|
Spinoza et le désir de liberté
Texte repris d'un article paru dans "Réfractions"n° 4, automne 99
« La part non sollicitée de Spinoza, celle qui pense la permanence de la poussée des "conatus" à conquérir plus d'activité, de joie, de connaissance, attend encore l'heure de son retour. Cette heure sera simplement celle d'une pensée nouvelle, d'un autre matérialisme » André TOSEL Du matérialisme. De Spinoza
|
Notre revendication de liberté exprime trop volontiers des affects négatifs : on est contre, l'autorité, le pouvoir, les pouvoirs sociaux existant, l'Etat, etc. Or s’en tenir au refus du pouvoir, c’est rester dépendant de la réalité présente (nier, c’est encore être déterminé par ce qu’on nie), c’est aussi toujours être au risque de l’incompréhension mutuelle (car chacun vit une réalité différente). Pourtant l’on sent bien que l'idée de liberté n'aurait pu dynamiser à ce point les désirs humains si elle n'en appelait à quelque chose de positif, à une idée de l’existence humaine dont on sent la potentialité en nous et qui réaliserait notre aptitude au bonheur.
«…Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.» Paul Eluard
C’est cette dimension positive qui est intéressante car elle seule peut nous amener à dépasser une attitude simplement réactive pour investir l’avenir. Nous voudrions contribuer à une élaboration positive de la notion de liberté en tant qu'elle est capable de polariser un investissement collectif de l'avenir. Quelle est cette liberté qui est visée comme valeur essentielle ? Quelle qualité veut-on pour son existence lorsqu'on récuse l'emprise des pouvoirs ?
1 – La spontanéité
Le pouvoir peut se définir, très classiquement, comme la capacité d'imposer sa volonté à d'autres. La relation de pouvoir est considérée comme ce qui me vole une partie de mon existence, des possibilités de bien vivre qui étaient inscrites en moi, et qui par là me met dans du malheur. Mon malheur, conjugué à celui d'autrui, se démultiplie socialement, en particulier sous forme de violence, produisant ce profil général tragique de l'histoire humaine. Le pouvoir a ainsi introduit le mal dans la bonne nature humaine ; autre version, sécularisée, de la chute d'Adam. La liberté recherchée serait alors en amont, du côté d'une nature humaine qui pouvait encore s'exprimer spontanément, sans avoir été dévoyée par la contrainte d'un pouvoir d'autrui. La liberté serait du côté de la spontanéité.
Faut-il vouloir vivre spontanément ? Pour le dire autrement, faut-il vouloir satisfaire tous ses désirs à mesure qu'ils se révèlent à la conscience ? Notons d'emblée qu'une existence totalement spontanée est impossible parce qu'inadéquate à la structure du monde : l'objet du désir ne pourra jamais être toujours présent à disposition et en abondance – il faut attendre que les cerises soient mûres ! C'est le propre de l'attitude toxicomane d'essayer de court-circuiter ce caractère contraignant du monde par la prise de substances qui le dévalorisent au profit de sensations subjectives satisfaisantes (c'était d'ailleurs déjà la stratégie de comportement, bien naturelle alors, du nouveau-né). En ce sens la fuite dans la réalité virtuelle des écrans vidéos est une forme de toxicomanie. Bref si l'on appelle contrainte ce qui s'oppose à la spontanéité, alors il faut reconnaître que vivre ne peut être que contraignant.
La spontanéité ne peut constituer un idéal absolu de liberté.
Au moins, semble-t-il, peut-on poser un idéal relatif de liberté comme spontanéité : que l'on me laisse me débrouiller des contraintes du monde comme je l'entends, selon ma propre singularité ; que l'on n'ajoute pas aux contraintes du monde naturel, des contraintes propres à la vie sociale, que je ne subisse pas le pouvoir d'autrui ! L'idéal de liberté serait dans la capacité de maîtriser la confrontation de ses désirs à la réalité naturelle sans avoir à les référer à la volonté d'autrui. Mais en tant que nous sommes ici et maintenant en train de réfléchir sur l'idéal libertaire, nous sommes des êtres sociaux qui nous reconnaissons dans un même langage et partageons des valeurs communes. Or tout ceci n'a été acquis que progressivement, dans un processus d'acculturation qui a forcément mis en jeu des relations d'éducation. Et une relation d'éducation, toujours, implique un pouvoir de l'éducateur sur l'éduqué : le père qui oblige son enfant à lui tenir la main en traversant la route, le professeur de philo qui impose un texte à étudier… Généralisons.
Soit un groupe social, une tribu, qui pourvoit à ses besoins vitaux en chassant ou en cueillant. Comment nourrir ceux qui ne sont pas aptes physiquement à participer à la chasse ou à la cueillette ? Comment répartir la viande du bison tué collectivement ? Il faut des règles. Comment gérer l'illimitation du désir sexuel qui pourrait amener les frères à s'entre-tuer pour la mère ? Il faut encore des règles. La vie sociale implique toujours des règles qui sont autant d'immixtions dans mon histoire de la volonté d'autrui ; elle est essentiellement tissée de relations de pouvoir.
Si l'on veut maintenir un idéal de liberté comme spontanéité, il faut encore en restreindre le champ ; il faut distinguer entre des contraintes sociales légitimes et d'autres qui ne le sont pas.
La liberté recherchée serait la qualité d'une existence qui ne serait entravée par aucun pouvoir arbitraire. Serait visée une vie sociale qui aurait éliminé tout pouvoir procédant de l'intérêt particulier de ceux qui le possèdent ou le contrôlent au détriment de l'intérêt d'autrui. Non au caprice de l'adjudant, à la chicanerie administrative du fonctionnaire, au fait du prince ; mais oui à l'autorité du guide de haute montagne, aux prescriptions du médecin, à la sagesse de l'homme d'expérience, etc. Il faudrait organiser la société de telle manière que toute règle, et tout pouvoir qui en procède, se donnent comme parfaitement justifiées en raison, tout en posant des limites intangibles au développement des pouvoirs. Cela correspond très exactement à la doctrine du libéralisme. Celui-ci veut, par le moyen de la démocratie, rendre toute loi rationnellement fondée ; il pose, par ailleurs, en une hiérarchisation du système des lois adossé à la loi fondamentale (Constitution), la prévalence absolue du pouvoir de la loi sur le pouvoir des individus. A l'intérieur de ce cadre, tout individu à la possibilité, théoriquement inaliénable, de réaliser ses désirs, c'est-à-dire de vivre à sa guise. Ce sont les libertés dont on fait grand cas de nos jours : liberté d'expression – ne pas être empêché d'exprimer ses idées ; liberté de déplacement – ne pas être empêché de voyager ; liberté d'entreprendre – ne pas être entravé dans ses projets économiques ; etc.
Ces libertés, on le voit, se définissent négativement ; elles sont autant de domaines que l'on a jugés devant être soustraits à l'emprise du pouvoir social. Mais que vont faire les individus à l'intérieur de ces domaines ? Ce n'est pas parce que tu peux exprimer publiquement ton point de vue que celui-ci sera valable. Le libéralisme n'a pas de valeur collective et positive à proposer ; il pense que l'égoïsme de chacun fera l'affaire ; l'égoïsme, c'est-à-dire l'affirmation de son désir spontané. Les "libertés" du libéralisme, c'est sans doute une condition pour la liberté (ce sont elles qui nous permettent d'écrire ici), mais ce n'est pas la liberté.
Le spontanéisme – doctrine qui donne la valeur principale à la liberté comme spontanéité – ce n'est pas l'utopie d'un monde meilleur, c'est la misère du monde présent. Il faudrait peut-être enfin s'apercevoir que sans doute jamais dans l'histoire humaine la spontanéité n'a été autant valorisée que dans notre monde actuel. Mais peut-être aussi – c'est notre thèse – jamais n'y a-t-il eu d'oppression aussi profonde. Massivement, les sollicitations émanant des pouvoirs sociaux nous poussent à des comportements spontanés. Ne contrarie pas tes désirs, paie et consomme. Achète en te dirigeant spontanément vers le produit dont on a raccroché l'image à tes fantasmes. Et si tu as du temps disponible, vis dans l'immédiateté des émotions que suscitent les images qu'on te propose, films, jeux vidéos, matchs… La société de consommation, c'est un immense parc d'attraction, avec ses itinéraires obligés, ses alternatives convenues, ses barrières qui nous masquent et nous interdisent le vaste monde, et bien sûr, son esclavage caché.
Tu es libre, tu peux faire ce que tu veux … à l'intérieur des limites qui permettent au système de se reconduire et de prospérer.
