout heureusement que j'ai pas commençé à rédiger !!!
donc si j'ai bien compris cette fois on parle ici du problème de la connaissance et non pas spécialement de la religion ? mais même quand je regarde dans mon livre de philo il y a quand même cette opposition idéalisme/matérialisme dans le problème de la connaissance mais en fait ma dissertation ne doit pas se centrer sur cette opposition c'est ca ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une fois exposée la genèse objective de l’illusion finaliste et de son succès, il est maintenant possible de critiquer le fait qu’elle maintient l’humanité dans l’ignorance des causes véritables, et cela à partir de la mise en cause du processus logique d’enchaînement nécessaire d’idées inadéquates produites par l’imagination.
Spinoza va développer sa critique en l’articulant à partir de deux angles d’attaque. Le premier (a), qui récapitule à travers les acquis de la première partie de l’Ethique les principaux arguments théoriques qui amènent à montrer les contradictions internes à ce préjugé ; et le second (b) en imaginant une sorte de dialogue fictif qu’il pourrait avoir avec les tenants du finalisme afin d’en débusquer la pauvreté argumentative.

(a) - Spinoza part ici de l’idée d’après laquelle la question théorique du finalisme a déjà été réglée par l’exposition rationnelle de la première partie du « De Deo »  :
la démonstration systématique de la réalité des choses doit en effet suffire pour mettre en évidence la fausseté du préjugé finaliste de telle sorte qu’il faut être totalement aveuglé pour continuer à y croire. Aussi Spinoza va-t-il se contenter dans ce passage de rappeler certains acquis de sa démonstration qui doivent lui permettre de clore la discussion sur cette question.

Il commence par rappeler la proposition XVI : « De la nécessité de la nature divine doivent suivre une infinité de choses d’une infinité de manières (c’est-à-dire tout ce qui peut tomber sur un intellect infini)  ».
Celle-ci a démontré que l’infinie diversité des choses est une conséquence de la nature infinie de Dieu ; tout ce qui existe est le produit de la puissance divine ou de la nature, qui n’agit pas en vue d’une fin, mais selon la nécessité des lois qui la constituent, et il y a une stricte correspondance entre ce qui est pensé par l’intellect divin et l’infinité de la réalité. Les deux corollaires de la proposition XXXII ont quant à eux montré que « Dieu n’opère pas par la liberté de la volonté  », a remis en cause l’idée commune que l’on retrouve dans le préjugé finaliste et d’après laquelle Dieu crée et dirige le monde selon sa libre volonté. Or la réalité existe tout au contraire pour Spinoza sans faire appel à une volonté transcendante, mais bien de manière immanente à sa propre nature, et par ailleurs la volonté n’est pas une cause libre parce qu’elle est toujours modale, ici un mode infini puisqu’il s’agit de Dieu. Elle est tenue par le finalisme comme le produit de l’action divine et non pas comme le principe préalable à cette action, d’où il s’ensuit effectivement qu’il devient absurde de parler d’une volonté divine cherchant à se donner des fins. Dieu n’existe donc pas en fonction de fins, et pour saisir pourquoi la nature produit telle ou telle chose il faut en rapporter la cause à l’essence même de Dieu qui agit nécessairement en fonction de sa puissance absolument infinie.
Le résultat du finalisme s’avère complètement aberrant : « Cette doctrine relative à la fin renverse totalement la nature. Car, ce qui, en vérité, est cause, elle le considère comme un effet, et vice versa. Ensuite, ce qui, par nature, est avant, elle le met après  ». Il faut noter que Spinoza ne parle plus, à ce stade de la critique, du «  préjugé finaliste », mais de «  la doctrine finaliste » ; c’est qu’il ne s’agit plus de s’attaquer à une conception originaire, maladroite et individuelle de la réalité, mais à un édifice théorique élaboré qui se donne comme un discours universellement vrai, ainsi qu’on peut le trouver chez les théologiens et les métaphysiciens. Ainsi, en substituant la relation imaginaire moyen-fin à la relation cause-effet, cette doctrine finaliste délivre une image inversée de la réalité – influence de Lucrèce qui, dans le De Natura Rerum, livre IV vers 832 et suivants, propose aussi une critique théorique sur le mode de l’inversion. En vérité, Dieu agit en vertu de la nécessité de sa nature, c’est dire qu’il n’agit pas en vue d’une fin, et si les hommes semblent, eux, le faire, c’est à cause de leurs désirs qui ne font rien d’autre qu’exprimer la nécessité de la nature – si nous désirons une chose, ainsi que nous l’avons vu plus haut, c’est parce que nous sommes déterminés à le faire. En n’ayant conscience que de l’affection que produit sur lui cet objet extérieur qu’il juge bon, et en imaginant par là l’objet de son désir comme étant sa cause, l’ignorant inverse la réalité du processus.
Comme ces points ont été suffisamment discutés, Spinoza juge plus important de développer celui, plus technique, qui porte sur la question du parfait et qui se trouve aussi inversée par la doctrine finaliste – «  Ce qui est supérieur et le plus parfait, elle le rend très imparfait  ».
Le philosophe hollandais fait explicitement référence aux propositions 21, 22 et 23 du « De Deo », où il envisage les conséquences de l’action de Dieu selon le point de vue de l’infini, les propositions 24 à 29 étant consacrées à l’exposition des modes finis qui amènent à l’analyse des choses particulières.
Ce qui se déduit de la nature d’un attribut est éternel et infini, l’infini ne pouvant que renvoyer à de l’infini ; il n’y a dans la nature que de l’infini pour Spinoza, la nature naturée étant tout aussi infinie que la nature naturante. La nature naturée, qui s’exprime à travers les modes de la substance ne succède pas à la nature naturante comme un effet succèderait à sa cause à travers une succession temporelle ; elle lui est bien plutôt simultanée, nature naturante et nature naturée constituant une seule et même nature, mais considérée selon deux points de vue différents, tout comme le sont l’infini et le fini. La substance agit dans l’éternité, où «  il n’y a ni avant, ni après » (second scolie de la Proposition XXXIII), de telle sorte que l’acte par lequel la nature existe s’effectue immédiatement et qu’il est par définition parfait : il est immédiatement ce qu’il peut être, le fini comme l’infini existant en Dieu et par Dieu. C’est dire qu’il n’y a aucune médiation dans la manière dont les actions de Dieu s’effectuent, que leur réalisation est parfaite – une chose étant d’autant plus parfaite que son existence et son action dépendent d’elle seule. La perfection de Dieu ne se mesure donc pas par rapport à des fins ou à un degré de conformité dont la norme lui serait extérieure, posée indépendamment de lui puisque, par définition, il n’y a rien d’autre que la substance comme il l’a été démontré précédemment. La doctrine finaliste «  supprime la perfection de Dieu, car si Dieu agit en fonction d’une fin, c’est qu’il désire quelque chose qui lui fait défaut. »
Pour réfuter cette thèse, Spinoza vient sur le terrain des théologiens et des métaphysiciens qui distinguent entre « fin par besoin » et « fin par assimilation », subtilités que l’on pouvait trouver chez Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin. Les théologiens font appel en effet, pour sauver la dimension de la perfection divine, à cet argument théorique qui reviendrait à dire que la fin que se donne librement Dieu ne signifie pas qu’il en a besoin et qu’elle relève d’un manque, mais qu’elle est l’expression de son infinie bonté : Il veut « assimiler » tout ce qu’il a créé, y compris et surtout l’être humain, à ce qui le définit en lui communiquant sa perfection. Mais une telle argumentation, aux yeux de Spinoza, se contredit d’elle-même lorsqu’on la pousse dans ses conséquences, car il a bien fallu que Dieu fût créateur pour exercer sa bonté sur quelque chose : « Avant la création ils ne peuvent, en dehors de Dieu, rien assigner pour quoi Dieu eût agi ». Qu’Il se donne des créations pour lesquelles Il « prépare » des moyens montre bien qu’Il « désirait ces choses ». Dieu est à nouveau anthropomorphe, apparaît bien comme celui qui, comme les hommes, désire réaliser des choses parce qu’il en éprouve le besoin, attitude contradictoire avec l’idée d’un être parfait qui n’a besoin de rien d’autre que de lui-même pour se réaliser.

(b) - La volonté de Dieu comme asile d’ignorance et fondement du pouvoir politique

«  N’oublions pas de faire remarquer ici que les sectateurs de cette doctrine, qui ont voulu faire briller leur esprit dans l’explication des causes finales des choses, ont inventé, pour établir leur système, un nouveau genre d’argumentation, lequel consiste à réduire son contradicteur, non pas à l’absurde, mais à l’ignorance ; et cela fait bien voir qu’il ne leur restait plus aucun moyen de se défendre. »
Pour achever cette critique du finalisme, Spinoza imagine une sorte de dialogue qu’il pourrait entretenir avec l’un de ses « sectataires ». Ce qui est visé cette fois, c’est la manière d’argumenter des tenants du finalisme, manière tout à fait sophistique puisqu’elle repose, en dernière lecture, sur une absence d’argumentation. Dans la mesure en effet où tous les événements de la nature sont soumis pour eux à des fins, ils sont toujours « expliqués » par le recours à un Dieu transcendant, dont on ignore tout de ses intentions, ce qui équivaut à « une réduction à l’ignorance » : expliquer tout ce qui se passe dans le monde par et à cause de Dieu revient en effet à ne rien expliquer du tout, puisque l’entendement humain ne peut rien savoir de Dieu.
Cette attitude est tellement répandue, exprime à ce point le préjugé du sens commun qui a intériorisé inconsciemment le discours religieux, qu’il s’agit d’en démasquer cette argumentation fallacieuse sur laquelle elle repose, d’en mettre au jour le côté artificiel et irrationnel. Une telle démystification des procédures de ce soi-disant raisonnement va ainsi faire apparaître la vacuité de ce type de discours qui est symptomatique du pouvoir des théologiens sur les esprits ; et pour ce faire, Spinoza va avoir recours à deux exemples :
1/ le premier, qui relate un événement dramatique de la vie courante (une pierre se détache d’un toit et tue un homme) ;
2/ et le second, qui décrit l’attitude admirative que nous avons devant l’apparente complexité du corps humain, véritable chef-d’œuvre que l’on doit à Dieu, et qui traduit avant tout pour Spinoza un état de « stupeur », c’est-à-dire d’imbécillité.

1/ « Par exemple, supposez qu’une pierre tombe du toit d’une maison sur la tête d’un homme et lui donne la mort, ils diront que cette pierre est tombée tout exprès pour tuer cet homme. Comment, en effet, si Dieu ne l’avait fait tomber à cette fin, tant de circonstances y auraient-elles concouru (et il est vrai de dire que ces circonstances sont souvent en très grand nombre) ?  » 
Spinoza choisit donc de nous faire réfléchir sur un fait divers, mais pas n’importe lequel, un fait dramatique, qui nous touche tous car nous en avons tous eu l’expérience : la mort, apparemment absurde, d’un homme des suites de la chute d’une tuile qui s’est détachée d’un toit ; cet exemple renvoie le lecteur à la fragilité de son existence, à ce fond d’angoisse existentielle qu’exploitent sciemment les sectataires du finalisme qui, jouant sur la crainte de la mort, arrivent à imposer leur conception du monde et à la faire passer comme si elle était la seule réponse logiquement possible et satisfaisante à l’explication de la condition humaine : les hommes seraient les jouets de la Providence divine qui dirige toutes choses, et si cet homme est mort, c’est parce que c’était écrit, c’était son destin.
Car, lorsqu’on y réfléchit, pourquoi la pierre est-elle tombée du toit ?
« Vous répondrez peut-être que l’événement en question tient à ces deux causes ; que le vent a soufflé et qu’un homme a passé par là. Mais ils vous presseront aussitôt de questions : Pourquoi le vent a-t-il soufflé à ce moment ? pourquoi un homme a-t-il passé par là, précisément à ce même moment ? Répondrez-vous encore que le vent a soufflé parce que, la veille, la mer avait commencé de s’agiter, quoique le temps fût encore calme, et que l’homme a passé par là parce qu’il se rendait à l’invitation d’un ami, ils vous presseront encore d’autres questions : Mais pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi cet homme a-t-il été invité à cette même époque ? Et ainsi ils ne cesseront de vous demander la cause de la cause, jusqu’à ce que vous recouriez à la volonté de Dieu, c’est-à-dire à l’asile de l’ignorance. »
Pour rendre compte du fait que deux événements distincts qui se rencontrent en arrivent à provoquer un troisième, « l’esprit faible », suivant en cela la démarche des théologiens, va poser toute une série de questions (« pourquoi ? ») qui vont l’amener à recourir, in fine, à une cause extra-ordinaire, au sens étymologique du terme : à l’intervention divine, cause suprême car cause de toutes les causes, condition de toutes les conditions, dont les intentions sont impénétrables, restent impossibles à connaître pour l’entendement fini de l’homme.
Or, à vrai dire, il n’y a rien d’extraordinaire dans cet événement : il n’est pas en-dehors de l’ordre des choses, il ne s’explique pas en postulant une réalité divine transcendante qui en serait la cause. Il n’est rien d’autre que l’expression nécessaire de la substance, de l’action de la nature elle-même à travers l’infinité de ses attributs et de ses modes. Il n’y a ni hasard, ni Providence, tout comme il n’y a ni Bien, ni Mal – notions produites par l’imagination humaine – dans la nature, mais des manières immanentes infinies d’exister, toutes aveugles à la condition humaine. Cet homme est mort en vertu des lois générales du mouvement et du repos qui animent la nature, à travers lesquelles l’attribut de l’étendue existe, soit dans ce cas la rencontre de deux séries causales qui n’ont ni commencement ni fin. La cause première du processus d’enchaînement causal est en effet inassignable puisqu’il est infini ; on ne peut remonter à une condition de toutes les conditions, à un inconditionné, car chaque condition exprime à elle seule la nécessité globale de l’infinité de la substance, ainsi que l’énoncent la Proposition XXVIII du « De Deo » ( «  Toute chose singulière, autrement dit toute chose qui est finie et possède une existence déterminée, ne peut exister ni être déterminée à produire un effet si elle n’est pas déterminée à exister et à produire un effet par une autre cause, qui est elle aussi finie et possède une existence déterminée : et, à son tous, cette cause ne peut non plus exister ni être déterminée à produire un effet si elle n’est pas déterminée à exister et à produire un effet par une autre, qui est elle aussi finie et possède une existence déterminée, et ainsi à l’infini  ») et la démonstration qui la suit.
Le tour de passe-passe des théologiens, on le voit, consiste à attribuer des miracles et à voir de l’extraordinaire là où il n’y a précisément rien d’autre que du naturel.

2/ Le second exemple prend en compte quelque chose qui n’est pas un événement externe ni dramatique, et qui, a priori, n’a rien d’exceptionnel : la considération de la manière dont notre corps est constitué. Mais là encore, on comprend très bien que puisque le fond de commerce des Théologiens et des Métaphysiciens joue sur l’ignorance des hommes, une des techniques les plus efficaces va consister à voir ici aussi du surnaturel et du mystère là où il n’y en a pas.

« De même aussi, quand nos adversaires considèrent l’économie du corps humain, il tombent dans un étonnement stupide, et comme ils ignorent les causes d’un art si merveilleux, ils concluent que ce ne sont point des lois mécaniques, mais une industrie divine et surnaturelle qui a formé cet ouvrage et en a disposé les parties de façon qu’elles ne se nuisent point réciproquement. C’est pourquoi quiconque cherche les véritables causes des miracles, et s’efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu. Ils savent bien, en effet, que l’ignorance une fois disparue ferait disparaître l’étonnement, c’est-à-dire l’unique base de tous leurs arguments, l’unique appui de leur autorité. Mais je laisse ce sujet pour arriver au troisième point que je me suis proposé d’établir. »

Ainsi, notre corps possède une « structure » tellement complexe, faite avec tant d’ingéniosité, tant d’art, qu’on ne peut qu’être en admiration devant ; et puisque même la science n’arrive pas à le connaître, il ne peut qu’échapper à notre entendement – réduction à l’ignorance : il n’a pu être créé que par « un art divin ou surnaturel » et constitue une des preuves cosmologiques de l’existence de Dieu et de sa bonté. Cette organisation corporelle est en effet si exceptionnelle qu’elle n’a pu être pensée et réalisée que par une sorte de démiurge au pouvoir non moins exceptionnel ; et son agencement est tel que les hommes n’arrivent à en connaître que très partiellement le fonctionnement. Le préjugé finaliste s’adresse à ceux qui ont abdiqué l’utilisation de leur raison et qui ne cherchent pas à connaître les lois de la nature d’après leurs vraies causes, mais qui préfèrent croire au miracle devant la complexité de son spectacle et l’admirer comme des sots.
Pour asseoir leur pouvoir, se faire passer «  comme les interprètes de la Nature et des Dieux », les prêtres et les religieux s’appliquent à entretenir cette ignorance chez les hommes en développant leur croyance au Surnaturel, au Miracle, tout comme en un Dieu de Justice, qui récompense les uns et châtie les autres. La représentation superstitieuse du finalisme fonctionne ainsi selon trois moments :
 - Elle cherche à maintenir les hommes dans leur ignorance, ce qui se traduit par leur stupeur et leur admiration idiote devant les choses naturelles ; elle leur confisque tout esprit critique, voire tout esprit tout court, les place dans un véritable état d’imbécillité dans lequel ils restent prostrés (définition III des Affects : « L’admiration est l’imagination d’une chose, en laquelle l’esprit demeure fixé ». L’étonnement n’est plus ici une vertu philosophique comme c’était le cas depuis Platon (Théétète, 155 d) ; il est pour Spinoza la marque de l’hébétude de l’esprit, de l’arrêt de toute pensée.
 - Elle fait du même coup passer pour « hérétique et impie » celui qui veut chercher à comprendre « en savant » les vraies causes des choses ; elle se débarrasse ainsi de tous ceux qui veulent connaître en utilisant leur raison et qui ne s’en laissent pas compter devant les tours de passe-passe des théologiens. Le fait que l’on ne connaisse que partiellement le fonctionnement du corps ne doit pas nous mener pour autant au fait qu’on ne le connaîtra jamais, et encore moins à la réduction à l’ignorance. Et l’on pourrait généraliser la position de Spinoza : du fait «  qu’en l’état actuel de nos connaissances » la science ne connaisse pas le fonctionnement de tous les phénomènes naturels, il n’y a pas à en conclure qu’elle ne pourra jamais les connaître et qu’il faut donc s’en remettre à des principes cachés et surnaturels pour en rendre compte.
 - Ces deux moments apparaissent comme les conditions sine qua non pour arriver à conserver et augmenter le pouvoir religieux : «  Car ils savent que l’ignorance une fois détruite, s’évanouit cet étonnement, leur unique moyen d’argumenter et de conserver leur autorité ». Ce dernier s’appuie donc sur toute une mécanique de l’asservissement mental des hommes dont l’imbécillité, qui leur fait croire aux miracles, au surnaturel, à un Dieu de bonté et au Destin, constitue la fin. Les tenants du finalisme sont avant tout des hommes de pouvoir, et l’enjeu du théologique est clairement dénoncé et énoncé par Spinoza : c’est le politique et l’organisation de la vie collective par la médiation des croyances et des rites religieux auxquels il faut asservir les hommes. Et l’on comprend du même coup comment cette philosophie a été l’objet de toutes les critiques religieuses, tout comme elle pourrait l’être encore aujourd’hui dans certains pays.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Spinoza
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SPINOZA ET LE DESIR DE LIBERTE

  : Ajouté le 4/9/2008 à 19:55

L'anti-somnambulique


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Histoire de la pensée  

Spinoza et le désir de liberté

 

Texte repris d'un article paru dans "Réfractions"n° 4, automne 99





« La part non sollicitée de Spinoza, celle qui pense la permanence de la poussée des "conatus" à conquérir plus d'activité, de joie, de connaissance, attend encore l'heure de son retour. Cette heure sera simplement celle d'une pensée nouvelle, d'un autre matérialisme »
André TOSEL
Du matérialisme. De Spinoza

    Notre revendication de liberté exprime trop volontiers des affects négatifs : on est contre, l'autorité, le pouvoir, les pouvoirs sociaux existant, l'Etat, etc. Or s’en tenir au refus du pouvoir, c’est rester dépendant de la réalité présente (nier, c’est encore être déterminé par ce qu’on nie), c’est aussi toujours être au risque de l’incompréhension mutuelle (car chacun vit une réalité différente).
    Pourtant l’on sent bien que l'idée de liberté n'aurait pu dynamiser à ce point les désirs humains si elle n'en appelait à quelque chose de positif, à une idée de l’existence humaine dont on sent la potentialité en nous et qui réaliserait notre aptitude au bonheur.