Tu es libre, tu peux toujours faire droit à ton désir spontané … dans la mesure où tu es conditionné à ne pas désirer au-delà.
Dans le cours du développement de l’aventure humaine il y a d'abord la spontanéité : la conscience est tout entière captée par l'objet de son désir et les stratégies pour le posséder. Il n'y a rien à en dire sinon qu'elle renforce les inégalités naturelles.
Il y a ensuite la contrainte, conscience d'une entrave dans la poursuite de son désir due à un agent extérieur et volonté de supprimer l'action de cet agent. C’est seulement alors qu’apparaît une conscience de la liberté : elle est le fantasme du comportement non entravé.
Mais ce fantasme est trompeur ; il escamote la structure de la réalité naturelle comme la prégnance de la réalité sociale pour l'individuation du petit homme. Il trace en creux un fantôme de valeur qui malgré le poids du vocable qu'on lui accole – liberté – ne désigne rien de plus que le régime général des comportements sous-humains.
« Un état de choses où l'homme aurait autant de jouissances et aussi peu de fatigues qu'il lui plairait ne peut pas trouver place, sinon par fiction, dans le monde où nous vivons. [ ... ] La seule liberté qu'on puisse attribuer à 1'âge d'or, c'est ce dont jouiraient les petits enfants si les parents ne leur imposaient pas des règles ; elle n'est en réalité qu'une soumission inconditionnée au caprice.» Simone WEIL, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale
De fait, le libéralisme (et également sa forme radicale qui, aux Etats-Unis, s’est elle-même appelée libertarisme), de même que tout idéal de liberté qui ne se définit que par l’absence de contraintes, ne peuvent réaliser notre idée de la liberté.
2 – L'action pensée
La liberté que nous recherchons doit avoir deux caractères :
- Elle doit impliquer ce qui en l'humain le démarque du comportement simplement spontané, c’est-à-dire la réflexion.
- Elle doit avoir une visibilité sociale afin de pouvoir être une valeur collective. Cette condition exclut la liberté intérieure des Stoïciens.
La liberté que nous recherchons doit alors s'exprimer comme action, au sens fort de ce mot (que l'on peut trouver chez Hanna Arendt) : le fait pour l'homme d'avoir des comportements qui l'insèrent dans la vie sociale et pèsent sur l'orientation de celle-ci. Alors on peut s'appuyer sur cette définition de Simone Weil :
« serait tout à fait libre l'homme dont toutes les actions procéderaient d'un jugement préalable concernant la fin qu'il se propose et l'enchaînement des moyens propres à amener cette fin.» Ibid.
La liberté serait action pensée.
Etre libre, c'est agir en connaissance de cause ; c'est donc avoir réfléchi rationnellement son but.
C'est un but valable de me syndiquer car c'est plus efficace pour défendre l'intérêt collectif de ma corporation.
Mais la défense de l'intérêt de ma corporation contribue-t-elle au progrès de l'intérêt général ?
Supposons que ma réflexion rationnelle conclut positivement, alors elle doit aussi décider qu'il est préférable de promouvoir l'intérêt général plutôt que l'intérêt individuel (Nietzsche, on le sait, ne le pensait pas).
En fin de compte, parce que tout but particulier est un moyen pour un but plus élevé, agir en connaissance de cause, être libre, c'est se prononcer sur le but suprême de l'existence humaine, ce que la tradition philosophique nomme le Bien (et même le Souverain Bien).
Pas de liberté véritable sans décision réfléchie, justifiable, sur ce que l'on va appeler le Bien.
Mais est-ce possible ?
Car réfléchir une réalité, c'est la définir, c'est-à-dire la spécifier à l'intérieur du concept d'une réalité plus fondamentale, c'est aussi l'évaluer, c'est-à-dire la mettre en rapport avec une ou des valeurs supérieures. Or par définition il n'y a rien de supérieur au Bien. Au bout de la démarche le Bien ne peut plus être réfléchi ; il est, de droit, à la fois inobjectivable et inévaluable (c'est Platon qui le premier a établi cette aporie) ; il ne peut que se donner comme transcendant à la liberté humaine qui doit se mettre à son service ; au fond, la liberté telle que nous venons de la définir semble impossible puisque l'action, en son fondement ultime, ne peut plus être pensée. Il n'y aurait pas de liberté.
L'histoire illustre ce processus où des démarches de pensée libératrices (oui, la pensée libère !) se sont métamorphosées en tyrannie du Bien : le platonisme qui nie la vie pour la contemplation des Idées, le cartésianisme qui asservit le corps pour une participation à la connaissance divine, le kantisme qui rétrécit l'existence humaine pour la loi morale, le marxisme et les amples sacrifices humains requis pour l'avènement du communisme…
Pessimisme ? Il y a pourtant, du simple point de vue logique, une issue : poser que c'est la liberté qui est le Souverain Bien, considérer que la valeur suprême qui en fin de compte doit orienter toute action humaine, c'est la liberté. La notion de liberté telle qu'on l'a définie comme action pensée ne s'accommode pas de demi-mesure, elle implique le tout ou rien. Essayons le tout.
La liberté serait le sens même de toute existence humaine, le Bien serait immanent à la liberté.
D'après notre définition, ce serait la capacité d'actions pensées qui deviendrait le but suprême de l'homme. Comment comprendre cela ? Car, on l'a vu, de droit, un tel but ne peut être l'objet de délibération rationnelle ; il doit s'imposer de lui-même comme indubitable.
Or, il n'est pas du tout évident qu'il faille souhaiter la réalisation de cet idéal humain d'actions pensées, on aurait tendance à imaginer une société austère, sans spontanéité, sans fêtes, où tout le monde serait continuellement en train de se prendre la tête pour agir justement de façon pensée.
Est-ce bien cela qui est censé soulever nos enthousiasmes ? C'est en ce point qu'il nous faut écouter Spinoza.
3 – La puissance d'agir
Spinoza montre (Ethique, partie III) que, dans l'expérience humaine, il y a au moins une valeur incontestable.
C'est la joie.
Elle est un sentiment qui, lorsqu'il se manifeste chez un individu, consacre une augmentation de sa puissance d'agir.
Pour Spinoza, en effet, l'humain se réalise dans l'action. L'action, c'est la capacité pour un individu d'engendrer des effets dont il est la cause adéquate, c'est-à-dire qui peuvent être expliqués par ce qu'il est. Par l'action l'individu réalise ses désirs. Or ses désirs expriment tous un désir essentiel, qui le définit, et que Spinoza désigne par le mot latin conatus – son effort pour persévérer dans son être. Persévérer dans son être c'est entrer en rapport avec les réalités qui sont favorables à son existence et éviter celles qui sont défavorables.
Or, il se trouve que très souvent, et même exclusivement dans la première enfance, on poursuit les réalités qui nous sont favorables par réaction à des événements qui nous sont imposés.
Nos désirs sont alors des passions. Nous ne sommes pas la cause adéquate de notre comportement. Nous ne sommes pas maîtres de notre vie, nous ne sommes pas sûrs d'assurer la prospérité de notre être.
Supposons que mon patron m'affecte délibérément à une tâche qui ne correspond pas à ma qualification. Je vais le voir, je m'engueule avec lui ; je l'insulte. J'ai ainsi exprimé mon "conatus" de façon passionnelle : l'insulter, c'était rejeter un rapport humain qui m'était défavorable ; mais c'était aussi m'exposer au risque d'être licencié ; je n'ai pas maîtrisé, en fin de compte, mon rapport à la réalité de façon à le rendre sûrement favorable.
Mais si, au lieu de réagir par un affrontement individuel avec mon patron, je réfléchis à la cause de cet acte de pouvoir arbitraire et comprends qu'il s'explique par mon isolement, je puis décider alors de m'engager dans une action collective avec mon syndicat pour imposer des règles qui respectent les salariés ; mon engagement syndical est une authentique action qui s'explique par ce que je suis ; si celle-ci réussit, et elle réussira si elle a été correctement pensée, j'en éprouverai de la joie (et mes collègues aussi), ma puissance d'agir (et la leur) aura été augmentée et mon (notre) avenir sera d'autant plus assuré.
Pour Spinoza on est d'autant plus capable d'agir qu'on a des idées adéquates sur les phénomènes qui nous affectent ; l'idée adéquate est l'idée de la cause qui permet de rendre compte du phénomène, elle nous permet d'agir – de nous ménager des bonnes rencontres – en connaissance de cause.
La puissance d'agir est donc à proportion de la capacité de penser. Elle rentre dans le cadre d'une "action pensée", que nous avons établi comme pertinent pour penser la liberté.
La notion spinoziste de puissance d'agir peut-elle apporter à la liberté la signification que nous lui cherchons ?
Sens commun
Elle est conforme à l'intuition commune donnée au mot liberté : être capable d'engendrer des effets qui expriment ce que nous sommes en notre singularité, c'est effectivement se sentir libre.
Humanité
Dans la mesure où elle implique l'usage de la pensée, plus précisément de la raison, afin de former des idées adéquates sur le monde, la notion de puissance d'agir dégage clairement l'idée de liberté de toutes les contradictions liées à son interprétation en termes de spontanéité/absence de contraintes.
En particulier elle donne à la liberté une signification proprement humaine. Je ne puis plus confondre la liberté que je veux pour moi avec la liberté du loup dans la steppe.
Souverain Bien
En spécifiant l'action pensée comme puissance d'agir, on échappe au redoutable problème posé par l'impossibilité de penser le Souverain Bien.
Dans le cadre du spinozisme, en effet, le but ultime de l'homme n'a pas à être défini, il est toujours déjà là, porté par notre nature même. C'est le "conatus", désir permanent d'être soi, d'affirmer sa nature, d'exprimer pleinement sa singularité. Autrement dit on ne peut pas ne pas poursuivre le Souverain Bien ; il n'est donc pas un problème pour la pensée.
Ce qui est un problème, c'est la manière de le poursuivre. Soit on le fait par réaction aux événements qui s'imposent à nous, mais on n'est alors jamais assuré d'un avenir favorable, et, comme cela est très angoissant, on verse dans la superstition.
Soit, nous appuyant sur les bonnes rencontres que nous avons faites lesquelles augmentent notre puissance d'agir, nous formons une idée claire de ce qui cause notre malheur et de ce qui cause notre bonheur afin d'entrer sûrement en rapport avec ce qui nous est favorable.
Penser ses buts, c'est donc ici penser les meilleures rencontres réalisables – compte tenu de l'enchaînement des causes dans le monde – afin d'augmenter sa puissance d'agir.
Et le but final pourrait s'exprimer comme maximisation de sa puissance d'agir.
Pensée
La conséquence en est que la pensée n'est plus alourdie par la perspective d'une mission infinie, impossible même. La pensée a une fonction précise, limitée, celle de saisir la cause adéquate d'un phénomène qui nous affecte. Nous avons chacun tous les moyens de mener à bien cette fonction grâce à notre raison et aux notions communes (saisie de ce qui est commun à plusieurs corps) que nous formons à partir des affinités qui se constatent entre certains corps et le nôtre. Cet exercice de la pensée a un aboutissement déterminé, l'acte de comprendre, lequel incluant un sentiment de joie apporte une satisfaction sans réserve.
L'effort de penser – toute vie est effort – n'est pas triste, il contient la promesse d'une issue pleinement satisfaisante, c'est un effort joyeux.
Joie
Dans le spinozisme, la joie joue le rôle de critère de l'augmentation de la puissance d'agir.
C'est un critère universel – tout le monde connaît ce qu'est la joie et la juge positive sans restriction ; incontestable – la joie est de l'ordre du vécu et ne peut donc être illusoire ; et dénué de toute ambiguïté – tout subjectif que soit le sentiment de joie, il s'exprime de façon limpide, se communique, se partage. Au fond on ne peut rêver de critère plus sûr pour savoir où chercher la liberté. D'où la constance avec laquelle, au long des siècles, les pouvoirs sociaux s'efforcent d'étouffer ou tout au moins de canaliser les manifestations de joie, la ténacité aussi avec laquelle ils déploient des stratégies afin de faire valoir les passions tristes (peur, culpabilité, rivalité, haine, etc.).
Mesurons la "réussite" de notre société à l'ampleur de la présence de tels sentiments et à la rareté des expressions authentiques de joie !
Société
Etre actif dans le domaine de l'esprit, c'est former des idées adéquates. Spinoza établit assez vite dans le cours de l'Ethique (part.IV, prop.35) que rien ne favorise plus l'augmentation de la puissance d'agir d'un homme qu'un autre homme actif, c'est-à-dire vivant sous la conduite de la raison.
La puissance d'agir, qui à première vue semblait indiquer une liberté simplement individuelle (agir c'est se comporter de telle façon que les résultats de ce comportement ne puissent venir que de soi), se révèle lorsqu'on considère le dynamisme de son développement, comme éminemment sociale (l'homme démultipliera d'autant plus sa puissance d'agir, qu'il sera plus capable d'entrer dans des relations d'entente avec autrui) ; il faut même dire qu'elle porte en elle la perspective d'une communauté des hommes (plus la puissance d'agir s'accroît, plus cet accroissement est commun à tous les hommes, et réciproquement). La liberté signifiée par la puissance d'agir propose véritablement un idéal social et unificateur.
Individu
Le Bien qui est impliqué dans l'idéal d'une pleine possession de sa puissance d'agir, ne pourra jamais tyranniser un individu puisqu'il est immanent à sa nature même ; il en sera au contraire la meilleure expression.
Histoire
Cela a pour conséquence qu'il n'est pas possible de concevoir un profil général de l'histoire humaine qui manifesterait un progrès vers une libération au sens de l'augmentation globale de la puissance d'agir.
Pas de transcendance du Bien, donc pas de transcendance de l'Histoire. Nul destin qui prédéterminerait l'avenir de l'homme du point de vue de l'évolution de sa puissance d'agir.
Il peut y avoir des périodes de progression, il peut y avoir des périodes de régression. Tout dépend de l'action ou de l'absence d'action (être simplement réactif comme le consommateur-téléspectateur-travailleur-voteur que l'on chérit en nous) de chaque individu, mais aussi des conditions naturelles qui sont faites à l'homme : un tremblement de terre, une épidémie mortelle et ce sont les sentiments où entre de la tristesse qui gagnent, et c'est le niveau global des puissances d'agir qui diminue. Pas de rachat à envisager, une vie triste, c'est de l'existence perdue, et aussi un facteur de dévalorisation d'autres existences.
Idéal
On peut envisager comme idéal de liberté un état de l'individu où celui-ci aurait développé sa puissance d'agir au maximum. Mais cet idéal n'est alors pas déterminable, ne serait-ce que parce que «personne jusqu'à présent n'a déterminé quel est le pouvoir du corps» (Ethique, part.III, prop.2, scolie), et que l'esprit est l'idée du corps (cf. part.II, prop.13).
Spinoza thématise pourtant la puissance d'agir maximum sous les termes de «béatitude», «amour intellectuel de Dieu», «connaissance du troisième genre». On le voit, il s'agit pour lui essentiellement d'un état d'esprit, à la fois comme connaissance de toutes les choses singulières en tant qu'elles sont expression de la puissance divine, et comme sentiment qui est de l'ordre de la joie (Spinoza définit l'amour comme «joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure» cf. part.II, prop.13) mais qui ne peut être simplement de la joie parce que la joie manifeste une augmentation de la puissance d'agir, ce qui est impossible si elle est, c'est notre hypothèse, à son maximum.
Spinoza nomme béatitude cet état le plus parfait que l'homme puisse atteindre, sans qu'il puisse en dire autre chose sinon qu'il est la satisfaction de l'individu qui vit dans l'éternité des essences des réalités que son esprit connaît. On le voit, cet idéal reste très indéterminé. Il est hypothétique dans la mesure où il ne se fonde que sur l'expérience spirituelle d'un individu, Spinoza. Il est en tous cas trop loin de nos intuitions communes pour être largement partagé. Nous proposons de négliger la béatitude, de nous en tenir à l'expérience de la joie. Elle est un fondement aussi solide que souhaitable pour savoir quelle direction prendre pour devenir plus libre.
Elle donne du prix à la simple progression vers plus de liberté, sans d'ailleurs laisser apparaître un terme à cette progression.
Elle nous permet de former un idéal de libération qui pourrait bien être plus consistant que tout ce qu'on pourrait mettre sous l'expression "idéal de liberté".
Nous pouvons donc conclure qu'il est possible de donner une signification satisfaisante à la liberté dont nous écrivons sans cesse le nom sur les murs de nos prisons, aujourd'hui si bariolées qu'elles en deviennent difficilement identifiables. Le spinozisme nous en donne les moyens.
L'idéal de liberté pourrait exprimer un investissement positif de l'avenir. Il se déterminerait comme augmentation de la puissance d'agir de chacun.. Il se référerait à un processus de libération de l'individu qui serait aussi, nécessairement, un processus de libération collective. Il serait pleinement humain en ce qu'il impliquerait totalement la capacité de penser rationnellement propre à l'homme. Il ne sacrifierait pas les sentiments aux idées car il serait totalement satisfaisant au plan affectif. Ne partant pas de l'homme tel qu'il devrait être mais visant la réalisation de l'homme tel qu'il est, il ne pourrait se renverser en instance tyrannisant les individus.