«…Je suis né pour te connaître


Pour te nommer


Liberté.»  
Paul Eluard

    C’est cette dimension positive qui est intéressante car elle seule peut nous amener à dépasser une attitude simplement réactive pour investir l’avenir.
    Nous voudrions contribuer à une élaboration positive de la notion de liberté en tant qu'elle est capable de polariser un investissement collectif de l'avenir. Quelle est cette liberté qui est visée comme valeur essentielle ? Quelle qualité veut-on pour son existence lorsqu'on récuse l'emprise des pouvoirs ?

1 – La spontanéité

    Le pouvoir peut se définir, très classiquement, comme la capacité d'imposer sa volonté à d'autres. La relation de pouvoir est considérée comme ce qui me vole une partie de mon existence, des possibilités de bien vivre qui étaient inscrites en moi, et qui par là me met dans du malheur. Mon malheur, conjugué à celui d'autrui, se démultiplie socialement, en particulier sous forme de violence, produisant ce profil général tragique de l'histoire humaine. Le pouvoir a ainsi introduit le mal dans la bonne nature humaine ; autre version, sécularisée, de la chute d'Adam.
    La liberté recherchée serait alors en amont, du côté d'une nature humaine qui pouvait encore s'exprimer spontanément, sans avoir été dévoyée par la contrainte d'un pouvoir d'autrui. La liberté serait du côté de la spontanéité.

    Faut-il vouloir vivre spontanément ? Pour le dire autrement, faut-il vouloir satisfaire tous ses désirs à mesure qu'ils se révèlent à la conscience ? Notons d'emblée qu'une existence totalement spontanée est impossible parce qu'inadéquate à la structure du monde : l'objet du désir ne pourra jamais être toujours présent à disposition et en abondance – il faut attendre que les cerises soient mûres ! C'est le propre de l'attitude toxicomane d'essayer de court-circuiter ce caractère contraignant du monde par la prise de substances qui le dévalorisent au profit de sensations subjectives satisfaisantes (c'était d'ailleurs déjà la stratégie de comportement, bien naturelle alors, du nouveau-né). En ce sens la fuite dans la réalité virtuelle des écrans vidéos est une forme de toxicomanie.
    Bref si l'on appelle contrainte ce qui s'oppose à la spontanéité, alors il faut reconnaître que vivre ne peut être que contraignant.

 


    La spontanéité ne peut constituer un idéal absolu de liberté.

    Au moins, semble-t-il, peut-on poser un idéal relatif de liberté comme spontanéité : que l'on me laisse me débrouiller des contraintes du monde comme je l'entends, selon ma propre singularité ; que l'on n'ajoute pas aux contraintes du monde naturel, des contraintes propres à la vie sociale, que je ne subisse pas le pouvoir d'autrui ! L'idéal de liberté serait dans la capacité de maîtriser la confrontation de ses désirs à la réalité naturelle sans avoir à les référer à la volonté d'autrui.
    Mais en tant que nous sommes ici et maintenant en train de réfléchir sur l'idéal libertaire, nous sommes des êtres sociaux qui nous reconnaissons dans un même langage et partageons des valeurs communes. Or tout ceci n'a été acquis que progressivement, dans un processus d'acculturation qui a forcément mis en jeu des relations d'éducation. Et une relation d'éducation, toujours, implique un pouvoir de l'éducateur sur l'éduqué : le père qui oblige son enfant à lui tenir la main en traversant la route, le professeur de philo qui impose un texte à étudier…
    Généralisons.


    Soit un groupe social, une tribu, qui pourvoit à ses besoins vitaux en chassant ou en cueillant. Comment nourrir ceux qui ne sont pas aptes physiquement à participer à la chasse ou à la cueillette ? Comment répartir la viande du bison tué collectivement ? Il faut des règles. Comment gérer l'illimitation du désir sexuel qui pourrait amener les frères à s'entre-tuer pour la mère ? Il faut encore des règles.
    La vie sociale implique toujours des règles qui sont autant d'immixtions dans mon histoire de la volonté d'autrui ; elle est essentiellement tissée de relations de pouvoir.

    Si l'on veut maintenir un idéal de liberté comme spontanéité, il faut encore en restreindre le champ ; il faut distinguer entre des contraintes sociales légitimes et d'autres qui ne le sont pas.


    La liberté recherchée serait la qualité d'une existence qui ne serait entravée par aucun pouvoir arbitraire. Serait visée une vie sociale qui aurait éliminé tout pouvoir procédant de l'intérêt particulier de ceux qui le possèdent ou le contrôlent au détriment de l'intérêt d'autrui. Non au caprice de l'adjudant, à la chicanerie administrative du fonctionnaire, au fait du prince ; mais oui à l'autorité du guide de haute montagne, aux prescriptions du médecin, à la sagesse de l'homme d'expérience, etc. Il faudrait organiser la société de telle manière que toute règle, et tout pouvoir qui en procède, se donnent comme parfaitement justifiées en raison, tout en posant des limites intangibles au développement des pouvoirs.
    Cela correspond très exactement à la doctrine du libéralisme.
    Celui-ci veut, par le moyen de la démocratie, rendre toute loi rationnellement fondée ; il pose, par ailleurs, en une hiérarchisation du système des lois adossé à la loi fondamentale (Constitution), la prévalence absolue du pouvoir de la loi sur le pouvoir des individus. A l'intérieur de ce cadre, tout individu à la possibilité, théoriquement inaliénable, de réaliser ses désirs, c'est-à-dire de vivre à sa guise.
    Ce sont les libertés dont on fait grand cas de nos jours : liberté d'expression – ne pas être empêché d'exprimer ses idées ; liberté de déplacement – ne pas être empêché de voyager ; liberté d'entreprendre – ne pas être entravé dans ses projets économiques ; etc.


    Ces libertés, on le voit, se définissent négativement ; elles sont autant de domaines que l'on a jugés devant être soustraits à l'emprise du pouvoir social. Mais que vont faire les individus à l'intérieur de ces domaines ? Ce n'est pas parce que tu peux exprimer publiquement ton point de vue que celui-ci sera valable.
    Le libéralisme n'a pas de valeur collective et positive à proposer ; il pense que l'égoïsme de chacun fera l'affaire ; l'égoïsme, c'est-à-dire l'affirmation de son désir spontané.
    Les "libertés" du libéralisme, c'est sans doute une condition pour la liberté (ce sont elles qui nous permettent d'écrire ici), mais ce n'est pas la liberté.

    Le spontanéisme – doctrine qui donne la valeur principale à la liberté comme spontanéité – ce n'est pas l'utopie d'un monde meilleur, c'est la misère du monde présent.
    Il faudrait peut-être enfin s'apercevoir que sans doute jamais dans l'histoire humaine la spontanéité n'a été autant valorisée que dans notre monde actuel. Mais peut-être aussi – c'est notre thèse – jamais n'y a-t-il eu d'oppression aussi profonde. Massivement, les sollicitations émanant des pouvoirs sociaux nous poussent à des comportements spontanés. Ne contrarie pas tes désirs, paie et consomme. Achète en te dirigeant spontanément vers le produit dont on a raccroché l'image à tes fantasmes. Et si tu as du temps disponible, vis dans l'immédiateté des émotions que suscitent les images qu'on te propose, films, jeux vidéos, matchs… La société de consommation, c'est un immense parc d'attraction, avec ses itinéraires obligés, ses alternatives convenues, ses barrières qui nous masquent et nous interdisent le vaste monde, et bien sûr, son esclavage caché.


    Tu es libre, tu peux faire ce que tu veux … à l'intérieur des limites qui permettent au système de se reconduire et de prospérer.


    Tu es libre, tu peux toujours faire droit à ton désir spontané … dans la mesure où tu es conditionné à ne pas désirer au-delà.

    Dans le cours du développement de l’aventure humaine il y a d'abord la spontanéité : la conscience est tout entière captée par l'objet de son désir et les stratégies pour le posséder. Il n'y a rien à en dire sinon qu'elle renforce les inégalités naturelles.


    Il y a ensuite la contrainte, conscience d'une entrave dans la poursuite de son désir due à un agent extérieur et volonté de supprimer l'action de cet agent.
    C’est seulement alors qu’apparaît une conscience de la liberté : elle est le fantasme du comportement non entravé.


    Mais ce fantasme est trompeur ; il escamote la structure de la réalité naturelle comme la prégnance de la réalité sociale pour l'individuation du petit homme. Il trace en creux un fantôme de valeur qui malgré le poids du vocable qu'on lui accole – liberté – ne désigne rien de plus que le régime général des comportements sous-humains.

« Un état de choses où l'homme aurait autant de jouissances et aussi peu de fatigues qu'il lui plairait ne peut pas trouver place, sinon par fiction, dans le monde où nous vivons. [ ... ] La seule liberté qu'on puisse attribuer à 1'âge d'or, c'est ce dont jouiraient les petits enfants si les parents ne leur imposaient pas des règles ; elle n'est en réalité qu'une soumission inconditionnée au caprice.» Simone WEIL, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale

    De fait, le libéralisme (et également sa forme radicale qui, aux Etats-Unis, s’est elle-même appelée libertarisme), de même que tout idéal de liberté qui ne se définit que par l’absence de contraintes, ne peuvent réaliser notre idée de la liberté.

2 – L'action pensée

    La liberté que nous recherchons doit avoir deux caractères :

  • Elle doit impliquer ce qui en l'humain le démarque du comportement simplement spontané, c’est-à-dire la réflexion.
  • Elle doit avoir une visibilité sociale afin de pouvoir être une valeur collective. Cette condition exclut la liberté intérieure des Stoïciens.


    La liberté que nous recherchons doit alors s'exprimer comme action, au sens fort de ce mot (que l'on peut trouver chez Hanna Arendt) : le fait pour l'homme d'avoir des comportements qui l'insèrent dans la vie sociale et pèsent sur l'orientation de celle-ci. Alors on peut s'appuyer sur cette définition de Simone Weil :

« serait tout à fait libre l'homme dont toutes les actions procéderaient d'un jugement préalable concernant la fin qu'il se propose et l'enchaînement des moyens propres à amener cette fin.» Ibid.

    La liberté serait action pensée.

    Etre libre, c'est agir en connaissance de cause ; c'est donc avoir réfléchi rationnellement son but.


    C'est un but valable de me syndiquer car c'est plus efficace pour défendre l'intérêt collectif de ma corporation.


    Mais la défense de l'intérêt de ma corporation contribue-t-elle au progrès de l'intérêt général ?


    Supposons que ma réflexion rationnelle conclut positivement, alors elle doit aussi décider qu'il est préférable de promouvoir l'intérêt général plutôt que l'intérêt individuel (Nietzsche, on le sait, ne le pensait pas).


    En fin de compte, parce que tout but particulier est un moyen pour un but plus élevé, agir en connaissance de cause, être libre, c'est se prononcer sur le but suprême de l'existence humaine, ce que la tradition philosophique nomme le Bien (et même le Souverain Bien).


    Pas de liberté véritable sans décision réfléchie, justifiable, sur ce que l'on va appeler le Bien.


    Mais est-ce possible ?


    Car réfléchir une réalité, c'est la définir, c'est-à-dire la spécifier à l'intérieur du concept d'une réalité plus fondamentale, c'est aussi l'évaluer, c'est-à-dire la mettre en rapport avec une ou des valeurs supérieures. Or par définition il n'y a rien de supérieur au Bien. Au bout de la démarche le Bien ne peut plus être réfléchi ; il est, de droit, à la fois inobjectivable et inévaluable (c'est Platon qui le premier a établi cette aporie) ; il ne peut que se donner comme transcendant à la liberté humaine qui doit se mettre à son service ; au fond, la liberté telle que nous venons de la définir semble impossible puisque l'action, en son fondement ultime, ne peut plus être pensée.
    Il n'y aurait pas de liberté.


    L'histoire illustre ce processus où des démarches de pensée libératrices (oui, la pensée libère !) se sont métamorphosées en tyrannie du Bien : le platonisme qui nie la vie pour la contemplation des Idées, le cartésianisme qui asservit le corps pour une participation à la connaissance divine, le kantisme qui rétrécit l'existence humaine pour la loi morale, le marxisme et les amples sacrifices humains requis pour l'avènement du communisme…

    Pessimisme ? Il y a pourtant, du simple point de vue logique, une issue : poser que c'est la liberté qui est le Souverain Bien, considérer que la valeur suprême qui en fin de compte doit orienter toute action humaine, c'est la liberté. La notion de liberté telle qu'on l'a définie comme action pensée ne s'accommode pas de demi-mesure, elle implique le tout ou rien. Essayons le tout.


    La liberté serait le sens même de toute existence humaine, le Bien serait immanent à la liberté.

    D'après notre définition, ce serait la capacité d'actions pensées qui deviendrait le but suprême de l'homme. Comment comprendre cela ? Car, on l'a vu, de droit, un tel but ne peut être l'objet de délibération rationnelle ; il doit s'imposer de lui-même comme indubitable.


    Or, il n'est pas du tout évident qu'il faille souhaiter la réalisation de cet idéal humain d'actions pensées, on aurait tendance à imaginer une société austère, sans spontanéité, sans fêtes, où tout le monde serait continuellement en train de se prendre la tête pour agir justement de façon pensée.


    Est-ce bien cela qui est censé soulever nos enthousiasmes ?
    C'est en ce point qu'il nous faut écouter Spinoza.

3 – La puissance d'agir

    Spinoza montre (Ethique, partie III) que, dans l'expérience humaine, il y a au moins une valeur incontestable.


    C'est la joie.


    Elle est un sentiment qui, lorsqu'il se manifeste chez un individu, consacre une augmentation de sa puissance d'agir.


    Pour Spinoza, en effet, l'humain se réalise dans l'action. L'action, c'est la capacité pour un individu d'engendrer des effets dont il est la cause adéquate, c'est-à-dire qui peuvent être expliqués par ce qu'il est. Par l'action l'individu réalise ses désirs.
    Or ses désirs expriment tous un désir essentiel, qui le définit, et que Spinoza désigne par le mot latin conatus – son effort pour persévérer dans son être.
    Persévérer dans son être c'est entrer en rapport avec les réalités qui sont favorables à son existence et éviter celles qui sont défavorables.


    Or, il se trouve que très souvent, et même exclusivement dans la première enfance, on poursuit les réalités qui nous sont favorables par réaction à des événements qui nous sont imposés.


    Nos désirs sont alors des passions. Nous ne sommes pas la cause adéquate de notre comportement. Nous ne sommes pas maîtres de notre vie, nous ne sommes pas sûrs d'assurer la prospérité de notre être.


    Supposons que mon patron m'affecte délibérément à une tâche qui ne correspond pas à ma qualification. Je vais le voir, je m'engueule avec lui ; je l'insulte. J'ai ainsi exprimé mon "conatus" de façon passionnelle : l'insulter, c'était rejeter un rapport humain qui m'était défavorable ; mais c'était aussi m'exposer au risque d'être licencié ; je n'ai pas maîtrisé, en fin de compte, mon rapport à la réalité de façon à le rendre sûrement favorable.


    Mais si, au lieu de réagir par un affrontement individuel avec mon patron, je réfléchis à la cause de cet acte de pouvoir arbitraire et comprends qu'il s'explique par mon isolement, je puis décider alors de m'engager dans une action collective avec mon syndicat pour imposer des règles qui respectent les salariés ; mon engagement syndical est une authentique action qui s'explique par ce que je suis ; si celle-ci réussit, et elle réussira si elle a été correctement pensée, j'en éprouverai de la joie (et mes collègues aussi), ma puissance d'agir (et la leur) aura été augmentée et mon (notre) avenir sera d'autant plus assuré.


    Pour Spinoza on est d'autant plus capable d'agir qu'on a des idées adéquates sur les phénomènes qui nous affectent ; l'idée adéquate est l'idée de la cause qui permet de rendre compte du phénomène, elle nous permet d'agir – de nous ménager des bonnes rencontres – en connaissance de cause.


    La puissance d'agir est donc à proportion de la capacité de penser. Elle rentre dans le cadre d'une "action pensée", que nous avons établi comme pertinent pour penser la liberté.

    La notion spinoziste de puissance d'agir peut-elle apporter à la liberté la signification que nous lui cherchons ?

Sens commun

    Elle est conforme à l'intuition commune donnée au mot liberté : être capable d'engendrer des effets qui expriment ce que nous sommes en notre singularité, c'est effectivement se sentir libre.

Humanité

    Dans la mesure où elle implique l'usage de la pensée, plus précisément de la raison, afin de former des idées adéquates sur le monde, la notion de puissance d'agir dégage clairement l'idée de liberté de toutes les contradictions liées à son interprétation en termes de spontanéité/absence de contraintes.


    En particulier elle donne à la liberté une signification proprement humaine. Je ne puis plus confondre la liberté que je veux pour moi avec la liberté du loup dans la steppe.

Souverain Bien

    En spécifiant l'action pensée comme puissance d'agir, on échappe au redoutable problème posé par l'impossibilité de penser le Souverain Bien.


    Dans le cadre du spinozisme, en effet, le but ultime de l'homme n'a pas à être défini, il est toujours déjà là, porté par notre nature même. C'est le "conatus", désir permanent d'être soi, d'affirmer sa nature, d'exprimer pleinement sa singularité. Autrement dit on ne peut pas ne pas poursuivre le Souverain Bien ; il n'est donc pas un problème pour la pensée.


    Ce qui est un problème, c'est la manière de le poursuivre.
    Soit on le fait par réaction aux événements qui s'imposent à nous, mais on n'est alors jamais assuré d'un avenir favorable, et, comme cela est très angoissant, on verse dans la superstition.


    Soit, nous appuyant sur les bonnes rencontres que nous avons faites lesquelles augmentent notre puissance d'agir, nous formons une idée claire de ce qui cause notre malheur et de ce qui cause notre bonheur afin d'entrer sûrement en rapport avec ce qui nous est favorable.


    Penser ses buts, c'est donc ici penser les meilleures rencontres réalisables – compte tenu de l'enchaînement des causes dans le monde – afin d'augmenter sa puissance d'agir.


    Et le but final pourrait s'exprimer comme maximisation de sa puissance d'agir.