Adopter cette signification de l'idéal de liberté impliquerait prioritairement une action théorique publique. Promouvoir la pensée rationnelle. Acquérir l'idée adéquate de la présence de tant de sentiments composés de tristesse, et de si peu joie de vivre, dans notre monde de cette fin de millénaire.
A Spinoza revient le dernier mot :
« Ni pleurer, ni rire, ni maudire, mais comprendre »
PJ Dessertine
|
|
» Catégorie Spinoza
Commentaires (0) :: Poster un commentaire :: Lien permanent :: Envoyer à un ami
|
L'ÉTHIQUE : Ajouté le 17/5/2008 à 18:58
L'ÉTHIQUE CINQUIÈME PARTIEDE LA PUISSANCE DE L'ENTENDEMENT, OU DE LA LIBERTE DE L'HOMME PRÉFACEJe passe enfin à cette partie de l'Ethique qui a pour objet de montrer la voie qui conduit à la liberté. J'y traiterai de la puissance de la raison, en expliquant l'empire que la raison peut exercer sur les passions ; je dirai ensuite en quoi consistent la liberté de l'âme et son bonheur ; on pourra mesurer alors la différence qui sépare le savant de l'ignorant. Quant à la manière de perfectionner son esprit et de gouverner son corps pour le rendre propre aux fonctions qu'il doit remplir, cela n'est pas de notre sujet, et rentre dans la médecine et dans la logique. Je ne traite ici, encore un coup, que de la puissance de l'âme ou de la raison, et avant tout, de la nature et de l'étendue de l'empire qu'elle exerce pour réprimer et gouverner nos passions. Nous avons déjà démontré que cet empire n'est pas absolu. Les stoïciens ont voulu soutenir que nos passions dépendent entièrement de notre volonté, et que nous pouvons les gouverner avec une autorité sans bornes ; mais l'expérience les a contraints d'avouer, en dépit de leurs principes, qu'il ne faut pas peu de soins et d'habitude pour contenir et régler nos passions. C'est ce que, si j'ai bonne mémoire, quelqu'un s'est avisé de démontrer par l'exemple de deux chiens, l'un domestique, l'autre chasseur, que l'on parvint à dresser de telle sorte que le chien domestique faisait la guerre aux lièvres, tandis que le chien de chasse s'abstenait de les poursuivre. Descartes est tout à fait favorable à cette opinion. Car l'âme est, suivant lui, unie principalement à une certaine partie du cerveau qu'on nomme la glande pinéale, par le moyen de laquelle l'âme sent tous les mouvements du corps et les objets extérieurs, et que l'esprit met en branle de diverses façons par l'effet de sa seule volonté. Cette glande est suspendue de telle sorte au milieu du cerveau que le moindre mouvement des esprits animaux suffit pour la mouvoir. Cette suspension se diversifie suivant l'action des esprits sur la glande, et la glande elle-même reçoit toutes les impressions que les objets extérieurs communiquent aux esprits animaux ; d'où il résulte que si la volonté de l'âme place la glande dans une position où les esprits l'avaient déjà mise une autre fois, elle réagit sur eux à son tour, et les met dans la disposition où ils étaient ; quand ils exercèrent sur elle cette influence. En outre, dans la théorie de Descartes, chaque détermination de la volonté est unie à un certain mouvement de la glande. Par exemple, que quelqu'un veuille regarder un objet éloigné, ce vouloir aura pour effets de dilater sa pupille ; mais s'il veut précisément dilater sa pupille et rien de plus, ce vouloir ne sera pas efficace, parce que le mouvement de la glande qui sert à pousser les esprits vers le nerf optique pour dilater ou contracter la prunelle n'a pas été attaché par la nature à la volonté de la dilater ou de la contracter, mais bien à la volonté de regarder des objets éloignés ou rapprochés. Enfin Descartes établit que ces mouvements de la glande ; attachés par la nature dès le commencement de notre vie à chacune de nos pensées, peuvent être unis à d'autres pensées par l'effet de l'habitude ; c'est ce qu'il s'efforce d'établir dans l'art. 50 de la 1re part., des Passions de l'âme. La conclusion est qu'il n'est point d'âme si faible qu'une bonne direction ne puisse rendre maîtresse souveraine de ses passions. Il définit les passions des perceptions, des sentiments ou des émotions de l'âme, qui lui sont rapportés spécialement et qui sont produits, conservés et augmentés par quelque mouvement des esprits (voyez art. 27, 1re part., des Passions de l'âme). Or, si à telle volition, nous pouvons, à notre gré, joindre tel mouvement de la glande, et par conséquent des esprits, et que la détermination de la volonté ne dépende que de notre seule puissance, il ne reste plus, pour acquérir un empire absolu sur nos passions, qu'à soumettre notre volonté aux principes fixes et arrêtés dont nous voulons faire les mobiles de notre conduite, et à conformer à ces principes les mouvements des passions que nous voulons avoir. Telle est, autant que je la puis comprendre, la doctrine de ce grand homme, et je m'étonnerais qu'il l'eût proposées si elle était moins ingénieuse. Je ne puis assez m'étonner que ce philosophe, qui a pris pour règle de ne tirer des conclusions que de principes évidents par eux-mêmes, et de ne rien affirmer qu'il n'en eût une conception claire et distincte ; qui d'ailleurs reproche si souvent à l'école d'expliquer les choses obscures par les qualités occultes, se contente d'une hypothèse plus occulte que les qualités occultes elles-mêmes. Qu'entend-il, je le demande, par l'union de l'âme et du corps ? Quelle idée claire et distincte peut-il avoir d'une pensée étroitement unie à une portion de l'étendue? Je voudrais au moins qu'il eût expliqué cette union par la cause prochaine. Mais dans sa philosophie la distinction entre l'âme et le corps est si radicale qu'il n'aurait pu assigner une cause déterminée ni à cette union ni à l'âme elle-même, et il aurait été contraint de recourir à la cause de l'univers, c'est-à-dire à Dieu. Je voudrais savoir aussi combien de degrés de mouvement l'esprit peut donner à cette glande pinéale, et avec quel degré de force il peut la tenir suspendue. Je ne sais si le mouvement que lui imprime l'âme est plus rapide ou plus lent que celui qui lui vient des esprits animaux, et si le mouvement des passions, que nous avons étroitement uni à des principes arrêtés, ne pourrait pas en être séparé par des causes corporelles ; d'où il résulterait que, malgré la résolution prise par l'âme d'aller au-devant du péril, et l'union opérée entre cette résolution et le mouvement qui produit l'audace, la glande pourrait se trouver, à la vue du péril, suspendue de telle sorte que l'âme se vit hors d'état de songer à autre chose qu'à la fuite. Et certes, puisqu'il n'y a aucun rapport entre la volonté et le mouvement, il n'y a rien de commun entre la puissance ou les forces de l'esprit et celles du corps, et par conséquent les forces de l'un ne peuvent être déterminées par celles de l'autre. Ajoutez que cette glande n'est pas placée dans le cerveau de manière à recevoir facilement tant d'impulsions diverses, et que tous les nerfs ne s'étendent pas jusqu'aux cavités du cerveau. Enfin je passe tout ce qu'il dit sur la volonté et le libre arbitre, car j'ai démontré suffisamment toute la fausseté de sa doctrine sur ce point. Ainsi, puisque la puissance de l'âme, comme je l'ai fait voir, est déterminée par l'intelligence toute seule, nous ne chercherons que dans la connaissance de l'âme ces remèdes des passions que tout le monde essaye, mais que personne ne sait ni bien employer ni bien connaître, et c'est exclusivement de cette connaissance que nous conclurons tout ce qui regarde son bonheur. AXIOMES I. Si deux actions contraires sont excitées dans un même sujet, il faudra nécessairement qu'un changement s'opère dans toutes deux ou dans l'une d'elles jusqu'à ce qu'elles cessent d'être contraires. II. La puissance d'un effet se définit par la puissance de sa cause, en tant que l'essence de cet effet s'explique ou se définit par l'essence de sa cause.Cet axiome est évident par la Propos. 7, part. 3. PROPOSITION I Les affections corporelles ou images des choses s'ordonnent et s'enchaînent exactement dans le corps suivant l'ordre et l'enchaînement qu'ont dans l'âme les pensées et les idées des choses.Démonstration : L'ordre et l'enchaînement des idées sont identiques (par la Propos. 7, part. 2) à l'ordre et l'enchaînement des choses, et réciproquement (par le Coroll. des Propos. 6 et 7, part. 2), l'ordre et l'enchaînement des choses sont identiques à l'ordre et l'enchaînement des idées. Par conséquent, de même que l'ordre et l'enchaînement des idées s'accomplissent dans l'âme selon l'ordre et l'enchaînement des affections des corps (par la Propos. 18, part. 2), réciproquement (par la Propos. 2, part. 3), l'ordre et l'enchaînement des affections du corps s'accomplissent selon l'ordre et l'enchaînement des idées de l'âme. C. Q. F. D. PROPOSITION II Si nous dégageons une émotion de l'âme, une passion, de la pensée d'une cause extérieure, en associant à cette passion des pensées d'une autre espèce, l'amour ou la haine dont cette cause extérieure était l'objet et tous les mouvements de l'âme qui en étaient la suite doivent disparaître aussitôt.Démonstration : Ce constitue en effet la forme ou l'essence de l'amour ou de la haine, c'est un sentiment de joie ou de tristesse accompagné de l'idée d'une cause extérieure (par les Déf. 6 et 7 des passions). Ôtez cette idée, l'essence de l'amour ou de la haine est détruite, et avec elles toutes les passions qui en dérivent. C. Q. F. D. PROPOSITION III Une affection passive cesse d'être passive aussitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte.Démonstration : Une affection passive, c'est une idée confuse (par la Déf. génér. des passions) ; si donc nous nous formons de cette affection même une idée claire et distincte, cette idée ne se distinguera de l'affection, en tant que l'affection est rapportée uniquement à l'âme, que d'une distinction abstraite (par la Propos. 21, part. 2, et son Schol. 1), et en conséquence (par la Propos. 3, part. 3) l'affection passive cessera d'être passive. C. Q. F. D. Corollaire : Une affection, à mesure qu'elle nous est mieux connue, tombe de plus en plus sous notre puissance, et l'âme en pâtit de moins en moins. PROPOSITION IV Il n'y a pas d'affection du corps dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distinct.Démonstration : Ce qui est commun à toutes choses ne se peut concevoir que d'une manière adéquate (par la Propos. 38, part. 2), et conséquemment (par la Propos. 12 et le Lemme 2, placé après le Schol. de la Propos. 13, part. 2), il n'y a aucune affection du corps dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distinct. C. Q. F. D.Corollaire : Il suit de là qu'il n'y a aucune passion dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distincte. Car une passion, c'est (par la Déf. génér. des passions) l'idée d'une affection du corps, et toute affection du corps (par la Propos. précéd.) doit envelopper quelque concept clair et distinct.Scholie : Puisqu'il n'y a rien d'où ne résulte quelque effets (par la Propos. 36, part. 1), et puisque tout ce qui résulte d'une idée qui est adéquate dans notre âme est toujours compris d'une façon claire et distincte (par la Propos. 40, part. 2), il s'ensuit que chacun de nous a le pouvoir de se former de soi-même et de ses passions une connaissance claire et distincte, sinon d'une manière absolue, au moins d'une façon partielle, et par conséquent chacun peut diminuer dans son âme l'élément de la passivité. Tous les soins de l'homme doivent donc tendre vers ce but, savoir, la connaissance la plus claire et la plus distincte possible de chaque passion ; car il en résultera que l'âme sera déterminée à aller de la passion qui l'affecte à la pensée des objets qu'elle perçoit clairement et distinctement, et où elle trouve un parfait repos ; et par suite, la passion se trouvant séparée de la pensée d'une cause extérieure et jointe à des pensées vraies, l'amour, la haine, etc., disparaîtront aussitôt (par la Propos. 2, part. 5) ; et en outre les appétits, les désirs qui en sont la suite ordinaire ne pourront plus avoir d'excès (par la Propos. 62, part. 4). Remarquons en effet que c'est par un seul et même appétit que l'homme agit et qu'il pâtit. Par exemple, la nature humaine est ainsi faite que tout homme désire que les autres vivent suivant son humeur particulière (par le Schol. de la Propos. 31, part. 3). Or, cet appétit, quand il n'est pas conduit par la raison, est une affection passive qui s'appelle ambition et ne diffère pas beaucoup de l'orgueil, tandis qu'au contraire cet appétit est un principe actif dans un homme que la raison conduit, et une vertu, qui est la piété (voyez le Schol. 1 de la Propos. 37, part. 4, et la 2e Démonstr. de cette même Propos.). Et de même, tous les appétits, tous les désirs ne sont des passions proprement dites qu'en tant qu'elles naissent d'idées inadéquates ; mais en tant qu'ils sont excités et produits par des idées adéquates, ce sont des vertus. Or, tous les désirs qui nous déterminent à l'action peuvent naître aussi bien d'idées adéquates que d'idées inadéquates (voyez la Propos. 59, part. 4). Ainsi donc, pour revenir au point d'où je me suis un peu écarté, ce remède contre le dérèglement des passions, qui consiste à s'en former une connaissance vraie, est le meilleur emploi qu'il nous soit donné de faire de notre puissance, puisque toute la puissance de l'âme se réduit à penser et à former des idées adéquates, comme on l'a fait voir ci-dessus (voyez la Propos. 3, part. 3). PROPOSITION V De toutes les passions qu'un objet nous peut faire éprouver, la plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, est celle que nous ressentons pour un objet que nous imaginons purement et simplement sans nous le représenter comme nécessaire, ou comme possible, ou comme contingent.Démonstration : Notre passion pour un être que nous nous représentons comme libre est plus forte que pour un être nécessaire (par la Propos. 49, part. 3), et par conséquent elle est plus forte encore que pour un être que nous imaginons comme possible ou comme contingent (par la Propos. 11, part. 4). Or, qu'est-ce qu'imaginer un être libre ? c'est imaginer cet être purement et simplement, dans l'ignorance des causes qui l'ont déterminé à agir (par le Schol. de la propos. 35, part. 2). Donc notre passion pour un objet que nous imaginons purement et simplement est toujours plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, que si nous l'imaginions comme nécessaire, possible ou contingent ; et par conséquent cette passion est la plus forte de toutes. C. Q. F. D. PROPOSITION VI En tant que l'âme conçoit toutes choses comme nécessaires, elle a sur ses passions une plus grande puissance : en d'autres termes, elle est moins sujette a pâtir.Démonstration : L'âme comprend que toutes choses sont nécessaires (par la Propos. 29, part. l), et qu'elles sont déterminées à l'existence et à l'action par l'enchaînement infini des causes (par la Propos. 28, part. 1) ; et en conséquence (par la Propos. précéd.) les passions que les objets lui font éprouver sont moins fortes, et (par la Propos. 48, part. 3) elle en est moins affectée. C. Q. F. D.Scholie : A mesure que cette connaissance que nous avons de la nécessité des choses s'applique davantage à ces objets particuliers que nous imaginons de la façon la plus distincte et la plus vraie, la puissance de l'âme sur ses passions prend de l'accroissement ; c'est une loi confirmée par l'expérience. Nous voyons en effet que la tristesse qu'un bien perdu nous fait éprouver s'adoucit aussitôt que l'on vient à considérer qu'il n'y avait aucun moyen de conserver ce qui nous a été ravi. De même, on remarquera que personne ne plaint un enfant de ne savoir point encore parler, marcher, raisonner, ou enfin de passer tant d'années dans une sorte d'ignorance de lui-même. Mais s'il arrivait que la plupart des hommes naquissent adultes, et qu'un ou deux seulement vinssent à naître enfants, chacun alors prendrait pitié de leur condition, parce que chacun cesserait de considérer l'enfance comme une chose naturelle et nécessaire, et n'y verrait plus qu'un vice ou un écart de la nature. Je pourrais joindre à ces faits une foule d'autres faits semblables. PROPOSITION VII Les passions qui proviennent de la raison ou qui sont excitées par elle sont plus puissantes, si l'on a égard au temps, que celles qui se rapportent aux objets particuliers que nous considérons comme absents.Démonstration : Ce qui nous fait considérer une chose comme absente, ce n'est point l'impression dont nous affecte son image, c'est une autre impression que reçoit le corps, et qui exclut l'existence de cette chose (par la Propos. 17, part. 2). Ainsi donc, l'affection qui se rapporte à un objet que nous considérons comme absent n'est point de nature à surpasser les autres actions et la puissance de l'homme (voyez sur ce point la Propos. 