Pensée

    La conséquence en est que la pensée n'est plus alourdie par la perspective d'une mission infinie, impossible même. La pensée a une fonction précise, limitée, celle de saisir la cause adéquate d'un phénomène qui nous affecte. Nous avons chacun tous les moyens de mener à bien cette fonction grâce à notre raison et aux notions communes (saisie de ce qui est commun à plusieurs corps) que nous formons à partir des affinités qui se constatent entre certains corps et le nôtre. Cet exercice de la pensée a un aboutissement déterminé, l'acte de comprendre, lequel incluant un sentiment de joie apporte une satisfaction sans réserve.


    L'effort de penser – toute vie est effort – n'est pas triste, il contient la promesse d'une issue pleinement satisfaisante, c'est un effort joyeux.

Joie

    Dans le spinozisme, la joie joue le rôle de critère de l'augmentation de la puissance d'agir.


    C'est un critère universel – tout le monde connaît ce qu'est la joie et la juge positive sans restriction ; incontestable – la joie est de l'ordre du vécu et ne peut donc être illusoire ; et dénué de toute ambiguïté – tout subjectif que soit le sentiment de joie, il s'exprime de façon limpide, se communique, se partage.
    Au fond on ne peut rêver de critère plus sûr pour savoir où chercher la liberté.
    D'où la constance avec laquelle, au long des siècles, les pouvoirs sociaux s'efforcent d'étouffer ou tout au moins de canaliser les manifestations de joie, la ténacité aussi avec laquelle ils déploient des stratégies afin de faire valoir les passions tristes (peur, culpabilité, rivalité, haine, etc.).


    Mesurons la "réussite" de notre société à l'ampleur de la présence de tels sentiments et à la rareté des expressions authentiques de joie !

Société

    Etre actif dans le domaine de l'esprit, c'est former des idées adéquates. Spinoza établit assez vite dans le cours de l'Ethique (part.IV, prop.35) que rien ne favorise plus l'augmentation de la puissance d'agir d'un homme qu'un autre homme actif, c'est-à-dire vivant sous la conduite de la raison.


    La puissance d'agir, qui à première vue semblait indiquer une liberté simplement individuelle (agir c'est se comporter de telle façon que les résultats de ce comportement ne puissent venir que de soi), se révèle lorsqu'on considère le dynamisme de son développement, comme éminemment sociale (l'homme démultipliera d'autant plus sa puissance d'agir, qu'il sera plus capable d'entrer dans des relations d'entente avec autrui) ; il faut même dire qu'elle porte en elle la perspective d'une communauté des hommes (plus la puissance d'agir s'accroît, plus cet accroissement est commun à tous les hommes, et réciproquement).
    La liberté signifiée par la puissance d'agir propose véritablement un idéal social et unificateur.

Individu

    Le Bien qui est impliqué dans l'idéal d'une pleine possession de sa puissance d'agir, ne pourra jamais tyranniser un individu puisqu'il est immanent à sa nature même ; il en sera au contraire la meilleure expression.

Histoire

    Cela a pour conséquence qu'il n'est pas possible de concevoir un profil général de l'histoire humaine qui manifesterait un progrès vers une libération au sens de l'augmentation globale de la puissance d'agir.


    Pas de transcendance du Bien, donc pas de transcendance de l'Histoire. Nul destin qui prédéterminerait l'avenir de l'homme du point de vue de l'évolution de sa puissance d'agir.


    Il peut y avoir des périodes de progression, il peut y avoir des périodes de régression. Tout dépend de l'action ou de l'absence d'action (être simplement réactif comme le consommateur-téléspectateur-travailleur-voteur que l'on chérit en nous) de chaque individu, mais aussi des conditions naturelles qui sont faites à l'homme : un tremblement de terre, une épidémie mortelle et ce sont les sentiments où entre de la tristesse qui gagnent, et c'est le niveau global des puissances d'agir qui diminue.
    Pas de rachat à envisager, une vie triste, c'est de l'existence perdue, et aussi un facteur de dévalorisation d'autres existences.

Idéal

    On peut envisager comme idéal de liberté un état de l'individu où celui-ci aurait développé sa puissance d'agir au maximum. Mais cet idéal n'est alors pas déterminable, ne serait-ce que parce que «personne jusqu'à présent n'a déterminé quel est le pouvoir du corps» (Ethique, part.III, prop.2, scolie), et que l'esprit est l'idée du corps (cf. part.II, prop.13).


    Spinoza thématise pourtant la puissance d'agir maximum sous les termes de «béatitude», «amour intellectuel de Dieu», «connaissance du troisième genre». On le voit, il s'agit pour lui essentiellement d'un état d'esprit, à la fois comme connaissance de toutes les choses singulières en tant qu'elles sont expression de la puissance divine, et comme sentiment qui est de l'ordre de la joie (Spinoza définit l'amour comme «joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure» cf. part.II, prop.13) mais qui ne peut être simplement de la joie parce que la joie manifeste une augmentation de la puissance d'agir, ce qui est impossible si elle est, c'est notre hypothèse, à son maximum.


    Spinoza nomme béatitude cet état le plus parfait que l'homme puisse atteindre, sans qu'il puisse en dire autre chose sinon qu'il est la satisfaction de l'individu qui vit dans l'éternité des essences des réalités que son esprit connaît.
    On le voit, cet idéal reste très indéterminé. Il est hypothétique dans la mesure où il ne se fonde que sur l'expérience spirituelle d'un individu, Spinoza. Il est en tous cas trop loin de nos intuitions communes pour être largement partagé.
    Nous proposons de négliger la béatitude, de nous en tenir à l'expérience de la joie.
    Elle est un fondement aussi solide que souhaitable pour savoir quelle direction prendre pour devenir plus libre.


    Elle donne du prix à la simple progression vers plus de liberté, sans d'ailleurs laisser apparaître un terme à cette progression.


    Elle nous permet de former un idéal de libération qui pourrait bien être plus consistant que tout ce qu'on pourrait mettre sous l'expression "idéal de liberté".

    Nous pouvons donc conclure qu'il est possible de donner une signification satisfaisante à la liberté dont nous écrivons sans cesse le nom sur les murs de nos prisons, aujourd'hui si bariolées qu'elles en deviennent difficilement identifiables.
    Le spinozisme nous en donne les moyens.


    L'idéal de liberté pourrait exprimer un investissement positif de l'avenir. Il se déterminerait comme augmentation de la puissance d'agir de chacun.. Il se référerait à un processus de libération de l'individu qui serait aussi, nécessairement, un processus de libération collective. Il serait pleinement humain en ce qu'il impliquerait totalement la capacité de penser rationnellement propre à l'homme. Il ne sacrifierait pas les sentiments aux idées car il serait totalement satisfaisant au plan affectif. Ne partant pas de l'homme tel qu'il devrait être mais visant la réalisation de l'homme tel qu'il est, il ne pourrait se renverser en instance tyrannisant les individus.


    Adopter cette signification de l'idéal de liberté impliquerait prioritairement une action théorique publique. Promouvoir la pensée rationnelle. Acquérir l'idée adéquate de la présence de tant de sentiments composés de tristesse, et de si peu joie de vivre, dans notre monde de cette fin de millénaire.

    A Spinoza revient le dernier mot :

« Ni pleurer, ni rire, ni maudire, mais comprendre »

m'écrire    PJ Dessertine

 