6, part. 4) ; elle est de nature, au contraire, à pouvoir être empêchée en quelque façon par ces affections qui excluent l'existence de sa cause extérieure (par la Propos. 9, part. 4). Or, toute passion qui provient de la raison se rapporte nécessairement aux propriétés communes des choses (voyez la Déf. de la raison dans le Schol. 2 de la propos. 40, part. 2), lesquelles sont toujours considérées comme présentes, rien ne pouvant exclure leur présente existence, et imaginées de la même manière (par la Propos. 38, part. 2). Par conséquent, une telle passion reste toujours la même ; et il en résulte (par l'Ax. l, part. 5) que les passions qui lui sont contraires, et ne sont point entretenues par leurs causes extérieures, doivent se mettre de plus en plus d'accord avec cette passion permanente, jusqu'à ce qu'elles cessent de lui être contraires, et il est évident que, sous ce point de vue, les passions qui proviennent de la raison sont plus puissantes que les autres. C. Q. F. D. PROPOSITION VIII Une passion est d'autant plus grande qu'elle est excitée par un plus grand nombre de causes qui concourent ensemble au même but.Démonstration : Un grand nombre de causes peuvent plus ensemble qu'un petit nombre (par la Propos. 7, part. 3) ; et en conséquence (par la Propos. 5, part. 4), une passion est d'autant plus grande qu'elle est excitée tout à la fois par un plus grand nombre de causes. C. Q. F. D.Scholie : Cette proposition résulte également de l'Ax. 2 de cette cinquième partie. PROPOSITION IX Une affection qui se rapporte à plusieurs causes diverses que l'âme aperçoit en même temps que l'affection elle-même est moins nuisible qu'une affection de même force, mais qui se rapporte à un petit nombre de causes ou à une seule ; l'âme en pâtit moins, et elle est moins affectés par chacune de ces causes diverses qu'elle ne le serait par une cause unique ou par un petit nombre de causes.Démonstration : Une affection n'est mauvaise ou nuisible qu'en tant qu'elle empêche l'âme de penser (par les Propos. 26 et 27, part. 4) ; et par conséquent, toute affection qui détermine l'âme à considérer à la fois plusieurs objets est moins nuisible qu'une autre affection de même force, mais qui tient l'âme attachée à la condition d'un seul objet ou d'un petit nombre d'objets avec une telle force qu'elle ne peut penser à aucun autre ; voilà le premier point. En second lieu, l'essence de l'âme ou sa puissance (par la Propos. 7, part. 3) consistant dans la seule pensée (par la Propos. 11, part. 3), l'âme pâtit moins d'une affection qui la détermine à penser à la fois à plusieurs objets qu'elle ne ferait d'une affection de force égale, mais qui tiendrait l'âme attachée à la considération d'un objet unique ou d'un petit nombre d'objets : voilà le second point. Enfin, cette première affection, en tant qu'elle se rapporte d'un plus grand nombre de causes extérieures, doit être moindre à l'égard de chacune (par la Propos. 58, part. 3). C. Q. F. D. PROPOSITION X Tant que notre âme n'est pas livrée au conflit des passions contraires à notre nature, nous avons la puissance d'ordonner et d'enchaîner les affections de notre corps suivant l'ordre de l'entendement.Démonstration : Les passions contraires à notre nature, c'est-à-dire (par la Propos. 30, part. 4) les passions mauvaises, sont mauvaises en tant qu'elles empêchent l'âme de penser (par la Propos. 27, part. 4). En conséquence, tant que notre âme n'est point livrée au conflit des passions contraires à notre nature, la puissance par laquelle l'âme s'efforce de comprendre les choses n'est point empêchée (par la Propos. 26, part. 4), et par suite l'âme a la puissance de former des idées claires et distinctes, et de les déduire les unes des autres (voyez le Schol. 2 de la Propos. 40 et le Schol. de la Propos. 47, part. 2) ; d'où il résulte (par la Propos. 1, part. 5) qu'elle a la puissance d'ordonner et d'enchaîner les affections du corps suivant l'ordre de l'entendement. C. Q. F. D.Scholie : Ce pouvoir d'ordonner et d'enchaîner nos affections corporelles suivant la droite raison nous rend capables de nous soustraire aisément à l'influence des mauvaises passions ; car (par la Propos. 7, part. 5) pour empêcher des affections ordonnées et enchaînées suivant la droite raison, une plus grande force est nécessaire que pour des affections vagues, et incertaines. Ainsi donc, ce que l'homme a de mieux à faire tant qu'il n'a pas une connaissance accomplie de ses passions, c'est de concevoir une règle de conduite parfaitement droite et fondée sur des principes certains, de la déposer dans sa mémoire, d'en faire une application continuelle aux cas particuliers qui se présentent si souvent dans la vie, d'agir enfin de telle sorte que son imagination en soit profondément affectée, et que sans cesse elle se présente aisément à son esprit.Pour prendre un exemple, nous avons mis au nombre des principes qui doivent régler la vie, qu'il faut vaincre la haine, non par une haine réciproque, mais par l'amour, par la générosité (voyez la Propos. 56, part. 4, et son Schol.). Or, si nous voulons avoir toujours ce précepte présent à l'esprit, quand il conviendra d'en faire usage, nous devons ramener souvent notre pensée et souvent méditer sur les injustices ordinaires des hommes et les meilleurs moyens de s'y soustraire en usant de générosité ; et de la sorte il s'établit entre l'image d'une injustice et celle du précepte de la générosité une telle union qu'aussitôt qu'une injustice nous est faite, le précepte se présente à notre esprit (voyez la Propos. 18, part. 2). Supposez maintenant que nous ayons toujours devant les yeux ce principe, que notre véritable intérêt, notre bien, est surtout dans l'amitié qui nous unit aux hommes et les biens de la société, et ces deux autres principes, premièrement, que d'une manière de vivre conforme à la droite raison naît dans notre âme la plus parfaite sérénité (par la Propos. 52, part. 4), et en second lieu que les hommes, comme tout le reste, agissent par la nécessité de la nature, il arrivera alors que le sentiment d'une injustice reçue et la haine qui en résulte ordinairement n'occuperont qu'une partie de notre imagination et seront aisément surmontées. Et si la colère qu'excitent en nous les grandes injustices ne peut être aussi facilement dominée, elle finira pourtant par être étouffée, non sans une lutte violente, mais en beaucoup moins de temps certainement que si d'avance nous n'avions pas fait de ces préceptes l'objet de nos méditations (cela résulte évidemment des Propos. 6, 7 et 8, part. 5). C'est encore de la même façon qu'il faut méditer sur la bravoure pour se délivrer de la crainte. Il faut passer en revue et ramener sans cesse dans son imagination les périls auxquels la vie de tous les hommes est exposée, et se redire que la présence d'esprit et le courage écartent et surmontent tous les dangers. Toutefois il est bon de remarquer ici qu'en ordonnant ses pensées et en réglant son imagination, il faut toujours avoir les yeux sur ce qu'il y a de bon en chacune des choses que l'on considère (par le Coroll. de la Propos. 63, part. 4, et la Propos. 59, part. 3), afin que ce soit toujours des sentiments de joie qui nous déterminent à agir. Si, par exemple, une personne reconnaît qu'elle poursuit la gloire avec excès, elle devra penser à l'usage légitime de la gloire, à la fin pour laquelle on la poursuit, aux moyens qu'on a de l'acquérir ; mais elle ne devra pas arrêter sa pensée sur l'abus de la gloire, sur sa vanité, sur l'inconstance des hommes, et autres réflexions qu'il est impossible de faire sans une certaine tristesse. Ce sont là les pensées dont se tourmentent les ambitieux quand ils désespèrent d'arriver aux honneurs dont leur âme est éprise ; et ils ont la prétention de montrer par là leur sagesse, tandis qu'ils n'exhalent que leur colère. Aussi c'est une chose certaine que les hommes les plus passionnés pour la gloire sont justement ceux qui déclament le plus sur ses abus et sur la vanité des choses de ce monde. Et ce n'est point là un caractère particulier aux ambitieux, il est commun à tous ceux qui sont maltraités de la fortune et dont l'âme a perdu sa puissance. Un homme pauvre et avare tout ensemble ne cesse de parler de l'abus de la richesse et des vices de ceux qui les possèdent ; ce qui n'aboutit du reste qu'à l'affliger lui-même et à montrer qu'il ne peut supporter avec égalité ni sa pauvreté ni la fortune des autres. De même encore celui qui a été mal reçu par sa maîtresse n'a plus l'âme remplie que de l'inconstance des femmes, de leurs trahisons et de tous les défauts qu'on ne cesse de leur imputer ; mais revient-il chez sa maîtresse et en est-il bien reçu, tout cela est oublié. Ainsi donc celui qui veut régler ses passions et ses appétits par le seul amour de la liberté, s'efforcera, autant qu'il est en lui, de connaître les vertus et les causes qui les produisent, et de remplir son âme de la joie que cette connaissance y fait naître ; il évitera au contraire de se donner le spectacle des vices des hommes, de médire de l'humanité et de se réjouir d'une fausse apparence de liberté. Et quiconque observera avec soin cette règle (ce qui du reste n'est point difficile) et s'exercera à la pratiquer, parviendra en très peu de temps à diriger la plupart de ses actions suivant les lois de la raison. PROPOSITION XI A mesure qu'une image se rapporte à un plus grand nombre de choses, elle revient plus fréquemment à l'esprit : en d'autres termes, elle se réveille plus souvent dans l'âme et l'occupe davantage.Démonstration : A mesure, en effet, qu'une image ou qu'une passion a rapport à plus d'objets, il y a plus de causes capable de l'exciter ou de l'entretenir, et toutes ces causes, l'âme (en vertu de l'hypothèse) les aperçoit par cela seul qu'elle est affectée de cette passion ; d'où il suit que cette passion devra être plus fréquente, en d'autres termes elle se réveillera plus souvent dans l'âme et l'occupera davantage (par la Propos. 8. part. 5). C. Q. F. D. PROPOSITION XII Nous unissons plus facilement les images des choses avec les images qui se rapportent aux objets que nous concevons clairement et distinctement qu'avec toute autre sorte d'images.Démonstration : Les objets que nous concevons clairement et distinctement, ce sont les propriétés générales des choses, ou ce qui se déduit de ces propriétés (voyez la Défin. de la raison dans le Schol. 2 de la Propos. 40, part. 2) ; et conséquemment, ces objets se représentent à notre esprit plus souvent que les autres (par la Propos. précéd.) ; d'où il suit que la perception simultanée de ces objets et du reste des choses devra s'opérer avec une facilité particulière, et par suite que les images des choses se joindront à ces objets plus aisément qu'à tous les autres (par la Propos. 18, part. 2). C. Q. F. D. PROPOSITION XIII A mesure qu'une image est jointe à un plus grand nombre d'autres images, elle se réveille plus souvent dans notre âme.Démonstration : A mesure en effet qu'une image est jointe à un plus grand nombre d'images, il y a un plus grand nombre de causes capables de l'exciter (par la propos. 18, part. 2). C. Q. F. D. PROPOSITION XIV L'âme peut faire que toutes les affections du corps, c'est-à-dire que toutes les images des choses se rapportent à l'idée de Dieu.Démonstration : Il n'est aucune affection du corps dont l'âme ne puisse se former un concept clair et distinct (par la Propos. 4, part. 5), et en conséquence, l'âme peut faire (par la Propos. 15, part. 1) que toutes ces affections se rapportent à l'idée de Dieu. C. Q. F. D. PROPOSITION XV Celui qui comprend ses passions et soi-même clairement et distinctement aime Dieu, et il aime d'autant plus qu'il comprend ses passions et soi-même d'une façon plus claire et plus distincte.Démonstration : Celui qui comprend ses passions et soi-même d'une façon claire et distincte ressent de la joie (par la Propos. 53, part. 3), et cette joie est accompagnée de l'idée de Dieu (par la Propos. précéd.) ; et en conséquence (par la Défin. 6 des passions), il aime Dieu, et il l'aime d'autant plus par la même raison) qu'il comprend mieux et ses passions et soi-même. C. Q. F. D. PROPOSITION XVI Cet amour de Dieu doit occuper l'âme plus que tout le reste.Démonstration : Cet amour en effet est joint à toutes les affections du corps (par la Propos. 14, part. 5), qui toutes servent à l'entretenir (par la Propos. 15, part. 5), et conséquemment (par la Propos. 11, part. 5) il doit occuper l'âme plus que tout le reste. C. Q. F. D. PROPOSITION XVII Dieu est exempt de toute passion, et il n'est sujet à aucune affection de joie ou de tristesse.Démonstration : Toutes les idées, en tant qu'elles se rapportent à Dieu, sont vraies (par la Propos. 32, part. 2), c'est-à-dire (par la Défin. 4, part. 2) adéquates, et conséquemment (par la Défin. génér. des passions) Dieu est exempt de toute passion. De plus, Dieu ne peut passer à une perfection plus grande que la sienne ou plus petite (par le Coroll. 2 de la Propos. 20, part. 1) ; et par suite (en vertu des Défin. 2 et 3 des passions) il n'est sujet à aucune affection de joie ou de tristesse. C. Q. F. D.Corollaire : Dieu, à parler proprement, n'aime ni ne hait personne. Car Dieu (par la Propos. précéd.) n'éprouve aucune affection de joie ou de tristesse, et en conséquence (par la Défin. 6 et 7 des passions) il n'a pour personne ni haine ni amour. PROPOSITION XVIII Personne ne peut haïr Dieu.Démonstration : L'idée de Dieu, qui est en nous, est adéquate et parfaite (par la Propos. 46 et 47, part. 2). En conséquence, en tant que nous contemplons Dieu, nous agissons (par la Propos. 3, part. 3), et partant (par la Propos. 59, part. 3) il est impossible qu'il y ait en nous un sentiment de tristesse accompagné de l'idée de Dieu, en d'autres termes (par la Défin. 7 des passions) personne ne peut haïr Dieu. C. Q. F. D.Corollaire : L'amour que nous avons pour Dieu ne peut se changer en haine.Scholie : On peut objecter cependant qu'en concevant Dieu comme cause de toutes choses, nous le considérons comme cause de la tristesse. Je réponds que la tristesse, en tant que nous en concevons les causes, cesse d'être une passion (par la Propos. 3, part. 5) ; en d'autres termes (par la Propos. 59, part. 3) elle cesse d'être la tristesse ; d'ou il suit qu'en tant que nous concevons Dieu comme cause de la tristesse, nous éprouvons de la joie. PROPOSITION XIX Celui qui aime Dieu ne peut faire effort pour que Dieu l'aime à son tour.Démonstration : Si l'homme faisait un tel effort, il désirerait donc (par le Coroll. de la Propos. 17, part. 5) que ce Dieu qu'il aime ne fût pas Dieu, et en conséquence (par la Propos. 19, part. 3), il désirerait être contristé, ce qui est absurde (par la Propos. 28, part. 3). Donc celui qui aime Dieu, etc. C. Q. F. D. PROPOSITION XX Cet amour de Dieu ne peut être souillé par aucun sentiment d'envie ni de jalousie, et il est entretenu en nous avec d'autant plus de force que nous nous représentons un plus grand nombre d'hommes comme unis avec Dieu de ce même lien d'amour.Démonstration : Cet amour de Dieu est le bien le plus élevé que puisse désirer une âme que la raison gouverne (par la Propos. 28, part. 4) ; il est commun à tous les hommes (par la Propos. 36, part. 4), et nous désirons que tous nos semblables en jouissent (par la Propos. 37, part. 4) ; par conséquent (en vertu de la Défin. 23 des passions), il ne peut être souillé d'aucun mélange d'envie ni de jalousie (par la Propos. 18, part. 5, et la Défin. de la jalousie qui se trouve au Schol. de la Propos. 35, part. 3) ; au contraire (par la Propos. 31, part. 3), cet amour de Dieu doit être entretenu en nous avec d'autant plus de force, que nous imaginons un plus grand nombre d'hommes jouissant du bonheur qu'il procure. C. Q. F. D.Scholie : Nous pouvons faire voir de la même manière qu'il n'y a aucune passion directement contraire à l'amour de Dieu, et qui puisse le détruire ; d'où il suit que l'amour de Dieu est de toutes nos passions la plus constante, et tant qu'il se rapporte au corps, ne peut être détruit qu'avec le corps lui-même. Quant à la nature de cet amour, en tant qu'il se rapporte uniquement à l'âme, c'est ce que nous verrons plus tard.Dans les propositions qui précèdent, j'ai réuni tous les remèdes des passions, c'est-à-dire tout ce que l'âme, considérée uniquement en elle-même, peut contre ses passions. Il résulte de là que la puissance de l'âme sur les passions consiste : 1° dans la connaissance même des passions (voyez le Schol. de la Propos. 4, part. 5) ; 2° dans la séparation que l'âme effectue entre telle ou telle passion et la pensée d'une cause extérieure confusément imaginée (voyez la Propos. 2 et son Schol., et la Propos. 4, part. 5) ; 3° dans le progrès du temps qui rend celles de nos affections qui se rapportent à des choses dont nous avons l'intelligence, supérieures aux affections qui se rapportent à des choses dont nous n'avons que des idées confuses et mutilées (voyez la Propos. 