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L'ÉTHIQUE

  : Ajouté le 17/5/2008 à 18:58

L'ÉTHIQUE  CINQUIÈME PARTIEDE LA PUISSANCE DE L'ENTENDEMENT, OU DE LA LIBERTE DE L'HOMME  PRÉFACEJe passe enfin à cette partie de l'Ethique qui a pour objet de montrer la voie qui conduit à la liberté. J'y traiterai de la puissance de la raison, en expliquant l'empire que la raison peut exercer sur les passions ; je dirai ensuite en quoi consistent la liberté de l'âme et son bonheur ; on pourra mesurer alors la différence qui sépare le savant de l'ignorant. Quant à la manière de perfectionner son esprit et de gouverner son corps pour le rendre propre aux fonctions qu'il doit remplir, cela n'est pas de notre sujet, et rentre dans la médecine et dans la logique. Je ne traite ici, encore un coup, que de la puissance de l'âme ou de la raison, et avant tout, de la nature et de l'étendue de l'empire qu'elle exerce pour réprimer et gouverner nos passions. Nous avons déjà démontré que cet empire n'est pas absolu. Les stoïciens ont voulu soutenir que nos passions dépendent entièrement de notre volonté, et que nous pouvons les gouverner avec une autorité sans bornes ; mais l'expérience les a contraints d'avouer, en dépit de leurs principes, qu'il ne faut pas peu de soins et d'habitude pour contenir et régler nos passions. C'est ce que, si j'ai bonne mémoire, quelqu'un s'est avisé de démontrer par l'exemple de deux chiens, l'un domestique, l'autre chasseur, que l'on parvint à dresser de telle sorte que le chien domestique faisait la guerre aux lièvres, tandis que le chien de chasse s'abstenait de les poursuivre. Descartes est tout à fait favorable à cette opinion. Car l'âme est, suivant lui, unie principalement à une certaine partie du cerveau qu'on nomme la glande pinéale, par le moyen de laquelle l'âme sent tous les mouvements du corps et les objets extérieurs, et que l'esprit met en branle de diverses façons par l'effet de sa seule volonté. Cette glande est suspendue de telle sorte au milieu du cerveau que le moindre mouvement des esprits animaux suffit pour la mouvoir. Cette suspension se diversifie suivant l'action des esprits sur la glande, et la glande elle-même reçoit toutes les impressions que les objets extérieurs communiquent aux esprits animaux ; d'où il résulte que si la volonté de l'âme place la glande dans une position où les esprits l'avaient déjà mise une autre fois, elle réagit sur eux à son tour, et les met dans la disposition où ils étaient ; quand ils exercèrent sur elle cette influence. En outre, dans la théorie de Descartes, chaque détermination de la volonté est unie à un certain mouvement de la glande. Par exemple, que quelqu'un veuille regarder un objet éloigné, ce vouloir aura pour effets de dilater sa pupille ; mais s'il veut précisément dilater sa pupille et rien de plus, ce vouloir ne sera pas efficace, parce que le mouvement de la glande qui sert à pousser les esprits vers le nerf optique pour dilater ou contracter la prunelle n'a pas été attaché par la nature à la volonté de la dilater ou de la contracter, mais bien à la volonté de regarder des objets éloignés ou rapprochés. Enfin Descartes établit que ces mouvements de la glande ; attachés par la nature dès le commencement de notre vie à chacune de nos pensées, peuvent être unis à d'autres pensées par l'effet de l'habitude ; c'est ce qu'il s'efforce d'établir dans l'art. 50 de la 1re part., des Passions de l'âme. La conclusion est qu'il n'est point d'âme si faible qu'une bonne direction ne puisse rendre maîtresse souveraine de ses passions. Il définit les passions des perceptions, des sentiments ou des émotions de l'âme, qui lui sont rapportés spécialement et qui sont produits, conservés et augmentés par quelque mouvement des esprits (voyez art. 27, 1re part., des Passions de l'âme). Or, si à telle volition, nous pouvons, à notre gré, joindre tel mouvement de la glande, et par conséquent des esprits, et que la détermination de la volonté ne dépende que de notre seule puissance, il ne reste plus, pour acquérir un empire absolu sur nos passions, qu'à soumettre notre volonté aux principes fixes et arrêtés dont nous voulons faire les mobiles de notre conduite, et à conformer à ces principes les mouvements des passions que nous voulons avoir. Telle est, autant que je la puis comprendre, la doctrine de ce grand homme, et je m'étonnerais qu'il l'eût proposées si elle était moins ingénieuse. Je ne puis assez m'étonner que ce philosophe, qui a pris pour règle de ne tirer des conclusions que de principes évidents par eux-mêmes, et de ne rien affirmer qu'il n'en eût une conception claire et distincte ; qui d'ailleurs reproche si souvent à l'école d'expliquer les choses obscures par les qualités occultes, se contente d'une hypothèse plus occulte que les qualités occultes elles-mêmes. Qu'entend-il, je le demande, par l'union de l'âme et du corps ? Quelle idée claire et distincte peut-il avoir d'une pensée étroitement unie à une portion de l'étendue? Je voudrais au moins qu'il eût expliqué cette union par la cause prochaine. Mais dans sa philosophie la distinction entre l'âme et le corps est si radicale qu'il n'aurait pu assigner une cause déterminée ni à cette union ni à l'âme elle-même, et il aurait été contraint de recourir à la cause de l'univers, c'est-à-dire à Dieu. Je voudrais savoir aussi combien de degrés de mouvement l'esprit peut donner à cette glande pinéale, et avec quel degré de force il peut la tenir suspendue. Je ne sais si le mouvement que lui imprime l'âme est plus rapide ou plus lent que celui qui lui vient des esprits animaux, et si le mouvement des passions, que nous avons étroitement uni à des principes arrêtés, ne pourrait pas en être séparé par des causes corporelles ; d'où il résulterait que, malgré la résolution prise par l'âme d'aller au-devant du péril, et l'union opérée entre cette résolution et le mouvement qui produit l'audace, la glande pourrait se trouver, à la vue du péril, suspendue de telle sorte que l'âme se vit hors d'état de songer à autre chose qu'à la fuite. Et certes, puisqu'il n'y a aucun rapport entre la volonté et le mouvement, il n'y a rien de commun entre la puissance ou les forces de l'esprit et celles du corps, et par conséquent les forces de l'un ne peuvent être déterminées par celles de l'autre. Ajoutez que cette glande n'est pas placée dans le cerveau de manière à recevoir facilement tant d'impulsions diverses, et que tous les nerfs ne s'étendent pas jusqu'aux cavités du cerveau. Enfin je passe tout ce qu'il dit sur la volonté et le libre arbitre, car j'ai démontré suffisamment toute la fausseté de sa doctrine sur ce point. Ainsi, puisque la puissance de l'âme, comme je l'ai fait voir, est déterminée par l'intelligence toute seule, nous ne chercherons que dans la connaissance de l'âme ces remèdes des passions que tout le monde essaye, mais que personne ne sait ni bien employer ni bien connaître, et c'est exclusivement de cette connaissance que nous conclurons tout ce qui regarde son bonheur.  AXIOMES  I. Si deux actions contraires sont excitées dans un même sujet, il faudra nécessairement qu'un changement s'opère dans toutes deux ou dans l'une d'elles jusqu'à ce qu'elles cessent d'être contraires. II. La puissance d'un effet se définit par la puissance de sa cause, en tant que l'essence de cet effet s'explique ou se définit par l'essence de sa cause.Cet axiome est évident par la Propos. 7, part. 3.  PROPOSITION I Les affections corporelles ou images des choses s'ordonnent et s'enchaînent exactement dans le corps suivant l'ordre et l'enchaînement qu'ont dans l'âme les pensées et les idées des choses.Démonstration : L'ordre et l'enchaînement des idées sont identiques (par la Propos. 7, part. 2) à l'ordre et l'enchaînement des choses, et réciproquement (par le Coroll. des Propos. 6 et 7, part. 2), l'ordre et l'enchaînement des choses sont identiques à l'ordre et l'enchaînement des idées. Par conséquent, de même que l'ordre et l'enchaînement des idées s'accomplissent dans l'âme selon l'ordre et l'enchaînement des affections des corps (par la Propos. 18, part. 2), réciproquement (par la Propos. 2, part. 3), l'ordre et l'enchaînement des affections du corps s'accomplissent selon l'ordre et l'enchaînement des idées de l'âme. C. Q. F. D. PROPOSITION II Si nous dégageons une émotion de l'âme, une passion, de la pensée d'une cause extérieure, en associant à cette passion des pensées d'une autre espèce, l'amour ou la haine dont cette cause extérieure était l'objet et tous les mouvements de l'âme qui en étaient la suite doivent disparaître aussitôt.Démonstration : Ce constitue en effet la forme ou l'essence de l'amour ou de la haine, c'est un sentiment de joie ou de tristesse accompagné de l'idée d'une cause extérieure (par les Déf. 6 et 7 des passions). Ôtez cette idée, l'essence de l'amour ou de la haine est détruite, et avec elles toutes les passions qui en dérivent. C. Q. F. D. PROPOSITION III Une affection passive cesse d'être passive aussitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte.Démonstration : Une affection passive, c'est une idée confuse (par la Déf. génér. des passions) ; si donc nous nous formons de cette affection même une idée claire et distincte, cette idée ne se distinguera de l'affection, en tant que l'affection est rapportée uniquement à l'âme, que d'une distinction abstraite (par la Propos. 21, part. 2, et son Schol. 1), et en conséquence (par la Propos. 3, part. 3) l'affection passive cessera d'être passive. C. Q. F. D. Corollaire : Une affection, à mesure qu'elle nous est mieux connue, tombe de plus en plus sous notre puissance, et l'âme en pâtit de moins en moins. PROPOSITION IV Il n'y a pas d'affection du corps dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distinct.Démonstration : Ce qui est commun à toutes choses ne se peut concevoir que d'une manière adéquate (par la Propos. 38, part. 2), et conséquemment (par la Propos. 12 et le Lemme 2, placé après le Schol. de la Propos. 13, part. 2), il n'y a aucune affection du corps dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distinct. C. Q. F. D.Corollaire : Il suit de là qu'il n'y a aucune passion dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distincte. Car une passion, c'est (par la Déf. génér. des passions) l'idée d'une affection du corps, et toute affection du corps (par la Propos. précéd.) doit envelopper quelque concept clair et distinct.Scholie : Puisqu'il n'y a rien d'où ne résulte quelque effets (par la Propos. 36, part. 1), et puisque tout ce qui résulte d'une idée qui est adéquate dans notre âme est toujours compris d'une façon claire et distincte (par la Propos. 40, part. 2), il s'ensuit que chacun de nous a le pouvoir de se former de soi-même et de ses passions une connaissance claire et distincte, sinon d'une manière absolue, au moins d'une façon partielle, et par conséquent chacun peut diminuer dans son âme l'élément de la passivité. Tous les soins de l'homme doivent donc tendre vers ce but, savoir, la connaissance la plus claire et la plus distincte possible de chaque passion ; car il en résultera que l'âme sera déterminée à aller de la passion qui l'affecte à la pensée des objets qu'elle perçoit clairement et distinctement, et où elle trouve un parfait repos ; et par suite, la passion se trouvant séparée de la pensée d'une cause extérieure et jointe à des pensées vraies, l'amour, la haine, etc., disparaîtront aussitôt (par la Propos. 2, part. 5) ; et en outre les appétits, les désirs qui en sont la suite ordinaire ne pourront plus avoir d'excès (par la Propos. 62, part. 4). Remarquons en effet que c'est par un seul et même appétit que l'homme agit et qu'il pâtit. Par exemple, la nature humaine est ainsi faite que tout homme désire que les autres vivent suivant son humeur particulière (par le Schol. de la Propos. 31, part. 3). Or, cet appétit, quand il n'est pas conduit par la raison, est une affection passive qui s'appelle ambition et ne diffère pas beaucoup de l'orgueil, tandis qu'au contraire cet appétit est un principe actif dans un homme que la raison conduit, et une vertu, qui est la piété (voyez le Schol. 1 de la Propos. 37, part. 4, et la 2e Démonstr. de cette même Propos.). Et de même, tous les appétits, tous les désirs ne sont des passions proprement dites qu'en tant qu'elles naissent d'idées inadéquates ; mais en tant qu'ils sont excités et produits par des idées adéquates, ce sont des vertus. Or, tous les désirs qui nous déterminent à l'action peuvent naître aussi bien d'idées adéquates que d'idées inadéquates (voyez la Propos. 59, part. 4). Ainsi donc, pour revenir au point d'où je me suis un peu écarté, ce remède contre le dérèglement des passions, qui consiste à s'en former une connaissance vraie, est le meilleur emploi qu'il nous soit donné de faire de notre puissance, puisque toute la puissance de l'âme se réduit à penser et à former des idées adéquates, comme on l'a fait voir ci-dessus (voyez la Propos. 3, part. 3). PROPOSITION V De toutes les passions qu'un objet nous peut faire éprouver, la plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, est celle que nous ressentons pour un objet que nous imaginons purement et simplement sans nous le représenter comme nécessaire, ou comme possible, ou comme contingent.Démonstration : Notre passion pour un être que nous nous représentons comme libre est plus forte que pour un être nécessaire (par la Propos. 49, part. 3), et par conséquent elle est plus forte encore que pour un être que nous imaginons comme possible ou comme contingent (par la Propos. 11, part. 4). Or, qu'est-ce qu'imaginer un être libre ? c'est imaginer cet être purement et simplement, dans l'ignorance des causes qui l'ont déterminé à agir (par le Schol. de la propos. 35, part. 2). Donc notre passion pour un objet que nous imaginons purement et simplement est toujours plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, que si nous l'imaginions comme nécessaire, possible ou contingent ; et par conséquent cette passion est la plus forte de toutes. C. Q. F. D. PROPOSITION VI En tant que l'âme conçoit toutes choses comme nécessaires, elle a sur ses passions une plus grande puissance : en d'autres termes, elle est moins sujette a pâtir.Démonstration : L'âme comprend que toutes choses sont nécessaires (par la Propos. 29, part. l), et qu'elles sont déterminées à l'existence et à l'action par l'enchaînement infini des causes (par la Propos. 28, part. 1) ; et en conséquence (par la Propos. précéd.) les passions que les objets lui font éprouver sont moins fortes, et (par la Propos. 48, part. 3) elle en est moins affectée. C. Q. F. D.Scholie : A mesure que cette connaissance que nous avons de la nécessité des choses s'applique davantage à ces objets particuliers que nous imaginons de la façon la plus distincte et la plus vraie, la puissance de l'âme sur ses passions prend de l'accroissement ; c'est une loi confirmée par l'expérience. Nous voyons en effet que la tristesse qu'un bien perdu nous fait éprouver s'adoucit aussitôt que l'on vient à considérer qu'il n'y avait aucun moyen de conserver ce qui nous a été ravi. De même, on remarquera que personne ne plaint un enfant de ne savoir point encore parler, marcher, raisonner, ou enfin de passer tant d'années dans une sorte d'ignorance de lui-même. Mais s'il arrivait que la plupart des hommes naquissent adultes, et qu'un ou deux seulement vinssent à naître enfants, chacun alors prendrait pitié de leur condition, parce que chacun cesserait de considérer l'enfance comme une chose naturelle et nécessaire, et n'y verrait plus qu'un vice ou un écart de la nature. Je pourrais joindre à ces faits une foule d'autres faits semblables. PROPOSITION VII Les passions qui proviennent de la raison ou qui sont excitées par elle sont plus puissantes, si l'on a égard au temps, que celles qui se rapportent aux objets particuliers que nous considérons comme absents.Démonstration : Ce qui nous fait considérer une chose comme absente, ce n'est point l'impression dont nous affecte son image, c'est une autre impression que reçoit le corps, et qui exclut l'existence de cette chose (par la Propos. 17, part. 2). Ainsi donc, l'affection qui se rapporte à un objet que nous considérons comme absent n'est point de nature à surpasser les autres actions et la puissance de l'homme (voyez sur ce point la Propos. 6, part. 4) ; elle est de nature, au contraire, à pouvoir être empêchée en quelque façon par ces affections qui excluent l'existence de sa cause extérieure (par la Propos. 9, part. 4). Or, toute passion qui provient de la raison se rapporte nécessairement aux propriétés communes des choses (voyez la Déf. de la raison dans le Schol. 2 de la propos. 40, part. 2), lesquelles sont toujours considérées comme présentes, rien ne pouvant exclure leur présente existence, et imaginées de la même manière (par la Propos. 38, part. 2). Par conséquent, une telle passion reste toujours la même ; et il en résulte (par l'Ax. l, part. 5) que les passions qui lui sont contraires, et ne sont point entretenues par leurs causes extérieures, doivent se mettre de plus en plus d'accord avec cette passion permanente, jusqu'à ce qu'elles cessent de lui être contraires, et il est évident que, sous ce point de vue, les passions qui proviennent de la raison sont plus puissantes que les autres. C. Q. F. D. PROPOSITION VIII Une passion est d'autant plus grande qu'elle est excitée par un plus grand nombre de causes qui concourent ensemble au même but.Démonstration : Un grand nombre de causes peuvent plus ensemble qu'un petit nombre (par la Propos. 7, part. 3) ; et en conséquence (par la Propos. 5, part. 4), une passion est d'autant plus grande qu'elle est excitée tout à la fois par un plus grand nombre de causes. C. Q. F. D.Scholie : Cette proposition résulte également de l'Ax. 2 de cette cinquième partie. PROPOSITION IX Une affection qui se rapporte à plusieurs causes diverses que l'âme aperçoit en même temps que l'affection elle-même est moins nuisible qu'une affection de même force, mais qui se rapporte à un petit nombre de causes ou à une seule ; l'âme en pâtit moins, et elle est moins affectés par chacune de ces causes diverses qu'elle ne le serait par une cause unique ou par un petit nombre de causes.Démonstration : Une affection n'est mauvaise ou nuisible qu'en tant qu'elle empêche l'âme de penser (par les Propos. 26 et 27, part. 4) ; et par conséquent, toute affection qui détermine l'âme à considérer à la fois plusieurs objets est moins nuisible qu'une autre affection de même force, mais qui tient l'âme attachée à la condition d'un seul objet ou d'un petit nombre d'objets avec une telle force qu'elle ne peut penser à aucun autre ; voilà le premier point. En second lieu, l'essence de l'âme ou sa puissance (par la Propos. 7, part. 3) consistant dans la seule pensée (par la Propos. 11, part. 3), l'âme pâtit moins d'une affection qui la détermine à penser à la fois à plusieurs objets qu'elle ne ferait d'une affection de force égale, mais qui tiendrait l'âme attachée à la considération d'un objet unique ou d'un petit nombre d'objets : voilà le second point. Enfin, cette première affection, en tant qu'elle se rapporte d'un plus grand nombre de causes extérieures, doit être moindre à l'égard de chacune (par la Propos. 58, part. 3). C. Q. F. D. PROPOSITION X Tant que notre âme n'est pas livrée au conflit des passions contraires à notre nature, nous avons la puissance d'ordonner et d'enchaîner les affections de notre corps suivant l'ordre de l'entendement.Démonstration : Les passions contraires à notre nature, c'est-à-dire (par la Propos. 30, part. 4) les passions mauvaises, sont mauvaises en tant qu'elles empêchent l'âme de penser (par la Propos. 27, part. 4). En conséquence, tant que notre âme n'est point livrée au conflit des passions contraires à notre nature, la puissance par laquelle l'âme s'efforce de comprendre les choses n'est point empêchée (par la Propos. 26, part. 4), et par suite l'âme a la puissance de former des idées claires et distinctes, et de les déduire les unes des autres (voyez le Schol. 2 de la Propos. 40 et le Schol. de la Propos. 47, part. 2) ; d'où il résulte (par la Propos. 1, part. 5) qu'elle a la puissance d'ordonner et d'enchaîner les affections du corps suivant l'ordre de l'entendement. C. Q. F. D.Scholie : Ce pouvoir d'ordonner et d'enchaîner nos affections corporelles suivant la droite raison nous rend capables de nous soustraire aisément à l'influence des mauvaises passions ; car (par la Propos. 7, part. 5) pour empêcher des affections ordonnées et enchaînées suivant la droite raison, une plus grande force est nécessaire que pour des affections vagues, et incertaines. Ainsi donc, ce que l'homme a de mieux à faire tant qu'il n'a pas une connaissance accomplie de ses passions, c'est de concevoir une règle de conduite parfaitement droite et fondée sur des principes certains, de la déposer dans sa mémoire, d'en faire une application continuelle aux cas particuliers qui se présentent si souvent dans la vie, d'agir enfin de telle sorte que son imagination en soit profondément affectée, et que sans cesse elle se présente aisément à son esprit.Pour prendre un exemple, nous avons mis au nombre des principes qui doivent régler la vie, qu'il faut vaincre la haine, non par une haine réciproque, mais par l'amour, par la générosité (voyez la Propos. 56, part. 4, et son Schol.). Or, si nous voulons avoir toujours ce précepte présent à l'esprit, quand il conviendra d'en faire usage, nous devons ramener souvent notre pensée et souvent méditer sur les injustices ordinaires des hommes et les meilleurs moyens de s'y soustraire en usant de générosité ; et de la sorte il s'établit entre l'image d'une injustice et celle du précepte de la générosité une telle union qu'aussitôt qu'une injustice nous est faite, le précepte se présente à notre esprit (voyez la Propos. 18, part. 2). Supposez maintenant que nous ayons toujours devant les yeux ce principe, que notre véritable intérêt, notre bien, est surtout dans l'amitié qui nous unit aux hommes et les biens de la société, et ces deux autres principes, premièrement, que d'une manière de vivre conforme à la droite raison naît dans notre âme la plus parfaite sérénité (par la Propos. 52, part. 4), et en second lieu que les hommes, comme tout le reste, agissent par la nécessité de la nature, il arrivera alors que le sentiment d'une injustice reçue et la haine qui en résulte ordinairement n'occuperont qu'une partie de notre imagination et seront aisément surmontées. Et si la colère qu'excitent en nous les grandes injustices ne peut être aussi facilement dominée, elle finira pourtant par être étouffée, non sans une lutte violente, mais en beaucoup moins de temps certainement que si d'avance nous n'avions pas fait de ces préceptes l'objet de nos méditations (cela résulte évidemment des Propos. 6, 7 et 8, part. 5). C'est encore de la même façon qu'il faut méditer sur la bravoure pour se délivrer de la crainte. Il faut passer en revue et ramener sans cesse dans son imagination les périls auxquels la vie de tous les hommes est exposée, et se redire que la présence d'esprit et le courage écartent et surmontent tous les dangers. Toutefois il est bon de remarquer ici qu'en ordonnant ses pensées et en réglant son imagination, il faut toujours avoir les yeux sur ce qu'il y a de bon en chacune des choses que l'on considère (par le Coroll. de la Propos. 63, part. 4, et la Propos. 59, part. 3), afin que ce soit toujours des sentiments de joie qui nous déterminent à agir. Si, par exemple, une personne reconnaît qu'elle poursuit la gloire avec excès, elle devra penser à l'usage légitime de la gloire, à la fin pour laquelle on la poursuit, aux moyens qu'on a de l'acquérir ; mais elle ne devra pas arrêter sa pensée sur l'abus de la gloire, sur sa vanité, sur l'inconstance des hommes, et autres réflexions qu'il est impossible de faire sans une certaine tristesse. Ce sont là les pensées dont se tourmentent les ambitieux quand ils désespèrent d'arriver aux honneurs dont leur âme est éprise ; et ils ont la prétention de montrer par là leur sagesse, tandis qu'ils n'exhalent que leur colère. Aussi c'est une chose certaine que les hommes les plus passionnés pour la gloire sont justement ceux qui déclament le plus sur ses abus et sur la vanité des choses de ce monde. Et ce n'est point là un caractère particulier aux ambitieux, il est commun à tous ceux qui sont maltraités de la fortune et dont l'âme a perdu sa puissance. Un homme pauvre et avare tout ensemble ne cesse de parler de l'abus de la richesse et des vices de ceux qui les possèdent ; ce qui n'aboutit du reste qu'à l'affliger lui-même et à montrer qu'il ne peut supporter avec égalité ni sa pauvreté ni la fortune des autres. De même encore celui qui a été mal reçu par sa maîtresse n'a plus l'âme remplie que de l'inconstance des femmes, de leurs trahisons et de tous les défauts qu'on ne cesse de leur imputer ; mais revient-il chez sa maîtresse et en est-il bien reçu, tout cela est oublié. Ainsi donc celui qui veut régler ses passions et ses appétits par le seul amour de la liberté, s'efforcera, autant qu'il est en lui, de connaître les vertus et les causes qui les produisent, et de remplir son âme de la joie que cette connaissance y fait naître ; il évitera au contraire de se donner le spectacle des vices des hommes, de médire de l'humanité et de se réjouir d'une fausse apparence de liberté. Et quiconque observera avec soin cette règle (ce qui du reste n'est point difficile) et s'exercera à la pratiquer, parviendra en très peu de temps à diriger la plupart de ses actions suivant les lois de la raison. PROPOSITION XI A mesure qu'une image se rapporte à un plus grand nombre de choses, elle revient plus fréquemment à l'esprit : en d'autres termes, elle se réveille plus souvent dans l'âme et l'occupe davantage.Démonstration : A mesure, en effet, qu'une image ou qu'une passion a rapport à plus d'objets, il y a plus de causes capable de l'exciter ou de l'entretenir, et toutes ces causes, l'âme (en vertu de l'hypothèse) les aperçoit par cela seul qu'elle est affectée de cette passion ; d'où il suit que cette passion devra être plus fréquente, en d'autres termes elle se réveillera plus souvent dans l'âme et l'occupera davantage (par la Propos. 8. part. 5). C. Q. F. D. PROPOSITION XII Nous unissons plus facilement les images des choses avec les images qui se rapportent aux objets que nous concevons clairement et distinctement qu'avec toute autre sorte d'images.Démonstration : Les objets que nous concevons clairement et distinctement, ce sont les propriétés générales des choses, ou ce qui se déduit de ces propriétés (voyez la Défin. de la raison dans le Schol. 2 de la Propos. 40, part. 2) ; et conséquemment, ces objets se représentent à notre esprit plus souvent que les autres (par la Propos. précéd.) ; d'où il suit que la perception simultanée de ces objets et du reste des choses devra s'opérer avec une facilité particulière, et par suite que les images des choses se joindront à ces objets plus aisément qu'à tous les autres (par la Propos. 18, part. 2). C. Q. F. D. PROPOSITION XIII A mesure qu'une image est jointe à un plus grand nombre d'autres images, elle se réveille plus souvent dans notre âme.Démonstration : A mesure en effet qu'une image est jointe à un plus grand nombre d'images, il y a un plus grand nombre de causes capables de l'exciter (par la propos. 18, part. 2). C. Q. F. D. PROPOSITION XIV L'âme peut faire que toutes les affections du corps, c'est-à-dire que toutes les images des choses se rapportent à l'idée de Dieu.Démonstration : Il n'est aucune affection du corps dont l'âme ne puisse se former un concept clair et distinct (par la Propos. 4, part. 5), et en conséquence, l'âme peut faire (par la Propos. 15, part. 1) que toutes ces affections se rapportent à l'idée de Dieu. C. Q. F. D. PROPOSITION XV Celui qui comprend ses passions et soi-même clairement et distinctement aime Dieu, et il aime d'autant plus qu'il comprend ses passions et soi-même d'une façon plus claire et plus distincte.Démonstration : Celui qui comprend ses passions et soi-même d'une façon claire et distincte ressent de la joie (par la Propos. 53, part. 3), et cette joie est accompagnée de l'idée de Dieu (par la Propos. précéd.) ; et en conséquence (par la Défin. 6 des passions), il aime Dieu, et il l'aime d'autant plus par la même raison) qu'il comprend mieux et ses passions et soi-même. C. Q. F. D. PROPOSITION XVI Cet amour de Dieu doit occuper l'âme plus que tout le reste.Démonstration : Cet amour en effet est joint à toutes les affections du corps (par la Propos. 14, part. 5), qui toutes servent à l'entretenir (par la Propos. 15, part. 5), et conséquemment (par la Propos. 11, part. 5) il doit occuper l'âme plus que tout le reste. C. Q. F. D. PROPOSITION XVII Dieu est exempt de toute passion, et il n'est sujet à aucune affection de joie ou de tristesse.Démonstration : Toutes les idées, en tant qu'elles se rapportent à Dieu, sont vraies (par la Propos. 32, part. 2), c'est-à-dire (par la Défin. 4, part. 2) adéquates, et conséquemment (par la Défin. génér. des passions) Dieu est exempt de toute passion. De plus, Dieu ne peut passer à une perfection plus grande que la sienne ou plus petite (par le Coroll. 2 de la Propos. 20, part. 1) ; et par suite (en vertu des Défin. 2 et 3 des passions) il n'est sujet à aucune affection de joie ou de tristesse. C. Q. F. D.Corollaire : Dieu, à parler proprement, n'aime ni ne hait personne. Car Dieu (par la Propos. précéd.) n'éprouve aucune affection de joie ou de tristesse, et en conséquence (par la Défin. 6 et 7 des passions) il n'a pour personne ni haine ni amour. PROPOSITION XVIII Personne ne peut haïr Dieu.Démonstration : L'idée de Dieu, qui est en nous, est adéquate et parfaite (par la Propos. 46 et 47, part. 2). En conséquence, en tant que nous contemplons Dieu, nous agissons (par la Propos. 3, part. 3), et partant (par la Propos. 59, part. 3) il est impossible qu'il y ait en nous un sentiment de tristesse accompagné de l'idée de Dieu, en d'autres termes (par la Défin. 7 des passions) personne ne peut haïr Dieu. C. Q. F. D.Corollaire : L'amour que nous avons pour Dieu ne peut se changer en haine.Scholie : On peut objecter cependant qu'en concevant Dieu comme cause de toutes choses, nous le considérons comme cause de la tristesse. Je réponds que la tristesse, en tant que nous en concevons les causes, cesse d'être une passion (par la Propos. 3, part. 5) ; en d'autres termes (par la Propos. 59, part. 3) elle cesse d'être la tristesse ; d'ou il suit qu'en tant que nous concevons Dieu comme cause de la tristesse, nous éprouvons de la joie. PROPOSITION XIX Celui qui aime Dieu ne peut faire effort pour que Dieu l'aime à son tour.Démonstration : Si l'homme faisait un tel effort, il désirerait donc (par le Coroll. de la Propos. 17, part. 5) que ce Dieu qu'il aime ne fût pas Dieu, et en conséquence (par la Propos. 19, part. 3), il désirerait être contristé, ce qui est absurde (par la Propos. 28, part. 3). Donc celui qui aime Dieu, etc. C. Q. F. D. PROPOSITION XX Cet amour de Dieu ne peut être souillé par aucun sentiment d'envie ni de jalousie, et il est entretenu en nous avec d'autant plus de force que nous nous représentons un plus grand nombre d'hommes comme unis avec Dieu de ce même lien d'amour.Démonstration : Cet amour de Dieu est le bien le plus élevé que puisse désirer une âme que la raison gouverne (par la Propos. 28, part. 4) ; il est commun à tous les hommes (par la Propos. 36, part. 4), et nous désirons que tous nos semblables en jouissent (par la Propos. 37, part. 4) ; par conséquent (en vertu de la Défin. 23 des passions), il ne peut être souillé d'aucun mélange d'envie ni de jalousie (par la Propos. 18, part. 5, et la Défin. de la jalousie qui se trouve au Schol. de la Propos. 35, part. 3) ; au contraire (par la Propos. 31, part. 3), cet amour de Dieu doit être entretenu en nous avec d'autant plus de force, que nous imaginons un plus grand nombre d'hommes jouissant du bonheur qu'il procure. C. Q. F. D.Scholie : Nous pouvons faire voir de la même manière qu'il n'y a aucune passion directement contraire à l'amour de Dieu, et qui puisse le détruire ; d'où il suit que l'amour de Dieu est de toutes nos passions la plus constante, et tant qu'il se rapporte au corps, ne peut être détruit qu'avec le corps lui-même. Quant à la nature de cet amour, en tant qu'il se rapporte uniquement à l'âme, c'est ce que nous verrons plus tard.Dans les propositions qui précèdent, j'ai réuni tous les remèdes des passions, c'est-à-dire tout ce que l'âme, considérée uniquement en elle-même, peut contre ses passions. Il résulte de là que la puissance de l'âme sur les passions consiste : 1° dans la connaissance même des passions (voyez le Schol. de la Propos. 4, part. 5) ; 2° dans la séparation que l'âme effectue entre telle ou telle passion et la pensée d'une cause extérieure confusément imaginée (voyez la Propos. 2 et son Schol., et la Propos. 4, part. 5) ; 3° dans le progrès du temps qui rend celles de nos affections qui se rapportent à des choses dont nous avons l'intelligence, supérieures aux affections qui se rapportent à des choses dont nous n'avons que des idées confuses et mutilées (voyez la Propos. 7, part. 5) ; 4° dans la multitude des causes qui entretiennent celles de nos passions qui se rapportent aux propriétés générales des choses, ou à Dieu (voyez les Propos. 9 et 11, part. 5) ; 5° enfin dans l'ordre où l'âme peut disposer et enchaîner ses passions (voyez le Schol. de la Propos. 10, et les Propos. 12, 13, 14, part. 5). Mais pour que ce pouvoir de l'âme sur les passions soit mieux compris, il est important de faire avant tout cette observation, que nous donnons à nos passions le nom de grandes passions dans deux cas différents : le premier, quand nous comparons la passion d'un l'homme à celle d'un autre l'homme, et que nous voyons l'un des deux plus fortement agité que l'autre par la même passion ; la seconde, quand nous comparons deux passions d'une seule et même personne, et que nous reconnaissons qu'elle est plus fortement affectée ou remuée par l'une que par l'autre. La force d'une passion en effet (par la Propos. 5, part. 4) est déterminée par le rapport de la puissance de sa cause extérieure avec notre puissance propre. Or, la puissance de l'âme se détermine uniquement par le degré de connaissance qu'elle possède, et son impuissance ou sa passivité par la seule privation de connaissance, c'est-à-dire par ce qui fait qu'elle a des idées inadéquates ; d'où il résulte que l'âme qui pâtit le plus, c'est l'âme qui est constituée dans la plus grande partie de son être par des idées inadéquates, de telle sorte qu'elle se distingue bien plus par ses affections passives que par les actions qu'elle effectue ; et au contraire, l'âme qui agit le plus, c'est celle qui est constituée dans la plus grande partie de son être par des idées adéquates, (le telle sorte qu'elle se distingue bien plus (pouvant d'ailleurs renfermer autant d'idées inadéquates que celles dont nous venons de parler) par les idées qui dépendent de la vertu de l'homme que par celles qui marquent son impuissance. Il faut remarquer en outre que les inquiétudes de l'âme et tous ses maux tirent leur origine de l'amour excessif qui l'attache à des choses sujettes à mille variations et dont la possession durable est impossible. Personne, en effet, n'a d'inquiétude ou d'anxiété que pour un objet qu'il aime, et les injures, les soupçons, les inimitiés n'ont pas d'autre source que cet amour qui nous enflamme pour des objets que nous ne pouvons réellement posséder avec plénitude. Et tout cela doit nous faire comprendre aisément ce que peut sur nos passions une connaissance claire et distincte, surtout, ce troisième genre de connaissance (voyez le Schol. de la Propos. 47, part. 2) dont le fondement est la connaissance même de Dieu ; car si cette connaissance ne détruit pas absolument nos passions, comme passions (voyez la Propos. 3, et le Schol. de la Propos. 4, part. 5), elle fait du moins que les passions ne constituent que la plus petite partie de notre âme (voyez la Propos. 14, part. 5). De plus elle fait naître en nous l'amour d'un objet immuable et éternel (voyez la Propos. 15, part. 5), que nous possédons véritablement et avec plénitude (voyez la Propos. 45, part. 2) ; et cet amour épuré ne peut dès lors être souillé de ce triste mélange de vices que l'amour amène ordinairement avec soi ; il peut prendre des accroissements toujours nouveaux (par, la Propos. 15, part. 5), occuper la plus grande partie de l'âme (par la Propos. 16, part. 5) et s'y déployer avec étendue. Les réflexions qui précèdent terminent ce que j'avais dessein de dire sur la vie présente. Chacun, en effet, pourra reconnaître que j'ai embrassé en peu de mots tous les remèdes qui conviennent aux passions, comme je l'ai dit au commencement de ce Scholie, s'il veut bien faire attention tout ensemble à ce Scholie lui-même et à la Définition de l'âme et de ses passions, ainsi qu'aux Propositions 1 et 3, part. 3. Le moment est donc venu de traiter de ce qui regarde la durée de l'âme considérée sans relation avec le corps. PROPOSITION XXI L'âme ne peut rien imaginer, ni se souvenir d'aucune chose passée, qu'à condition que le corps continue d'exister.Démonstration : L'âme n'exprime l'existence actuelle du corps et ne conçoit les affections du corps comme actuelles qu'à condition que le corps continue d'exister (par le Coroll. de la Propos. 8, part, 2) ; et en conséquence (par la Propos. 26, part. 2), elle ne conçoit aucun corps comme existant en acte qu'à cette même condition : d'où il résulte encore qu'il ne peut rien imaginer (voyez la Déf. de l'imagin. dans le Schol. de la Propos. 17, part. 2), ni se souvenir d'aucune chose passée (voyez la Déf. de la mémoire au Schol. de la Propos. 18, part. 2) qu'à condition que le corps continue d'exister. C. Q. F. D. PROPOSITION XXII Toutefois, il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l'essence de tel ou tel corps humain sous le caractère de l'éternité.Démonstration : Dieu n'est pas seulement la cause de l'existence de tel ou tel corps humain, il l'est aussi de son essence (par la Propos. 25, part. 1), laquelle doit en conséquence être conçue nécessairement par l'essence même de Dieu (par l'axiome 4, part. l), et cela en vertu d'une nécessité éternelle (par la Propos. 16, part. 1) ; d'où il suit (par la Propos. 3, part. 2), que ce concept doit être nécessairement en Dieu. C. Q. F. D. PROPOSITION XXIII L'âme humaine ne peut entièrement périr avec le corps ; il reste quelque chose d'elle, quelque chose d'éternel.Démonstration : Il y a nécessairement en Dieu (par la Propos. précéd.) un concept ou une idée qui exprime l'essence du corps humain, et cette idée, par conséquent, est nécessairement quelque chose qui se rapporte à l'essence de l'âme (en vertu de la Propos. 13, part. 2). Or, nous n'attribuons à l'âme humaine aucune durée qui se puisse déterminer dans le temps, si ce n'est en tant qu'elle exprime l'existence actuelle du corps, laquelle se développe dans la durée et peut se déterminer dans le temps ; en d'autres termes (par le Coroll. de la Propos. 8, part. 2), nous n'attribuons à l'âme une durée que pendant la durée du corps. Toutefois, comme ce qui est conçu par l'essence de Dieu avec une éternelle nécessité est quelque chose, ce quelque chose, qui se rapporte à l'essence de l'âme, est nécessairement éternel (par la Propos. précéd.). C. Q. F. D.Scholie : Cette idée qui exprime l'essence du corps sous le caractère de l'éternité est, comme nous l'avons dit, un mode déterminé de la pensée qui se rapporte à l'essence de l'âme et qui est nécessairement éternel. Et cependant il est impossible que nous nous souvenions d'avoir existé avant le corps, puisque aucune trace de cette existence ne se peut rencontrer dans le corps, et que l'éternité ne peut se mesurer par le temps, ni avoir avec le temps aucune relation. Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels. L'âme en effet, ne sent pas moins les choses qu'elle conçoit par l'entendement que celles qu'elle a dans la mémoire. Les yeux de l'âme, ces yeux qui lui font voir et observer les choses, ce sont les démonstrations. Aussi, quoique nous ne nous souvenions pas d'avoir existé avant le corps, nous sentons cependant que notre âme, en tant qu'elle enveloppe l'essence du corps sous le caractère de l'éternité, est éternelle, et que cette existence éternelle ne peut se mesurer par le temps on s'étendre dans la durée. Ainsi donc, on ne peut dire que notre âme dure, et son existence ne peut être enfermée dans les limites d'un temps déterminé qu'en tant qu'elle enveloppe l'existence actuelle du corps ; et c'est aussi à cette condition seulement qu'elle a le pouvoir de déterminer dans le temps l'existence des choses et de les concevoir sous la notion de durée. PROPOSITION XXIV Plus nous comprenons les choses particulières, et plus nous comprenons Dieu.Démonstration : Cela est évident par le Coroll. de la Propos. 25, part. 1. PROPOSITION XXV L'effort suprême de l'âme et la suprême vertu, c'est de connaître les choses d'une connaissance du troisième genre.Démonstration : La connaissance du troisième genre va de l'idée adéquate d'un certain nombre d'attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l'essence des choses (voyez la Déf. renfermée dans le Schol. 2 de la Propos. 40, part. 2) ; et plus nous comprenons les choses de cette façon, plus nous comprenons Dieu (par la Propos. précéd.) ; par conséquent (par la Propos. 28, part. 4), la vertu suprême de l'âme, c'est-à-dire (par la Déf. 8, part. 4) sa puissance ou sa nature, ou enfin (par la propos. 7, part. 3) son suprême effort, c'est de connaître les choses d'une connaissance du troisième genre. PROPOSITION XXVI Plus l'âme est propre à connaître les choses d'une connaissance du troisième genre, plus elle désire les connaître de cette même façon.Démonstration : La chose est évidente ; car en tant que nous concevons l'âme comme propre à connaître les choses d'une connaissance du troisième genre, nous la concevons en même temps comme y étant déterminée, et par conséquent (Par la Déf. 1 des passions), plus l'âme est propre à ce genre de connaissance, plus elle le désire. C. Q. F. D.Spinoza
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L'ÉTHIQUE