7, part. 5) ; 4° dans la multitude des causes qui entretiennent celles de nos passions qui se rapportent aux propriétés générales des choses, ou à Dieu (voyez les Propos. 9 et 11, part. 5) ; 5° enfin dans l'ordre où l'âme peut disposer et enchaîner ses passions (voyez le Schol. de la Propos. 10, et les Propos. 12, 13, 14, part. 5). Mais pour que ce pouvoir de l'âme sur les passions soit mieux compris, il est important de faire avant tout cette observation, que nous donnons à nos passions le nom de grandes passions dans deux cas différents : le premier, quand nous comparons la passion d'un l'homme à celle d'un autre l'homme, et que nous voyons l'un des deux plus fortement agité que l'autre par la même passion ; la seconde, quand nous comparons deux passions d'une seule et même personne, et que nous reconnaissons qu'elle est plus fortement affectée ou remuée par l'une que par l'autre. La force d'une passion en effet (par la Propos. 5, part. 4) est déterminée par le rapport de la puissance de sa cause extérieure avec notre puissance propre. Or, la puissance de l'âme se détermine uniquement par le degré de connaissance qu'elle possède, et son impuissance ou sa passivité par la seule privation de connaissance, c'est-à-dire par ce qui fait qu'elle a des idées inadéquates ; d'où il résulte que l'âme qui pâtit le plus, c'est l'âme qui est constituée dans la plus grande partie de son être par des idées inadéquates, de telle sorte qu'elle se distingue bien plus par ses affections passives que par les actions qu'elle effectue ; et au contraire, l'âme qui agit le plus, c'est celle qui est constituée dans la plus grande partie de son être par des idées adéquates, (le telle sorte qu'elle se distingue bien plus (pouvant d'ailleurs renfermer autant d'idées inadéquates que celles dont nous venons de parler) par les idées qui dépendent de la vertu de l'homme que par celles qui marquent son impuissance. Il faut remarquer en outre que les inquiétudes de l'âme et tous ses maux tirent leur origine de l'amour excessif qui l'attache à des choses sujettes à mille variations et dont la possession durable est impossible. Personne, en effet, n'a d'inquiétude ou d'anxiété que pour un objet qu'il aime, et les injures, les soupçons, les inimitiés n'ont pas d'autre source que cet amour qui nous enflamme pour des objets que nous ne pouvons réellement posséder avec plénitude. Et tout cela doit nous faire comprendre aisément ce que peut sur nos passions une connaissance claire et distincte, surtout, ce troisième genre de connaissance (voyez le Schol. de la Propos. 47, part. 2) dont le fondement est la connaissance même de Dieu ; car si cette connaissance ne détruit pas absolument nos passions, comme passions (voyez la Propos. 3, et le Schol. de la Propos. 4, part. 5), elle fait du moins que les passions ne constituent que la plus petite partie de notre âme (voyez la Propos. 14, part. 5). De plus elle fait naître en nous l'amour d'un objet immuable et éternel (voyez la Propos. 15, part. 5), que nous possédons véritablement et avec plénitude (voyez la Propos. 45, part. 2) ; et cet amour épuré ne peut dès lors être souillé de ce triste mélange de vices que l'amour amène ordinairement avec soi ; il peut prendre des accroissements toujours nouveaux (par, la Propos. 15, part. 5), occuper la plus grande partie de l'âme (par la Propos. 16, part. 5) et s'y déployer avec étendue. Les réflexions qui précèdent terminent ce que j'avais dessein de dire sur la vie présente. Chacun, en effet, pourra reconnaître que j'ai embrassé en peu de mots tous les remèdes qui conviennent aux passions, comme je l'ai dit au commencement de ce Scholie, s'il veut bien faire attention tout ensemble à ce Scholie lui-même et à la Définition de l'âme et de ses passions, ainsi qu'aux Propositions 1 et 3, part. 3. Le moment est donc venu de traiter de ce qui regarde la durée de l'âme considérée sans relation avec le corps. PROPOSITION XXI L'âme ne peut rien imaginer, ni se souvenir d'aucune chose passée, qu'à condition que le corps continue d'exister.Démonstration : L'âme n'exprime l'existence actuelle du corps et ne conçoit les affections du corps comme actuelles qu'à condition que le corps continue d'exister (par le Coroll. de la Propos. 8, part, 2) ; et en conséquence (par la Propos. 26, part. 2), elle ne conçoit aucun corps comme existant en acte qu'à cette même condition : d'où il résulte encore qu'il ne peut rien imaginer (voyez la Déf. de l'imagin. dans le Schol. de la Propos. 17, part. 2), ni se souvenir d'aucune chose passée (voyez la Déf. de la mémoire au Schol. de la Propos. 18, part. 2) qu'à condition que le corps continue d'exister. C. Q. F. D. PROPOSITION XXII Toutefois, il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l'essence de tel ou tel corps humain sous le caractère de l'éternité.Démonstration : Dieu n'est pas seulement la cause de l'existence de tel ou tel corps humain, il l'est aussi de son essence (par la Propos. 25, part. 1), laquelle doit en conséquence être conçue nécessairement par l'essence même de Dieu (par l'axiome 4, part. l), et cela en vertu d'une nécessité éternelle (par la Propos. 16, part. 1) ; d'où il suit (par la Propos. 3, part. 2), que ce concept doit être nécessairement en Dieu. C. Q. F. D. PROPOSITION XXIII L'âme humaine ne peut entièrement périr avec le corps ; il reste quelque chose d'elle, quelque chose d'éternel.Démonstration : Il y a nécessairement en Dieu (par la Propos. précéd.) un concept ou une idée qui exprime l'essence du corps humain, et cette idée, par conséquent, est nécessairement quelque chose qui se rapporte à l'essence de l'âme (en vertu de la Propos. 13, part. 2). Or, nous n'attribuons à l'âme humaine aucune durée qui se puisse déterminer dans le temps, si ce n'est en tant qu'elle exprime l'existence actuelle du corps, laquelle se développe dans la durée et peut se déterminer dans le temps ; en d'autres termes (par le Coroll. de la Propos. 8, part. 2), nous n'attribuons à l'âme une durée que pendant la durée du corps. Toutefois, comme ce qui est conçu par l'essence de Dieu avec une éternelle nécessité est quelque chose, ce quelque chose, qui se rapporte à l'essence de l'âme, est nécessairement éternel (par la Propos. précéd.). C. Q. F. D.Scholie : Cette idée qui exprime l'essence du corps sous le caractère de l'éternité est, comme nous l'avons dit, un mode déterminé de la pensée qui se rapporte à l'essence de l'âme et qui est nécessairement éternel. Et cependant il est impossible que nous nous souvenions d'avoir existé avant le corps, puisque aucune trace de cette existence ne se peut rencontrer dans le corps, et que l'éternité ne peut se mesurer par le temps, ni avoir avec le temps aucune relation. Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels. L'âme en effet, ne sent pas moins les choses qu'elle conçoit par l'entendement que celles qu'elle a dans la mémoire. Les yeux de l'âme, ces yeux qui lui font voir et observer les choses, ce sont les démonstrations. Aussi, quoique nous ne nous souvenions pas d'avoir existé avant le corps, nous sentons cependant que notre âme, en tant qu'elle enveloppe l'essence du corps sous le caractère de l'éternité, est éternelle, et que cette existence éternelle ne peut se mesurer par le temps on s'étendre dans la durée. Ainsi donc, on ne peut dire que notre âme dure, et son existence ne peut être enfermée dans les limites d'un temps déterminé qu'en tant qu'elle enveloppe l'existence actuelle du corps ; et c'est aussi à cette condition seulement qu'elle a le pouvoir de déterminer dans le temps l'existence des choses et de les concevoir sous la notion de durée. PROPOSITION XXIV Plus nous comprenons les choses particulières, et plus nous comprenons Dieu.Démonstration : Cela est évident par le Coroll. de la Propos. 25, part. 1. PROPOSITION XXV L'effort suprême de l'âme et la suprême vertu, c'est de connaître les choses d'une connaissance du troisième genre.Démonstration : La connaissance du troisième genre va de l'idée adéquate d'un certain nombre d'attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l'essence des choses (voyez la Déf. renfermée dans le Schol. 2 de la Propos. 40, part. 2) ; et plus nous comprenons les choses de cette façon, plus nous comprenons Dieu (par la Propos. précéd.) ; par conséquent (par la Propos. 28, part. 4), la vertu suprême de l'âme, c'est-à-dire (par la Déf. 8, part. 4) sa puiss | |