  : Ajouté le 17/5/2008 à 18:56

L'ÉTHIQUE

 

 

QUATRIÈME PARTIE

DE L'ESCLAVAGE DE L'HOMME OU DE LA FORCE DES PASSIONS

 

 

PRÉFACE

Ce que j'appelle esclavage, c'est l'impuissance de l'homme à gouverner et à contenir ses passions. L'homme en effet, quand il est soumis à ses passions, ne se possède plus ; livré à la fortune, il en est dominé à ce point que tout en voyant le mieux il est souvent forcé de faire le pire. J'ai dessein d'exposer dans cette quatrième partie la cause de cet esclavage, et de dire aussi ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de mauvais dans les passions. Mais avant d'entrer en matière, il convient de dire quelques mots sur la perfection et l'imperfection, ainsi que sur le bien et le mal.

Celui qui après avoir résolu de faire un certain ouvrage est parvenu à l'accomplir, à le parfaire, dira que son ouvrage est parfait, et quiconque connaît ou croit connaître l'intention de l'auteur et l'objet qu'il se proposait dira exactement comme lui. Par exemple, si une personne vient à voir quelque construction (et je la suppose inachevée) et qu'elle sache que l'intention de l'architecte a été de bâtir une maison, elle dira que cette maison est imparfaite ; elle l'appellera parfaite, au contraire, aussitôt qu'elle reconnaîtra que l'ouvrage a été conduit jusqu'au point où il remplit la destination qu'on lui voulait donner. Admettez maintenant que cette personne ait devant les yeux un ouvrage tel qu'elle n'en a jamais vu de semblable et qu'elle ne connaisse pas l'intention de l'ouvrier ; elle ne pourra dire si cet ouvrage est achevé ou inachevé, parfait ou imparfait. Voilà quelle a été, à ce qu'il semble, la première signification de ces mots. Mais quand les hommes ont commencé à se former des idées universelles, à concevoir des types divers de maisons, d'édifices, de tours, etc., et à mettre certains types au-dessus des autres, il est arrivé que chacun a donné à un ouvrage le nom de parfait, quand il lui a paru conforme à l'idée universelle qu'il s'était formée, et celui d'imparfait, au contraire, quand il ne lui a pas paru complètement conforme à l'exemplaire qu'il avait conçu ; et cela, bien que cet ouvrage fût aux yeux de l'auteur parfaitement accompli. Telle est, à n'en pas douter, la raison qui explique pourquoi l'on donne communément le nom de parfaites ou d'imparfaites aux choses de la nature, lesquelles ne sont pourtant pas l'ouvrage de la main des hommes. Car les hommes ont coutume de se former des idées universelles tant des choses de la nature que de celles de l'art, et ces idées deviennent pour eux comme les modèles des choses. Or, comme ils sont persuadés d'ailleurs que la nature ne fait rien que pour une certaine fin, ils s'imaginent qu'elle contemple ces modèles et les imite dans ses ouvrages. C'est pourquoi, quand ils voient un être se former dans la nature, qui ne cadre pas avec l'exemplaire idéal qu'ils ont conçu d'un être semblable, ils croient que la nature a été en défaut, qu'elle a manqué son ouvrage, qu'elle l'a laissé imparfait. Nous voyons donc que l'habitude où sont les hommes de donner aux choses le nom de parfaites ou d'imparfaites est fondée sur un préjugé plutôt que sur une vraie connaissance de la nature. Nous avons montré, en effet, dans l'appendice de la première partie, que la nature n'agit jamais pour une fin. Cet être éternel et infini que nous nommons Dieu ou nature agit comme il existe, avec une égale nécessité. La nécessité qui le fait être est la même qui le fait agir (Propos. 16, part. 1). La raison donc ou la cause par laquelle il agit, et par laquelle il existe, est donc une seule et même raison, une seule et même cause. Or, comme il n'existe pas à cause d'une certaine fin, ce n'est pas non plus pour une fin qu'il agit. Il est lui-même le principe de l'action comme il est celui de l'existence, et n'a rien à voir avec aucune fin. Cette espèce de cause, qu'on appelle finale, n'est rien autre chose que l'appétit humain, en tant qu'on le considère comme le principe ou la cause principale d'une certaine chose. Par exemple, quand nous disons que la cause finale d'une maison c'est de se loger, nous n'entendons rien de plus par là sinon que l'homme, s'étant représenté les avantages de la vie domestique, a eu le désir de bâtir une maison. Ainsi donc cette cause finale n'est rien de plus que le désir particulier qu'on vient de dire, lequel est vraiment la cause efficiente de la maison ; et cette cause est pour les hommes la cause première, parce qu'ils sont dans une ignorance commune des causes de leurs appétits. Ils ont bien conscience, en effet, comme je l'ai souvent répété, de leurs actions et de leurs désirs, mais ils ne connaissent pas les causes qui les déterminent à désirer telle ou telle chose.

Quant à cette pensée du vulgaire, que la nature est quelquefois en défaut, qu'elle manque son ouvrage et produit des choses imparfaites, je la mets au nombre de ces chimères dont j'ai traité dans l'appendice de la première partie. Ainsi donc la perfection et l'imperfection ne sont véritablement que des façons de penser, des notions que nous sommes accoutumés à nous faire en comparant les uns aux autres les individus d'une même espèce ou d'un même genre, et c'est pour cela que j'ai dit plus haut (Déf. 6, part. 2) que réalités et perfection étaient pour moi la même chose. Nous sommes habitués en effet à rapporter tous les individus de la nature à un seul genre, auquel on donne le nom de généralissime, savoir, la notion de l'être qui embrasse d'une manière absolue tous les individus de la nature. Quand donc nous rapportons les individus de la nature à ce genre unique, et qu'en les comparant les uns aux autres nous reconnaissons que ceux-ci ont plus d'entité ou de réalité que ceux-là, nous disons qu'ils ont plus de perfection ; et quand nous attribuons à certains individus quelque chose qui implique une négation, comme une limite, un terme, une certaine impuissance, etc., nous les appelons imparfaits, par cette seule raison qu'ils n'affectent pas notre âme de la même manière que ceux que nous nommons parfaits ; et ce n'est point à dire pour cela qu'il leur manque quelque chose qui soit compris dans leur nature, ou que la nature ait manqué son ouvrage. Rien en effet ne convient à la nature d'une chose que ce qui résulte nécessairement de la nature de sa cause efficiente, et tout ce qui résulte nécessairement de la nature d'une cause efficiente se produit nécessairement.

Le bien et le mal ne marquent non plus rien de positif dans les choses considérées en elles-mêmes, et ne sont autre chose que des façons de penser, ou des notions que nous formons par la comparaison des choses. Une seule et même chose en effet peut en même temps être bonne ou mauvaise ou même indifférente. La musique, par exemple, est bonne pour un mélancolique qui se lamente sur ses maux ; pour un sourd, elle n'est ni bonne ni mauvaise. Mais, bien qu'il en soit ainsi, ces mots de bien et de mal, nous devons les conserver. Désirant en effet nous former de l'homme une idée qui soit comme un modèle que nous puissions contempler, nous conserverons à ces mots le sens que nous venons de dire. J'entendrai donc par bien, dans la suite de ce traité, tout ce qui est pour nous un moyen certain d'approcher de plus en plus du modèle que nous nous formons de la nature humaine ; par mal, au contraire, ce qui nous empêche de l'atteindre. Et nous dirons que les hommes sont plus ou moins parfaits, plus ou moins imparfaits suivant qu'ils se rapprochent ou s'éloignent plus ou moins de ce même modèle. Il est important de remarquer ici que quand je dis qu'une chose passe d'une moindre perfection à une perfection plus grande, ou réciproquement, je n'entends pas qu'elle passe d'une certaine essence, d'une certaine forme, à une autre (supposez, en effet, qu'un cheval devienne un homme ou un insecte : dans les deux cas, il est également détruit) ; j'entends par là que nous concevons la puissance d'agir de cette chose, en tant qu'elle est comprise dans sa nature, comme augmentée ou diminuée. Ainsi donc, en général, j'entendrai par perfection d'une chose sa réalité ; en d'autres termes, son essence en tant que cette chose existe et agit d'une manière déterminée. Car on ne peut pas dire d'une chose qu'elle soit plus parfaite qu'une autre parce qu'elle persévère pendant plus longtemps dans l'existence. La durée des choses, en effet, ne peut se déterminer d'après leur essence ; l'essence des choses n'enveloppe aucune durée fixe et déterminée ; mais chaque chose, qu'elle soit plus parfaite ou qu'elle le soit moins, tend à persévérer dans l'être avec la même force par laquelle elle a commencé d'exister ; de façon que sous ce point de vue toutes choses sont égales.

 

 

DÉFINITIONS

I. J'entendrai par bien ce que nous savons certainement nous être utile.

II Par mal, j'entendrai ce que nous savons certainement faire obstacle à ce que nous possédions un certain bien.

Sur ces deux points, voyez la fin de la préface qui précède.

III J'appelle les choses particulières contingentes, en tant que nous ne trouvons rien en elles, à ne considérer que leur essence, qui pose nécessairement leur existence ou qui nécessairement l'exclue.

IV. Ces mêmes choses particulières, je les appelle possibles, en tant que nous ignorons, à ne regarder que les causes qui les doivent produire, si ces causes sont déterminées à les produire.

Dans le Schol. 1 de la Propos. 33, part. 1, je n'ai fait aucune différence entre le possible et le contingent, parce qu'il n'était pas nécessaire en cet endroit de les distinguer soigneusement.

V. J'entendrai, dans ce qui va suivre, par passions contraires, celles qui poussent l'homme en divers sens, quoiqu'elles soient du même genre ; par exemple, la prodigalité et l'avarice, qui sont deux espèces d'amour, et ne digèrent point par leur nature, mais seulement par accident.

VI. J'ai expliqué, dans les Scholies 1 et 2 de la Propos. 18, part. 3, auxquels je renvoie, ce que j'entendrais par une passion pour une chose future, présente ou passée.

Mais il convient de remarquer, en outre, que nous sommes aussi incapables de nous représenter distinctement les distances de temps que celles de lieu, passé une certaine limite : en d'autres termes, de même que des objets éloignés de nous de plus de deux cents pieds, c'est-à-dire dont la distance, par rapport au lieu où nous sommes, excède celle que nous nous représentons distinctement, nous semblent également éloignés, de façon que nous les imaginons d'ordinaire comme situés à la même place, ainsi, quand nous venons à nous représenter des objets dont l'existence dans le temps est séparée du moment présent par un intervalle plus long que ceux que nous sommes habitués à imaginer, nous nous représentons tous ces objets comme également éloignés du présent et nous les rapportons en quelque sorte à un seul moment du temps.

VII. La fin pour laquelle nous faisons une action, c'est pour moi l'appétit.

VIII. Vertu et puissance, à mes yeux, c'est tout un ; en d'autres termes (par la Propos. 7, part. 3), la vertu, c'est l'essence même ou la nature de l'homme, en tant qu'il a la puissance de faire certaines choses qui se peuvent concevoir par les seules lois de sa nature elle-même.

 

AXIOME

Il n'existe dans la nature aucune chose particulière qui n'ait au-dessus d'elle une autre chose plus puissante et plus forte. De sorte que, une chose particulière étant donnée, une autre plus puissante est également donnée, laquelle peut détruire la première.

 

PROPOSITION I

Rien de ce qu'une idée fausse contient de positif n'est détruit par la présence du vrai, en tant que vrai.

Démonstration : L'erreur consiste dans la seule privation de connaissance qu'enveloppent les idées inadéquates (par la Propos. 35, part. 2), et il n'y a rien de positif dans ces idées qui les fasse appeler fausses (par la Propos. 33, part. 2). Tout au contraire, en tant qu'elles se rapportent à Dieu, elles sont vraies (par la Propos. 32, part. 2). Si donc ce qu'une idée fausse a de positif était détruit par la présence du vrai, en tant que vrai, il faudrait donc qu'une idée vraie se détruisit elle-même, ce qui est absurde (par la Propos. 4, part. 3). Donc, rien de ce qu'une idée fausse, etc., C. Q. F. D.

Scholie : Cette proposition se conçoit plus clairement encore par le Coroll. 2 de la Propos. 16, part. 2. Car une image, c'est une idée qui marque la constitution présente du corps humain bien plus que la nature des corps extérieurs ; et cela, non pas d'une manière distincte, mais avec confusion. Voilà l'origine de l'erreur. Lorsque, par exemple, nous regardons le soleil, notre imagination nous dit qu'il est éloigné de nous de deux cents pieds environ ; et cette erreur persiste en nous tant que nous ignorons la véritable distance de la terre au soleil. Cette distance connue détruit l'erreur, mais elle ne détruit pas l'image que se forment nos sens, c'est-à-dire cette idée du soleil qui n'en exprime la nature que relativement à l'affection de notre corps ; de telle sorte que tout en connaissant fort bien la vraie distance qui nous sépare du soleil, nous continuons à l'imaginer près de nous. Ce n'est pas, en effet, ainsi que nous l'avons dit dans le Schol. de la Propos. 35, part. 2, parce que nous ignorons la vraie distance où nous sommes du soleil, que nous l'imaginons près de nous ; c'est parce que l'âme ne conçoit la grandeur du soleil qu'en tant que le corps en est affecté. Ainsi, quand les rayons du soleil, tombant sur la surface de l'eau, se réfléchissent vers nos yeux, nous nous représentons le soleil comme s'il était dans l'eau, bien que nous sachions le lieu véritable qu'il occupe. Et de même, toutes les autres images qui trompent notre âme, soit qu'elles marquent la constitution naturelle de notre corps, soit qu'elles indiquent l'augmentation ou la diminution de sa puissance d'agir, ne sont jamais contraires à la vérité, et ne S'évanouissent pas à sa présence. Du reste, s'il arrive, quand nous sommes sous l'empire d'une fausse crainte, que des nouvelles vraies que nous recevons la fassent évanouir, il arrive aussi, quand nous redoutons un mal qui doit certainement arriver, que de fausses nouvelles dissipent nos appréhensions. Et, par conséquent, ce n'est pas la présence du vrai, en tant que vrai, qui détruit les impressions de l'imagination ; ce sont des impressions plus fortes, qui, de leur nature, excluent l'existence des choses que l'imagination nous représentait, comme nous l'avons montré dans la Propos. 17, part. 2.

 

PROPOSITION II

Nous pâtissons en tant seulement que nous sommes une partie de la nature, laquelle partie ne se peut concevoir indépendamment des autres.

Démonstration : On dit que nous pâtissons, quand il survient en nous quelque chose dont nous ne sommes la cause que partiellement (par la Déf. 2, part. 3), en d'autres termes (par la Déf. 1, part. 3), quelque chose qui ne se peut déduire des seules lois de notre nature. Nous pâtissons donc en tant que nous sommes une partie de la nature, laquelle ne peut se concevoir indépendamment des autres.

 

PROPOSITION III

La force, par laquelle l'homme persévère dans l'existence, est limitée, et la puissance des causes extérieures la surpasse infiniment.

Démonstration : Cela résulte évidemment de l'axiome qui précède. Car l'homme étant donné, quelque chose de plus puissant est aussi donné ; appelons-le A : A lui-même étant donné, quelque chose de plus puissant, B, est aussi donné, et de même à l'infini ; conséquemment, la puissance de l'homme est limitée par la puissance d'une autre chose, et elle est infiniment surpassée par la puissance des causes extérieures. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION IV

Il est impossible que l'homme ne soit pas une partie de la nature, et qu'il ne puisse souffrir d'autres changements que ceux qui se peuvent concevoir par sa seule nature et dont il est la cause adéquate.

Démonstration : La puissance par laquelle les choses particulières, et partant l'homme, conservent leur être, c'est la puissance même de Dieu ou de la nature (par le Coroll. de la Propos. 24, part. 2), non pas en tant qu'infinie, mais en tant qu'elle se peut expliquer par l'essence actuelle de l'homme (en vertu de la Propos. 7, part. 3). Ainsi donc, la puissance de l'homme, en tant qu'on l'explique par son essence actuelle, est une partie de la puissance infinie, c'est-à-dire (par la Propos. 34, part. 1) de l'essence de Dieu ou de la nature. Voilà le premier point. En second lieu, si l'homme ne pouvait souffrir d'autres changements que ceux qui se peuvent concevoir par la nature même de l'homme, il s'ensuivrait (par les Propos. 4 et 6, part. 3) qu'il ne pourrait périr et qu'il devrait exister toujours ; et cela devrait résulter d'une cause soit finie, soit infinie, c'est à savoir, ou bien de la seule puissance de l'homme qui serait capable d'écarter de soi tous les changements dont le principe est dans les causes extérieures, ou bien de la puissance infinie de la nature, qui dirigerait de telle façon toutes les choses particulières que l'homme ne pourrait souffrir d'autres changements que ceux qui servent à sa conservation. Or, la première supposition est absurde (par la Propos. précéd., dont la démonstration est universelle et se peut appliquer à toutes les choses particulières) ; si donc l'homme ne pouvait souffrir d'autres changements que ceux qui se peuvent concevoir par sa seule nature, et s'il était conséquemment nécessaire (comme on vient de le faire voir) qu'il existât toujours, cela devrait résulter de la puissance infinie de Dieu ; et par suite (en vertu de la Propos. 16, part. 1), de la nécessité de la nature divine, en tant qu'elle est affectée de l'idée d'un certain homme, devrait se déduire l'ordre de toute la nature, en tant qu'elle est conçue sous les attributs de l'étendue et de la pensée ; d'où il s'ensuivrait (par la Propos. 21, part. 2) que l'homme serait infini, ce qui est absurde (par la première partie de cette Démonstration). Il est donc impossible que l'homme n'éprouve d'autres changements que ceux dont il est la cause adéquate. C. Q. F. D.

Corollaire : Il suit de là que l'homme est nécessairement toujours soumis aux passions, qu'il suit l'ordre commun de la nature et y obéit et s'y accommode, autant que la nature des choses l'exige.

 

PROPOSITION V

La force et l'accroissement de telle ou telle passion et le degré où elle persévère dans l'existence ne se mesurent point par la puissance avec laquelle nous faisons effort pour persévérer dans l'existence, mais par le rapport de la puissance de telle ou telle cause extérieure avec notre puissance propre.

Démonstration : L'essence de telle ou telle passion ne se peut expliquer par notre essence seule (en vertu des Déf. 1 et 2, part. 3) ; en d'autres termes (en vertu de la Propos. 7, part. 3), la puissance de cette passion ne se peut mesurer par la puissance avec laquelle nous faisons effort pour persévérer dans notre être ; mais (comme on le montre dans la Propos. 16, part. 2) elle se doit nécessairement mesurer par le rapport de la puissance de telle ou telle cause extérieure avec notre puissance propre. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION VI

La force d'une passion ou d'une affection peut surpasser les autres actions ou la puissance de l'homme, de façon que cette affection s'attache obstinément à lui.

Démonstration : La force et l'accroissement des passions et le degré où elles persévèrent dans l'existence se mesurent par le rapport de la puissance des causes extérieures avec la nôtre (par la Propos. précéd.), et par conséquent (en vertu de la Propos. 3, part 4) elles peuvent surpasser la puissance de l'homme, etc. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION VII

Une passion ne peut être empêchée ou détruite que par une passion contraire et plus forte.

Démonstration : Une passion, en tant qu'elle se rapporte à l'âme, c'est une idée par laquelle l'âme affirme la force d'existence plus grande ou plus petite de son corps (en vertu de la Déf. gén. des passions qui se trouve à la fin de la partie 3). Lors donc que l'âme est agitée par quelque passion, le corps éprouve en même temps une affection qui augmente ou diminue sa puissance d'agir. Or cette affection du corps reçoit de sa cause (par la Propos. 5, part. 4) la force de persévérer dans son être et cette force ne peut donc (par la Propos. 6, part. 2) être empêchée ou détruite que par une cause corporelle, qui fasse éprouver au corps une affection contraire à la première (par la Propos. 5, part. 3), et plus forte (Par l'Ax. l, part. 4) ; et par conséquent l'âme est affectée (par la Propos. 12, part. 2) de l'idée d'une affection contraire à la première, et plus forte ; en d'autres termes (par la Déf. gén. des passions), elle éprouve une passion contraire à la première et plus forte, qui exclut par conséquent ou détruit la première ; d'où il résulte finalement qu'une passion ne peut être empêchée ou détruite que par une passion contraire et plus forte. C. Q. F. D.

Corollaire : Une passion, en tant qu'elle se rapporte à l'âme, ne peut être empêchée ou détruite que par l'idée d'une affection du corps contraire à celle que nous éprouvons et plus forte. En effet, la passion que nous éprouvons ne peut être empêchée ou détruite que par une passion plus forte et contraire (en vertu de la Propos. précéd.) ; en d'autres termes (par la Déf. gén. des passions), que par l'idée d'une affection du corps plus forte que celle que nous éprouvons et contraire.

 

PROPOSITION VIII

La connaissance du bien ou du mal n'est rien autre chose que la passion de la joie ou de la tristesse, en tant que nous en avons conscience.

Démonstration : Nous appelons bien ou mal ce qui est utile ou contraire à la conservation de notre être (par les Déf. 1 et 2, part. 4) ; en d'autres termes (par la Propos. 7, part. 3), ce qui augmente ou diminue, empêche ou favorise notre puissance d'agir. Ainsi donc (par les Défin. de la joie et de la tristesse qu'on trouve dans le Schol. de la Propos. 11, part. 3), en tant que nous pensons qu'une certaine chose nous cause de la joie ou de la tristesse, nous l'appelons bonne ou mauvaise ; et conséquemment la connaissance du bien et du mal n'est rien autre chose que l'idée de la joie ou de la tristesse, laquelle suit nécessairement (par la Propos. 22, part. 2) de ces deux mêmes passions. Or cet idée est unie à la passion qu'elle représente de la même façon que l'âme est unie au corps (part la Propos. 21, part. 2) ; en d'autres termes (comme on l'a montré dans le Schol. de cette même Propos.), cette idée ne se distingue véritablement de cette passion, c'est-à-dire (par la Défin. génér. des pass.) de l'idée de l'affection du corps qui lui correspond, que par le seul concept. Donc la connaissance du bien et du mal n'est rien autre chose que la passion elle-même, en tant que nous en avons conscience. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION IX

La passion dont on imagine la cause comme présente est plus forte que si on imaginait cette même cause comme absente.

Démonstration : Imaginer, c'est avoir une idée par laquelle l'âme aperçoit une chose comme présente (voyez la Défin. de l'imagination dans le Schol. de la Propos. 17, part. 2) ; et cette idée cependant marque plutôt la constitution du corps humain que la nature de la chose extérieure (par le Coroll. 2 de la Propos. 16, part. 2). Une passion, c'est donc (par la Définition générale des passions.) un acte d'imagination, en tant qu'il marque la constitution du corps. Or (par la Propos. 17, part. 2), l'imagination a plus de force, tant qu'on n'imagine rien qui exclue l'existence présente de la chose extérieure. Donc aussi la passion dont on imagine la cause comme présente devra être plus forte que si on imaginait cette même cause comme absente. C. Q. F. D.

Scholie : Quand j'ai dit plus haut, dans la Propos. 18, part. 3, que l'image d'une chose future ou passée nous affectait de la même manière que si cette chose était présente, j'ai expressément averti que cela n'était vrai qu'en tant que nous considérons seulement l'image de la chose ; car cette image est de même nature, soit que nous ayons déjà imaginé la chose, soit que nous ne l'ayons pas encore imaginée. Mais je n'ai point nié que cette image ne devînt plus faible quand nous venons à contempler des choses présentes qui excluent l'existence présente de la chose future ; et si j'ai négligé de faire alors cette remarque, c'est que j'avais dessein de traiter dans une autre partie de la force des passions.

Corollaire : L'image d'une chose future ou passée, c'est-à-dire d'une chose qui est considérée par nous dans un certain rapport avec l'avenir ou le passé, à l'exclusion du présent, est plus faible, toutes choses égales d'ailleurs, que l'image d'une chose présente ; et par conséquent toute passion qui a pour objet une chose présente ou passée est plus faible qu'une passion dont l'objet existe présentement.

 

PROPOSITION X

Nous sommes plus fortement affectés à l'égard d'une chose future que nous imaginons comme prochaine que si nous imaginions son existence comme éloignée du temps présent, et le souvenir d'une chose dont l'existence est récente nous affecte aussi avec plus de force que si nous imaginions qu'elle est disparue depuis longtemps.

Démonstration : En effet, en tant que nous imaginons une chose comme prochaine ou comme récemment disparue, il est de soi évident que l'acte de notre imagination exclut moins l'existence de cette chose que si nous imaginions son existence future comme éloignée ou son existence passée comme récente ; et, en conséquence (par la précéd. Propos.), nous serons affectés plus fortement à son égard. C. Q. F. D.

Scholie : Il suit de ce qu'on a remarqué après la Défin. 6, part. 4, que quand des objets sont éloignés de nous par un intervalle de temps trop grand pour que notre imagination le puisse déterminer, bien que nous comprenions qu'ils sont séparés les un des autres par un long intervalle de temps, les passions que nous éprouvons à leur égard sont également faibles.

 

PROPOSITION XI

Notre passion pour un objet que nous imaginons comme nécessaire est plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, qu'elle ne serait pour un objet possible ou contingent, en d'autres termes, non nécessaire.

Démonstration : En tant que nous imaginons une chose comme nécessaire, nous affirmons son existence, et au contraire, nous nions l'existence d'une chose en tant que nous l'imaginons comme non nécessaire (par le Schol. 1 de la Propos. 33, part. 1) ; d'où il suit (par la propos. 9, part. 4) que notre passion est plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, pour un objet que nous imaginons comme nécessaire que pour un objet qui ne l'est pas. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XII

Notre passion est plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, pour un objet que nous savons ne pas exister présentement et que nous imaginons comme possible que pour un objet contingent.

Démonstration : En tant que nous imaginons un objet comme contingent, nous ne sommes affectés de l'image d'aucune chose qui pose l'existence de cet objet (par la Déf. 3, part. 4), et au contraire (suivant l'hypothèse), nous imaginons certaines choses qui excluent son existence présente ; d'un autre côté, en tant que nous imaginons ce même objet comme possible dans l'avenir, nous imaginons certaines choses qui posent son existence (par la Déf. 4, part. 4), c'est-à-dire (par la Propos. 18, part. 3) qui alimentent dans notre âme l'espérance ou la crainte ; d'où il suit que notre passion pour un objet possible est plus forte. C. Q. F. D.

Corollaire : Notre passion pour une chose que nous savons ne pas exister présentement et que nous imaginons comme contingente est beaucoup plus faible que si nous imaginions la chose comme nous étant présentes.

Démonstration : Notre passion pour un objet que nous imaginons comme présent est plus forte que si nous l'imaginions comme futur (par le Coroll. de la Propos. 9, part. 4), et elle est d'autant plus énergique que nous imaginons l'intervalle qui la sépare du présent comme plus petit (par la Propos. 10, part. 4). Par conséquent, notre passion pour une chose que nous imaginons dans un avenir lointain est beaucoup plus faible que si nous l'imaginions dans le présent, et cependant (par la Propos. précéd.) elle est plus forte que si nous l'imaginions comme contingente ; de telle façon que notre passion pour une chose contingente est beaucoup plus faible que si nous l'imaginions comme nous étant présente. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XIII

Notre passion pour un objet contingent que nous savons ne pas exister présentement est plus faible, toutes choses égales d'ailleurs, que notre passion pour un objet passé.

Démonstration : En tant que nous imaginons une chose comme contingente, nous ne sommes affectés de l'image d'aucune autre chose qui pose l'existence de celle-là (par la Déf. 3, part. 4) ; au contraire (par hypothèse), nous imaginons certaines choses qui excluent l'existence de la chose contingente dont il s'agit. Mais en tant que nous imaginons un objet en relation avec le passé, par là même nous devons imaginer quelque chose qui rappelle cet objet à notre mémoire, c'est-à-dire qui suscite l'image de cet objet (voyez la Propos. 18, part. 2, et son Schol.) et nous le fasse contempler comme présent (par le Coroll. de la Propos. 17, part. 2). Ainsi donc (par la Propos. 9, part. 4), notre passion pour un objet contingent que nous savons ne pas exister présentement est plus faible, toutes choses égales d'ailleurs, que notre passion pour un objet passé. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XIV

La vraie connaissance du bien et du mal, en tant que vraie, ne peut empêcher aucune passion ; elle ne le peut qu'en tant qu'on la considère comme une passion.

Démonstration : Une passion, c'est (d'après la Déf. gén. des pass.) une idée par laquelle l'âme affirme que son corps a une force d'exister plus grande ou plus petite qu'auparavant, et conséquemment (par la Propos. 1, part. 4) rien de positif ne peut être détruit en elle par la présence du vrai ; d'où il suit que la vraie connaissance du bien et du mal, en tant que vraie, ne peut empêcher aucune passion. Mais en tant que cette connaissance est une passion (voyez la Propos. 8, part. 4), si elle est plus forte qu'une passion contraire, elle pourra l'empêcher, et ne le pourra d'ailleurs qu'à ce seul titre (par la Propos. 7, part. 4.). C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XV

Le désir qui naît de la connaissance vraie du bien et du mal peut être détruit ou empêché par beaucoup d'autres désirs qui naissent des passions dont notre âme est agitée en sens divers.

Démonstration : De la connaissance vraie du bien et du mal, en tant qu'elle est une passion (par la Propos. 8, part. 4), provient nécessairement un désir (par la Déf. 1 des passions), lequel est d'autant plus fort que la passion d'où il provient est elle-même plus forte (par la Propos. 37, part. 3) ; mais comme ce désir (par hypothèse) naît de ce que nous avons une connaissance vraie, il s'ensuit qu'il est en nous, en tant que nous agissons (par la Propos. 3, part. 3), et partant qu'il doit être conçu par notre seule essence (en vertu de la Déf. 2, part. 3), et que sa force et son accroissement doivent se mesurer par la seule puissance de l'homme (Propos. 7, part. 3). Or, les désirs qui naissent des passions qui agitent notre âme en sens divers sont d'autant plus forts que ces passions ont plus d'énergie, et par conséquent leur force et leur accroissement (en vertu de la Propos. 5, part. 4) doivent se mesurer par la puissance des causes extérieures, laquelle, si on la compare à la nôtre, la surpasse indéfiniment (par la Propos. 3, part. 4) ; et ainsi donc les désirs qui naissent de passions semblables peuvent être plus forts que celui qui naît de la connaissance vraie du bien et du mal, et partant (par la Propos. 7, part. 4) ils peuvent étouffer ou empêcher ce désir. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XVI

Le désir qui provient de la connaissance du bien et du mal, en tant que cette connaissance regarde l'avenir, peut facilement être étouffé ou empêché par le désir des choses présentes qui ont pour nous de la douceur.

Démonstration : Notre passion pour une chose que nous imaginons comme future est plus faible que pour une chose présente (par le Coroll. de la Propos. 9, part. 4). Or, le désir qui provient de la connaissance vraie du bien et du mal, quoique cette connaissance porte sur des choses présentes qui nous sont agréables, peut être chassé ou empêché par quelque désir téméraire (en vertu de la Propos. précéd., dont la démonstration est universelle). Donc, le désir qui naît de cette même connaissance, en tant qu'elle regarde l'avenir, peut aisément être étouffé ou empêché, etc. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XVII

Le désir qui provient de la connaissance vraie du bien et du mal, en tant qu'elle porte sur des choses contingentes, peut plus facilement encore être empêché par le désir des choses présentes.

Démonstration : Cette proposition se démontre de la même manière que la Propos. précédente, par le Coroll. de la Propos. 12, part. 4.

Scholie : Je crois avoir expliqué par ce qui précède pourquoi les hommes sont plus touchés par l'opinion que par la raison, pourquoi la connaissance vraie du bien et du mal ébranle notre âme, et pourquoi enfin elle cède souvent à toute espèce de passion mauvaise. C'est ce qui fait dire au poète : Je vois le meilleur, je l'approuve, et je fais le pire. Et la même pensée semble animer l'Ecclésiaste, quand il dit : Qui augmente sa science augmente ses douleurs. Je ne prétends point conclure de là qu'il soit préférable d'ignorer que de savoir, ni que l'homme intelligent et l'homme stupide soient également capables de modérer leurs passions. Je veux seulement faire comprendre qu'il est nécessaire de connaître l'impuissance de notre nature aussi bien que sa puissance, de savoir ce que la raison peut faire pour modérer les passions, et ce qu'elle ne peut pas faire. Or, dans cette quatrième partie, je ne traite que de l'impuissance de l'homme, voulant traiter ailleurs de la puissance de l'homme sur ses passions.

 

PROPOSITION XVIII

Spinoza
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L'ÉTHIQUE

  : Ajouté le 17/5/2008 à 18:53

L'ÉTHIQUE

 

 

TROISIÈME PARTIE

DE L'ORIGINE ET DE LA NATURE DES PASSIONS

 

 

PRÉFACE

Quand on lit la plupart des philosophes qui ont traité des passions et de la conduite des hommes, on dirait qu'il n'a pas été question pour eux de choses naturelles, réglées par les lois générales de l'univers, mais de choses placées hors du domaine de la nature. Ils ont l'air de considérer l'homme dans la nature comme un empire dans un autre empire. A les en croire, l'homme trouble l'ordre de l'univers bien plus qu'il n'en fait partie ; il a sur ses actions un pouvoir absolu et ses déterminations ne relèvent que de lui-même. S'il s'agit d'expliquer l'impuissance et l'inconstance de l'homme, ils n'en trouvent point la cause dans la puissance de la nature universelle, mais dans je ne sais quel vice de la nature humaine ; de là ces plaintes sur notre condition, ces moqueries, ces mépris, et plus souvent encore cette haine contre les hommes ; de là vient aussi que le plus habile ou le plus éloquent à confondre l'impuissance de l'âme humaine passe pour un homme divin. Ce n'est pas à dire que des auteurs éminents (dont j'avoue que les travaux et la sagacité m'ont été très-utiles) n'aient écrit un grand nombre de belles choses sur la manière de bien vivre, et n'aient donné aux hommes des conseils pleins de prudence ; mais personne que je sache n'a déterminé la véritable nature des passions, le pouvoir qu'elles ont sur l'âme et celui dont l'âme dispose à son tour pour les modérer. Je sais que l'illustre Descartes, bien qu'il ait cru que l'âme a sur ses actions une puissance absolue, s'est attaché à expliquer les passions humaines par leurs causes premières, et à montrer la voie par où l'âme peut arriver à un empire absolu sur ses passions ; mais, à mon avis du moins, ce grand esprit n'a réussi à autre chose qu'à montrer son extrême pénétration, et je me réserve de prouver cela quand il en sera temps. Je reviens à ceux qui aiment mieux prendre en haine ou en dérision les passions et les actions des hommes que de les comprendre. Pour ceux-là, sans doute, c'est une chose très-surprenante que j'entreprenne de traiter des vices et des folies des hommes à la manière des géomètres, et que je veuille exposer, suivant une méthode rigoureuse et dans un ordre raisonnable, des choses contraires à la raison, des choses qu'ils déclarent à grands cris vaines, absurdes, dignes d'horreur. Mais qu'y faire ? cette méthode est la mienne. Rien n'arrive, selon moi, dans l'univers qu'on puisse attribuer à un vice de la nature. Car la nature est toujours la même ; partout elle est une, partout elle a même vertu et même puissance ; en d'autres termes, les lois et les règles de la nature, suivant lesquelles toutes choses naissent et se transforment, sont partout et toujours les mêmes, et en conséquence, on doit expliquer toutes choses, quelles qu'elles soient, par une seule et même méthode, je veux dire par les règles universelles de la nature

Il suit de là que les passions, telles que la haine, la colère, l'envie, et autres de cette espèce, considérées en elles-mêmes, résultent de la nature des choses tout aussi nécessairement que les autres passions ; et par conséquent, elles ont des causes déterminées qui servent à les expliquer ; elles ont des propriétés déterminées tout aussi dignes d'être connues que les propriétés de telle ou telle autre chose dont la connaissance a le privilège exclusif de nous charmer.

Je vais donc traiter de la nature des passions, de leur force, de la puissance dont l'âme dispose à leur égard, suivant la même méthode que j'ai précédemment appliquée à la connaissance de Dieu et de l'âme, et j'analyserai les actions et les appétits des hommes, comme s'il était question de lignes, de plans et de solides.

 

 

DÉFINITIONS

 

I. J'appelle cause adéquate celle dont l'effet peut être clairement et distinctement expliqué par elle seule, et cause inadéquate ou partielle celle dont l'effet ne peut par elle seule être conçu.

II. Quand quelque chose arrive, en nous ou hors de nous, dont nous sommes la cause adéquate, c'est-à-dire (par la Déf. précéd.) quand quelque chose, en sous ou hors de nous, résulte de notre nature et se peut concevoir par elle clairement et distinctement, j'appelle cela agir. Quand, au contraire, quelque chose arrive en nous ou résulte de notre nature, dont nous ne sommes point cause, si ce n'est partiellement, j'appelle cela pâtir.

 III. J'entends par passions (affectus) ces affections de corps (affectiones) qui augmentent ou diminuent, favorisent ou empêchent sa puissance d'agir, et j'entends aussi en même temps les idées de ces affections.

C'est pourquoi, si nous pouvons être cause adéquate de quelqu'une de ces affections, passion (affectus) exprime alors une action ; partout ailleurs, c'est une passion véritable.

 

 POSTULATS

 I. Le Corps humain peut-être affecté de plusieurs modifications par lesquelles sa puissance d'agir est augmentée ou diminuée, et aussi d'autres modifications qui ne rendent sa puissance d'agir ni plus grand, ni plus petite

Ce Postulat ou Axiome est fondé sur le Post. 1 et les Lem. 5 et 6, qu'on peut voir après la Propos. 13 de la partie 2.

II. Le corps humain peut souffrir plusieurs changements et retenir néanmoins les impressions ou traces des choses (voir à ce sujet le Post. 5, partie 2), et par suite leurs images (pour la définition desquelles, voyez le Schol. de la Propos. 17, partie 2).

 

PROPOSITION I

Notre âme fait certaines actions et souffre certaines passions ; savoir : en tant qu'elle a des idées adéquates, elle fait certaines actions ; et en tant qu'elle a des idées inadéquates, elle souffre certaines passions.

Démonstration : Les idées d'une âme quelconque sont, les unes adéquates, les autres mutilées et confuses (par le Schol. de la Propos. 40, partie 2). Or, les idées qui sont adéquates dans une certaine âme, sont adéquates en Dieu, en tant qu'il constitue l'essence de cette âme (par le Corollaire de la Propos. 11, partie 2) ; et quant à celles qui, dans l'âme, sont inadéquates, elles sont, comme les autres, adéquates en Dieu (par le même Corollaire), non pas, il est vrai, en tant seulement qu'il contient l'essence de cette âme, mais en tant qu'il contient aussi en même temps les autres âmes de l'univers.

Maintenant, une idée quelconque étant donnée, quelque effet doit nécessairement s'ensuivre (par la Propos. 36, partie 1) ; et cet effet, Dieu en est la cause adéquate (voyez la Déf. l, part. 3), non pas en tant qu'infini, mais en tant qu'affecté de l'idée donnée (voyez la Propos. 9, partie 2). Or, ce même effet dont Dieu est la cause, en tant qu'affecté d'une idée qui est adéquate en une certaine âme, cette âme en est aussi cause adéquate (par le Coroll. de la Propos. 11, partie 2). Donc notre âme, en tant qu'elle a des idées adéquates, doit (par la Déf. 2, partie 3) nécessairement opérer quelque action. Et c'est là le premier point qu'il fallait démontrer. De plus, tout effet qui suit nécessairement d'une idée qui est adéquate en Dieu, en tant qu'il contient en soi non pas seulement l'âme d'un seul l'homme, mais avec elle en même temps les autres âmes de l'univers, tout est de cette espèce, dis-je, l'âme de cet homme n'en est pas la cause adéquate (par le même Corollaire de la Propos. 11, part. 2), mais seulement la cause partielle ; et en conséquence (par la Déf. 2, partie 3), l'âme, en tant qu'elle a des idées inadéquates, est nécessairement affectée de quelque passion ; c'est le second point que nous voulions établir. Donc enfin, etc. C. Q. F. D.

Corollaire : Il suit de là que l'âme est sujette à d'autant plus de passions qu'elle a plus d'idées inadéquates ; et au contraire, qu'elle produit d'autant plus d'actions qu'elle a plus d'idées adéquates.

 

PROPOSITION II

Ni le corps ne peut déterminer l'âme à la pensée, ni l'âme le corps au mouvement et au repos, ou a quoi que ce puisse être.

Démonstration : Tous les modes de la pensée ont pour cause Dieu, en tant que chose pensante, et non en tant qu'il se développe par un autre attribut (par la Propos. 6, partie 2) ; par conséquent, ce qui détermine l'âme a la pensée, c'est un mode de la pensée, et non un mode de l'étendue ; en d'autres termes (par la Déf. 1, partie 2), ce n'est pas le corps. Voilà le premier point. De plus, le mouvement et le repos du corps doivent provenir d'un autre corps qui lui-même est déterminé par un autre corps au mouvement et au repos ; et, en un mot, tout ce qui se produit dans un corps a dû provenir de Dieu, en tant qu'affecté d'un certain mode de l'étendue, et non d'un certain mode de la pensée (en vertu de la même Propos. 6, part. 2) ; en d'autres termes, tout cela ne peut provenir de l'âme, qui (par la Propos. 11, partie 2) est un mode de la pensée. Voilà le second point. Donc, ni le corps, etc. C. Q. F. D.

Scholie : Cela se conçoit plus clairement encore par ce qui a été dit dans le scholie de la Propos. 7, part. 2, savoir, que l'âme et le corps sont une seule et même chose, qui est conçue tantôt sous l'attribut de la pensée, tantôt sous celui de l'étendue. D'où il arrive que l'ordre, l'enchaînement des choses, est parfaitement un, soit que l'on considère la nature sous tel attribut ou sous tel autre, et partant, que l'ordre des actions et des passions de notre corps et l'ordre des actions et des passions de l'âme sont simultanés de leur nature. C'est ce qui résulte aussi d'une façon évidente de la démonstration de la Propos. 7, partie 2.

Mais, quelle que soit la force de ces preuves, et bien qu'il ne reste véritablement aucune raison de douter encore, j'ai peine à croire que les hommes puissent être amenés à peser avec calme mes démonstrations, à moins que je ne les confirme par l'expérience ; tant est grande chez eux cette conviction, que c'est par la seule volonté de l'âme que le corps est mis tantôt en mouvement, tantôt en repos, et qu'il exécute enfin un grand nombre d'opérations qui s'accomplissent au gré de l'âme et sont l'ouvrage de la pensée. Personne, en effet, n'a déterminé encore ce dont le corps est capable ; en d'autres termes, personne n'a encore appris de l'expérience ce que le corps peut faire et ce qu'il ne peut pas faire, par les seules lois de la nature corporelle et sans recevoir de l'âme aucune détermination. Et il ne faut point s'étonner de cela, puisque personne encore n'a connu assez profondément l'économie du corps humain pour être en état d'en expliquer toutes les fonctions ; et je ne parle même pas ici de ces merveilles qu'on observe dans les animaux et qui surpassent de beaucoup la sagacité des hommes, ni de ces actions des somnambules qu'ils n'oseraient répéter durant la veille : toutes choses qui montrent assez que le corps humain, par les seules lois de la nature, est capable d'une foule d'opérations qui sont pour l'âme jointe à ce corps un objet d'étonnement. Ajoutez encore que personne ne sait comment et par quels moyens l'âme meut le corps, ni combien de degrés de mouvement elle lui peut communiquer, ni enfin avec quelle rapidité elle est capable de le mouvoir. D'où il suit que, quand les hommes disent que telle ou telle action du corps vient de l'âme et de l'empire qu'elle a sur les organes, ils ne savent vraiment ce qu'ils disent, et ne font autre chose que confesser en termes flatteurs pour leur vanité qu'ils ignorent la véritable cause de cette action et en sont réduits à l'admirer. Mais, diront-ils, que nous sachions ou que nous ignorions par quels moyens l'âme meut le corps, nous savons du moins par expérience que si l'âme humaine n'était pas disposée à penser, le corps resterait dans l'inertie. Notre propre expérience nous apprend encore qu'un grand nombre d'actions, comme parler et se taire, sont entièrement au pouvoir de l'âme, et par conséquent nous devons croire qu'elles dépendent de sa volonté. Je répondrai en demandant à mon tour, premièrement, si nous ne savons pas par expérience que l'âme est incapable de penser quand le corps est dans l'inertie ; car enfin, aussitôt que le corps est endormi, l'âme ne tombe-t-elle pas dans le sommeil ? et conserve-t-elle le pouvoir de penser qu'elle avait durant la veille ? Ce n'est pas tout ; je crois qu'il n'est personne qui n'ait éprouvé que l'âme n'est pas toujours également propre à penser à un même objet ; mais à mesure que le corps est mieux disposé à ce que l'image de telle ou telle chose soit excitée en lui, l'âme est plus propre à en faire l'objet de sa contemplation. On répondra sans doute qu'il est impossible de déduire des seules lois de la nature corporelle les causes des édifices, des peintures et de tous les ouvrages de l'art humain, et que le corps humain, s'il n'était déterminé et guidé par l'âme, serait incapable, par exemple, de construire un temple. Mais j'ai déjà montré que ceux qui parlent ainsi ne savent pas ce dont le corps est capable, ni ce qui peut se déduire de la seule considération de sa nature ; et l'expérience leur fait bien voir que beaucoup d'opérations s'accomplissent par les seules lois de la nature, qu'ils auraient jugées impossibles sans la direction de l'âme, comme les actions que font les somnambules en dormant et dont ils sont tout étonnés quand ils se réveillent. J'ajoute enfin que le mécanisme du corps humain est fait avec un art qui surpasse infiniment l'industrie humaine ; et, sans vouloir ici faire usage de cette proposition que j'ai démontrée plus haut, savoir, que de la nature considérée sous un attribut quelconque il résulte une infinité de choses, je passe immédiatement à la seconde objection qu'on m'adresse.

Certes, j'accorderai volontiers que les choses humaines en iraient bien mieux, s'il était également au pouvoir de l'homme et de se taire et de parler ; mais l'expérience est là pour nous enseigner, malheureusement trop bien, qu'il n'y a rien que l'homme gouverne moins que sa langue, et que la chose dont il est le moins capable, c'est de modérer ses appétits ; d'où il arrive que la plupart se persuadent que nous ne sommes libres qu'à l'égard des choses que nous désirons faiblement, par la raison que l'appétit qui nous porte vers ces choses peut aisément être comprimé par le souvenir d'un autre objet que notre mémoire nous rappelle fréquemment ; et ils croient au contraire que nous ne sommes point libres à l'égard des choses que nous désirons avec force et que le souvenir d'un autre objet ne peut nous faire cesser d'aimer. Mais il est indubitable que rien n'empêcherait ces personnes de croire que nos actions sont toujours libres, si elles ne savaient pas par expérience qu'il nous arrive souvent de faire telle action dont nous nous repentons ensuite, et souvent aussi, quand nous sommes agités par des passions contraires, de voir le meilleur et de faire le pire. C'est ainsi que l'enfant s'imagine qu'il désire librement le lait qui le nourrit ; s'il s'irrite, il se croit libre de chercher la vengeance ; s'il a peur, libre de s'enfuir. C'est encore ainsi que l'homme ivre est persuadé qu'il prononce en pleine liberté d'esprit ces mêmes paroles qu'il voudrait bien retirer ensuite, quand il est redevenu lui-même ; que l'homme en délire, le bavard, l'enfant et autres personnes de cette espèce sont convaincues qu'elles parlent d'après une libre décision de leur âme, tandis qu'il est certain qu'elles ne peuvent contenir l'élan de leur parole. Ainsi donc, l'expérience et la raison sont d'accord pour établir que les hommes ne se croient libres qu'à cause qu'ils ont conscience de leurs actions et ne l'ont pas des causes qui les déterminent, et que les décisions de l'âme ne sont rien autre chose que ses appétits, lesquels varient par suite des dispositions variables du corps. Chacun, en effet, se conduit en toutes choses suivant la passion dont il est affecté : ceux qui sont livrés au conflit de plusieurs passions contraires ne savent trop ce qu'ils veulent ; et enfin, si nous ne sommes agités d'aucune passion, la moindre impulsion nous pousse çà et là en des directions diverses. Or, il résulte clairement de tous ces faits que la décision de l'âme et l'appétit ou détermination du corps sont choses naturellement simultanées, ou, pour mieux dire, sont une seule et même chose, que nous appelons décision quand nous la considérons sous le point de vue de la pensée et l'expliquons par cet attribut, et détermination quand nous la considérons sous le point de vue de l'étendue et l'expliquons par les lois du mouvement et du repos ; mais tout cela deviendra plus clair encore par la suite de ce traité. Ce que je veux surtout qu'on remarque ici avec une attention particulière, c'est que nous ne pouvons rien faire par la décision de l'âme qu'à l'aide de la mémoire. Par exemple, nous ne pouvons prononcer une parole qu'à condition de nous en souvenir. Or, il ne dépend évidemment pas du libre pouvoir de l'âme de se souvenir d'une chose ou de l'oublier. Aussi pense-t-on que cela seulement est au pouvoir de notre âme, savoir, de nous taire ou de parler à volonté sur une chose que la mémoire nous rappelle. Mais, en vérité, quand nous rêvons que nous parlons, ne croyons-nous pas que nous prononçons certaines paroles en vertu d'une libre décision de l'âme ? et cependant nous ne parlons effectivement pas ; ou, si nous parlons, c'est par un mouvement spontané de notre corps. Nous rêvons aussi quelquefois que nous tenons certaines choses cachées en vertu d'une décision semblable à celle qui nous fait taire ces choses durant la veille. Enfin nous croyons en songe faire librement des actions qu'éveillés nous n'oserions pas accomplir ; et puisqu'il en est ainsi, je voudrais bien savoir s'il faut admettre dans l'âme deux espèces de décisions, savoir, les décisions fantastiques et les décisions libres. Que si on ne veut pas extravaguer à ce point, il faut nécessairement accorder que cette décision de l'âme que nous croyons libre n'est véritablement pas distinguée de l'imagination ou de la mémoire, qu'elle n'est au fond que l'affirmation que toute idée, en tant qu'idée, enveloppe nécessairement (voir la Propos. 49, partie 2). Par conséquent, ces décisions de l'âme naissent en elle avec la même nécessité que les idées des choses qui existent actuellement. Et tout ce que je puis dire à ceux qui croient qu'ils peuvent parler, se taire, en un mot, agir, en vertu d'une libre décision de l'âme, c'est qu'ils rêvent les yeux ouverts.

 

PROPOSITION III

Les actions de l'âme ne proviennent que des idées adéquates, ses passions que des idées inadéquates.

Démonstration : Ce qu'il y a de fondamental et de constitutif dans l'essence de l'âme, ce n'est autre chose que l'idée du corps pris comme existant en acte (par les Propos. 11 et 13, partie 2), laquelle idée se compose de plusieurs autres idées (par la Propos. 15, partie 2), les unes adéquates, (par le Corollaire de la Propos. 29, partie 2). les autres inadéquates Ainsi donc, tout ce qui suit de la nature de l'âme et dont l'âme est la cause prochaine, tout ce qui, en conséquence, doit être conçu par elle, tout cela, dis-je, doit nécessairement suivre d'une idée adéquate ou d'une idée inadéquate. Or, en tant que l'âme a des idées adéquates, elle pâtit (par la Propos. 1, partie 3) ; donc les actions de l'âme ne suivent que des idées adéquates, et, par conséquent, l'âme ne pâtit qu'en tant qu'elle a des idées inadéquates. C. Q. F. D.

Scholie : Nous voyons par là que les passions ne se rapportent à l'âme qu'en tant qu'elle a en soi quelque chose qui enveloppe une négation, en d'autres termes, qu'en tant qu'elle est une partie de la nature, laquelle, prise en soi et indépendamment des autres parties, ne peut se concevoir clairement et distinctement ; et par cette raison, je pourrais montrer que les passions ont avec les choses particulières le même rapport qu'avec l'âme, et ne se peuvent concevoir d'aucune autre manière ; mais mon objet est de traiter seulement de l'âme humaine.

 

PROPOSITION IV

Aucune chose ne peut être détruite que par une cause extérieure.

Démonstration : Cette proposition est évidente par elle-même ; car la définition d'une chose quelconque contient l'affirmation et non la négation de l'essence de cette chose ; en d'autres termes, elle pose son essence, elle ne la détruit pas. Donc, tant que l'on considérera seulement la chose, abstraction faite de toute cause extérieure, on ne pourra rien trouver en elle qui soit capable de la détruire. C. Q. F. D. 

 

PROPOSITION V

Deux choses sont de nature contraire ou ne peuvent exister en un même sujet, quand l'une peut détruire l'autre.

Démonstration : Car si ces deux choses pouvaient se convenir ou exister ensemble dans un même sujet, il pourrait donc y avoir en un sujet quelque chose qui fût capable de le détruire, ce qui est absurde (par la Propos. précéd.). Donc, etc. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION VI

Toute chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être.

Démonstration : En effet, les choses particulières sont des modes qui expriment les attributs de Dieu d'une certaine façon déterminée (par le Corollaire de la Propos. 25, partie 1), c'est-à-dire (par la Propos. 34, partie 1) des choses qui expriment d'une certaine façon déterminée la puissance divine par qui Dieu est et agit. De plus, aucune chose n'a en soi rien qui la puisse détruire, rien qui supprime son existence (par la Propos. 4, partie 3) ; au contraire, elle est opposée à tout ce qui peut détruire son existence (par la Propos. précéd.), et par conséquent, elle s'efforce, autant qu'il est en elle, de persévérer dans son être. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION VII

L'effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n'est rien de plus que l'essence actuelle de cette chose.

Démonstration : L'essence d'un être quelconque étant donnée, il en résulte nécessairement certaines choses (par la Propos. 36, partie 1) ; et tout être ne peut rien de plus que ce qui suit nécessairement de sa nature déterminée (par la Propos. 29, partie 1). Par conséquent, la puissance d'une chose quelconque, ou l'effort par lequel elle agit ou tend à agir, seule ou avec d'autres choses, en d'autres termes (par la Propos. 6, partie 3), la puissance d'une chose, ou l'effort par lequel elle tend à persévérer dans son être, n'est rien de plus que l'essence donnée ou actuelle de cette chose. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION VIII

L'effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n'enveloppe aucun temps fini, mais un temps indéfini.

Démonstration : Si, en effet, il enveloppait un temps limité, qui déterminât la durée de la chose, il s'ensuivrait de cette puissance même par laquelle la chose existe, qu'après un certain temps elle ne pourrait plus exister et devrait être détruite. Or, cela est absurde (par la Propos. 4, partie 3) ; donc l'effort par lequel une chose existe n'enveloppe aucun temps déterminé ; mais, au contraire, puisque cette chose (en vertu de cette même Propos.), si elle n'est détruite par aucune cause extérieure, devra, par cette même puissance qui la fait être, toujours continuer d'être, il s'ensuit que l'effort dont nous parlons enveloppe un temps indéfini. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION IX

L'âme, soit en tant qu'elle a des idées claires et distinctes, soit en tant qu'elle en a de confuses, s'efforce de persévérer indéfiniment dans son être, et a conscience de cet effort.

Démonstration : L'essence de l'âme est constituée par des idées adéquates et inadéquates (comme nous l'avons montré dans la Propos. 3, partie 3), et conséquemment (par la Propos. 7, partie 3) elle tend à persévérer dans son être en tant qu'elle contient celles-ci aussi bien qu'en tant qu'elle contient celles-là ; et elle y tend pour une durée indéfinie (par la Propos. 8, partie 3). Or, l'âme (par la Propos. 23, partie 2) ayant, par les idées des affections du corps, conscience d'elle-même, il s'ensuit que l'âme (par la Propos. 7, partie 3) a conscience de son effort. C. Q. F. D.

Scholie : Cet effort, quand il se rapporte exclusivement à l'âme, s'appelle volonté ; mais quand il se rapporte à l'âme et au corps tout ensemble, il se nomme appétit. L'appétit n'est donc que l'essence même de l'homme, de laquelle découlent nécessairement toutes les modifications qui servent à sa conservation, de telle sorte que l'homme est déterminé à les produire. De plus, entre l'appétit et le désir il n'y a aucune différence, si ce n'est que le désir se rapporte la plupart du temps à l'homme, en tant qu'il a conscience de son appétit ; et c'est pourquoi on le peut définir de la sorte : Le désir, c'est l'appétit avec conscience de lui-même. Il résulte de tout cela que ce qui fonde l'effort, le vouloir, l'appétit, le désir, ce n'est pas qu'on ait jugé qu'une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu'une chose est bonne par cela même qu'on y tend par l'effort, le vouloir, l'appétit le désir.

 

PROPOSITION X

Une idée qui exclut l'existence de notre corps ne se peut rencontrer dans notre âme ; elle lui est contraire.

Démonstration : Tout ce qui peut détruire notre corps ne se peut rencontrer en lui (par la Propos. 5, partie 3) ; par conséquent l'idée d'une telle chose ne se peut non plus rencontrer en Dieu, en tant qu'il a l'idée de notre corps (par le Corollaire de la Propos. 9, partie 2), ou en d'autres termes (par les Propos. 11 et 13, partie 2), l'idée de cette chose ne se peut rencontrer dans notre âme ; au contraire, puisque (par les Propos. 11 et 13, partie 2) ce qu'il y a de fondamental et de constitutif dans l'essence de l'âme, c'est l'idée du corps pris comme existant en acte, il s'ensuit que l'affirmation de l'existence du corps est ce qu'il y a dans l'âme de fondamental et de principal (par la Propos. 7, partie 3), et par conséquent, une idée qui contient la négation de l'existence de notre corps est contraire à notre âme. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XI

Si quelque chose augmente ou diminue, favorise ou empêche la puissance d'agir de notre corps, l'idée de cette chose augmente ou diminue, favorise ou empêche la puissance de penser de notre âme.

Démonstration : Cette proposition résulte évidemment de la Propos. 7, partie 2, et aussi de la Propos. 14, même partie.

Scholie : Nous voyons que l'âme peut souffrir un grand nombre de changements, et passer tour à tour d'une certaine Perfection à une perfection plus grande ou plus petite ; et ce sont ces diverses passions qui nous expliquent ce que c'est que joie et que tristesse. J'entendrai donc par joie, dans toute la suite de ce traité, une passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande ; par tristesse, au contraire, une passion par laquelle l'âme passe à une moindre perfection. En outre, l'affection de la joie, quand on la rapporte à la fois au corps et à l'âme, je la nomme chatouillement ou hilarité ; et l'affection de la tristesse, douleur ou mélancolie. Mais il faut remarquer que le chatouillement et la douleur se rapportent à l'homme en tant qu'une de ses parties est affectée plus vivement que les autres ; lorsque au contraire toutes les parties sont également affectées, c'est l'hilarité et la mélancolie. Quant à la nature du désir, je l'ai expliquée dans le Scholie de la Propos. 9, partie 3 ; et j'avertis qu'après ces trois passions, la joie, la tristesse et le désir, je ne reconnais aucune autre passion primitive ; et je me réserve de prouver par la suite que toutes les passions naissent de ces trois passions élémentaires. Mais, avant d'aller plus loin, je dois expliquer ici avec plus de clarté la Propos. l0, partie 3, afin qu'on comprenne plus aisément comment une idée est contraire à une autre idée.

Dans le Scholie de la Propos. 17, partie 2, on a montré que l'idée qui constitue l'essence de l'âme enveloppe l'existence du corps, tant que le corps existe. De plus, des principes établis dans le corollaire de la Propos. 8, partie 2, et dans le Scholie de cette Propos., il résulte que l'existence présente de notre âme, dépend de ce seul point, savoir, que l'âme enveloppe l'existence actuelle du corps. Enfin, nous avons également montré que cette puissance de l'âme par laquelle elle imagine les choses et se les rappelle, dépend encore de ce seul point (voyez les Propos. 17 et 18, partie 2, avec le Scholie) que l'âme enveloppe l'existence actuelle du corps. Or, il suit de tout cela que l'existence présente de l'âme et sa puissance d'imaginer sont détruites aussitôt que l'âme cesse d'affirmer l'existence présente du corps. Or, la cause qui fait que l'âme cesse d'affirmer l'existence présente du corps, ce ne peut être l'âme elle-même (par la Propos. 4, partie 3), et ce ne peut être non plus la cessation de l'existence du corps. Car (par la Propos. 6. partie 2) la cause qui fait que l'âme affirme l'existence du corps, ce n'est pas que le corps commence actuellement d'exister ; et conséquemment, par la même raison, l'âme ne cessera pas d'affirmer l'existence du corps, par cela seul que le corps cessera d'exister actuellement ; la véritable cause (par la Propos. 8, partie 2), c'est une idée qui exclut l'existence de notre corps, et par suite de notre âme, idée qui, en conséquence, est contraire à celle qui constitue l'essence de notre âme.

 

PROPOSITION XII

L'âme s'efforce, autant qu'il est en elle, d'imaginer les choses qui augmentent ou favorisent ; la puissance d'agir du corps.

Démonstration : Tant que le corps humain est affecté d'une modification qui enveloppe la nature de quelque corps étranger, l'âme humaine aperçoit ce corps étranger comme présent (par la Propos. 17, part. 2) ; et en conséquence, tant que l'âme humaine aperçoit quelque corps étranger comme présent, ou en d'autres termes (par le Schol. de la même Propos.), tant qu'elle l'imagine, le corps humain est affecté d'une modification qui exprime la nature de ce corps étranger. Or, il suit de là que, tant que l'âme imagine des choses qui augmentent ou favorisent la puissance d'agir de notre corps, notre corps est affecté de modifications qui augmentent ou favorisent sa puissance d'agir (voyez le Post. 1, partie 3) ; et par conséquent (en vertu de la Propos. 11, partie 3), la puissance de penser de l'âme est augmentée ou favorisée ; et partant (en vertu de la Propos. 6 ou Propos. 9, partie 3), l'âme s'efforce, autant qu'il est en elle, d'imaginer ces sortes de choses. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XIII

Quand l'âme imagine des choses qui diminuent la puissance d'agir du corps, elle s'efforce, autant qu'il est en elle, de rappeler d'autres choses qui excluent l'existence des premières.

Démonstration : Tant que l'âme imagine des choses qui diminuent ou empêchent la puissance d'agir du corps, la puissance de l'âme et du corps est diminuée ou empêchée (comme nous l'avons démontré dans la précéd. Propos.), et toutefois, l'âme continue d'imaginer ces choses jusqu'à ce qu'elle en imagine d'autres qui excluent l'existence des premières (par la Propos. 17, partie 2) ; en d'autres termes (comme nous l'avons montré tout à l'heure), la puissance de l'âme et du corps sera diminuée ou empêchée jusqu'à ce que l'âme imagine ces choses nouvelles dont on a parlé ; et par conséquent elle devra (par la Propos. 9, partie 3) s'efforcer, autant qu'il est en elle, de les imaginer ou de les rappeler. C. Q. F. D.

Corollaire : Il suit de là que l'âme répugne à imaginer les choses qui diminuent ou empêchent sa puissance et celle du corps.

Scholie : Nous concevons aussi très-clairement par ce qui précède en quoi consistent l'amour et la haine. L'amour n'est autre chose que la joie, accompagnée de l'idée d'une cause extérieure ; et la haine n'est autre chose que la tristesse, accompagnée de l'idée d'une cause extérieure. Nous voyons également que celui qui aime s'efforce nécessairement de se rendre présente et de conserver la chose qu'il aime ; et au contraire, celui qui hait s'efforce d'écarter et de détruire la chose qu'il hait. Mais tout cela sera plus amplement développé dans la suite.

 

PROPOSITION XIV

Si l'âme a été une fois affectée tout ensemble de deux passions, aussitôt que dans la suite elle sera affectée de l'une d'elles, elle sera aussi affectée de l'autre.

Démonstration : Si le corps humain a été une fois modifié par deux autres corps, dès que l'âme viendra par la suite à imaginer l'un d'entre eux, aussitôt elle se souviendra de l'autre (par la Propos. 18, partie 2).Or, les représentations de l'âme marquent plutôt les affections de notre corps que la nature des corps étrangers (par le Corollaire 2 de la Propos. 16, partie 2). Si donc le corps et par suite l'âme (voyez la Déf. 3, partie 3) a été une fois affectée de deux passions tout ensemble, dès qu'elle sera par la suite affectée de l'une d'elles, elle le sera également de l'autre. C. Q. F. D.

 

PROPOSITION XV

Une chose quelconque peut causer dans l'âme, par accident, la joie, la tristesse ou le désir.

Démonstration : Supposons que l'âme soit affectée à la fois de deux passions, l'une qui n'augmente ni ne diminue sa puissance d'agir, l'autre qui l'augmente ou bien qui la diminue (voyez le Post. 1, partie 3). Il suit évidemment de la précédente proposition qu'aussitôt que l'âme viendra dans la suite à être affectée de la première de ces deux passions par la cause réelle qui la produit, passion qui (par hypothèse) n'augmente ni ne diminue sa puissance d'agir, elle sera en même temps affectée de la seconde, laquelle augmente ou bien diminue sa puissance d'agir ; en d'autres termes (par le Schol. de la Propos. 11, partie 3), elle sera affectée de tristesse ou de joie ; de façon que cette cause dont nous parlons produira dans l'âme, non par soi, mais par accident, la joie ou la tristesse. On démontrerait de la même façon qu'elle pourrait produire aussi par accident le désir. C. Q. F. D.

Corollaire : Par cela seul qu'au moment où notre âme était affectée de joie ou de tristesse nous avons vu un certain objet, qui n'est point du reste la cause efficiente de ces passions, nous pouvons aimer cet objet ou le prendre en haine.

Démonstration : Cela suffit en effet (par la Propos. 14, partie 3) pour que notre âme, venant ensuite à imaginer cet objet, soit affectée de joie ou de tristesse, en d'autres termes (par le Schol. de la Propos. 11, partie 3), pour que la puissance de l'âme et du corps soit augmenter ou diminuée, etc., et conséquemment (par la Propos. 12, partie 3) pour que l'âme désire imaginer ce même objet, ou (par le Corollaire de la Propos. 13, partie 3) répugne à le faire, c'est-à-dire (par le Schol. de la Propos. 13, partie 3) aime ou haïsse cet objet. C. Q. F. D.

Scholie : Nous comprenons par ce qui précède comment il peut arriver que nous aimions ou que nous haïssions certains objets sans aucune cause qui nous soit connue, mais seulement par l'effet de la sympathie, comme on dit, ou de l'antipathie. A ce même ordre de faits il faut rapporter la joie ou la tristesse dont nous sommes affectés à l'occasion de certains objets, parce qu'ils ont quelque ressemblance avec ceux qui d'habitude nous affectent de ces mêmes passions, comme je le montrerai dans la proposition qui va suivre. Quelques auteurs, je le sais, ceux-là mêmes qui ont introduit les premiers ces noms de sympathie et d'antipathie, ont voulu représenter par là certaines qualités occultes des choses ; quant à moi, je crois qu'il est permis d'entendre par ces mots des qualités connues et qui sont même très manifestes

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