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Fichier I : Chapitre II
Héraclite et Parménide
Introduction
Le contenu de ce chapitre a été tiré des sources suivantes :
1. Conche, Marcel, Héraclite. Fragments, Paris, PUF, 1986.
2. Conche, Marcel, Parménide, Le Poème : fragments, PUF, 1996.
3. Koyré, A., « Remarques sur le paradoxes de Zénon », dans Études d'histoire de la pensée
philosophique , Paris, Gallimard, 1971 [1922].
4. Vernant, Jean-Pierre, « La formation de la pensée positive dans la Grèce archaïque », dans
Mythe et pensée chez les Grecs , Tome II, Paris, Maspéro, 1981, p. 95-124.
Deux problèmes :
Chez les présocratiques, et en particulier chez Héraclite et Parménide, la réflexion philosophique
porte sur deux problèmes redoutables :
􀂃 L’un et le multiple : L’expérience sensible nous découvre un monde multiforme d’une très
grande variété. Derrière cette multiplicité, existe-t-il un substrat unique, un principe d’unité ?
Demandons-nous, pour comprendre mieux cette question, si le plaisir, par exemple est un ou
multiple : la variété des plaisirs est-elle une pure multiplicité que rien en pourrait unifier et en
ce cas, chaque plaisir serait un phénomène strictement individuel qui ne répète aucun
caractère commun à tous les plaisirs ? Ou bien cette multiplicité est-elle apparente ? Les
diverses activités agréables produiraient toujours la même et unique chose, à savoir du plaisir
et en ce cas le plaisir, peu importe sa source, serait toujours la même et unique réalité ?
􀂃 L’être et le devenir : L’être signifie ce qui est, ce qui existe, la réalité, le réel, le fait
d'exister. Le non-être signifie ce qui n’est pas, le néant, c'est-à -dire ce qui n'a aucune
détermination, pas même celle de l'un. Le devenir est synonyme de changement, de
mouvement. L’expérience sensible nous met en présence du devenir (la feuille est verte l’été
et devient rouge l’automne). Mais la pensée s’explique difficilement ce changement : la
notion de devenir implique en effet un passage réciproque de l’être au non-être. Or rien ne se
crée, rien ne se perd.
2
Héraclite : ~ 550-480 (Éphèse)
Dans l’Antiquité, on le surnommait « Héraclite l’Obscur ». Il était connu pour être orgueilleux et
méprisant : il se vantait de n’avoir été le disciple de personne et d’avoir tout appris par lui-même.
On lui demanda d’écrire des lois pour Éphèse, mais il refusa parce que selon lui les moeurs
politiques de la Cité étaient trop dépravées. Il s’était retiré près du temple d’Artémis et jouait aux
osselets avec les enfants. Aux curieux, il lança : « Pourquoi vous étonner, cela vaut mieux que
d’administrer la Cité avec vous. » Il refusa d’aller rencontrer le roi Darius et les Athéniens qui
l’estimaient. Il préféra rester à Éphèse, bien qu’il y fût méprisé. Héraclite descend du fondateur
d'Éphèse, Androklos, qui dirigea l'émigration ionienne et dont le père était Kodros, roi
d'Athènes. Héraclite lui-même eût été roi, s'il n'avait renoncé en faveur de son frère. Il appartient
à cette famille royale d'Éphèse qui avait gardé, avec le doit à la robe pourpre et au sceptre, le
privilège du sacerdoce de Déméter Eleusiana. (Vernant 1981, p. 113).
Choix de fragments d'Héraclite
Le Logos
1. Le Logos, ce qui est/ toujours les hommes sont incapables de le comprendre,/ aussi bien
avant de l’entendre qu’après l’avoir entendu pour la première fois,/ Car bien que toutes
choses naissent et meurent selon ce Logos-ci/ Les hommes sont comme inexpérimentés
quand ils s’essaient/ à des paroles ou à des actes,/ tels que moi je [les] explique/ Selon sa
nature séparant chacun/ et exposant comment il est ;/ Alors que les autres hommes/ oublient
tout ce qu’ils font à l’état de veille/ comme ils oublient, en dormant, tout ce qu’ils [voient].
(I)
2. Mais bien que le Logos soit commun/ La plupart vivent comme avec une pensée en propre.
(II)
3. Il appartient à l’âme un Logos qui s’accroît lui-même. (CXV)
4. Si ce n’est moi, mais le Logos, que vous avez écouté,/ Il est sage de convenir qu’est l’Un –
Tout. (L)
Le règne de l’ignorance
1. Ils ne comprennent pas quand ils ont entendu/ à des sourds ils ressemblent./ C’est d’eux que
témoigne la sentence:/ Présents ils sont absents. (XXXIV)
2. Instituteur de la plupart des hommes est Hésiode./ Ils savent qu’il connaissait beaucoup de
choses/ lui qui n’était pas capable de comprendre le jour et la nuit/ car ils sont un. (LVII)
3. Pour les éveillés il y a un monde un et commun/ Mais parmi ceux qui dorment, chacun s’en
détourne vers le sien propre. (LXXXXIX)
4. De tous ceux dont j’ai entendu les paroles/ aucun n’arrive au point de reconnaître/ que le sage
est séparé de tous. (CVIII)
3
Connaissance et paradoxes
1. Le vrai […] ce qui ne se cache pas. (II)a
2. [Sur la taille du Soleil.] La largeur d’un pied d’homme. (III)
3. Si toutes les choses devenaient fumée, c’est par les narines que nous les connaîtrions. (VII)
4. Les choses dont il y a vision, audition, expérience,/ ce sont elles que je préfère. (LV)
5. Penser est commun à tous. (CXIII)
6. Nature aime à se cacher. (CXXIII)
7. Le temps est un enfant qui s'amuse, il joue au trictrac./ À l'enfant la royauté. (LII)
Mobilité universelle et feu
1. Ce monde-ci, le même pour tous/ nul des dieux ni des hommes ne l’a fait/ Mais il était
toujours est et sera/ Feu éternel s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure. (XXX)
2. Dans les mêmes fleuves/ nous entrons et nous n'entrons pas/ Nous sommes et nous ne
sommes pas. (XLIX)a
3. Car on ne peut entrer deux fois dans le même fleuve. (XCI)
4. «Héraclite dit quelque part que tout passe et que rien ne demeure.» Platon (AVI)
5. «Tout s'écoule.» Simplicius
L’unité des contraires
1. L’opposé est utile, et des choses différentes naît la plus belle harmonie [et toutes choses sont
engendrées par la discorde.] (VIII)
2. Ils ne savent pas comment le différent concorde avec lui-même,/ Il est une harmonie contre
tendue comme pour l’arc et la lyre. (LI)
3. L'Harmonie invisible plus belle que la visible.(LIV)
4. Conflit/ est le père de tous les êtres, le roi de tous les êtres/ Aux uns il a donné formes de
dieux, aux autres d’hommes,/ Il a fait les uns esclaves, les autres libres. (LIII)
5. La route, montante descendante/ Une et même. (LX)
6. La mer, eau la plus pure et la plus souillée,/ Pour les poissons potable et salutaire,/ pour les
hommes son potable et mortelle. (LXI)
7. Même chose en nous/ être vivant ou mort/ être éveillé ou être endormi/ être jeune ou être
vieux/ Car ceux-ci se changent en ceux-là / et ceux-là de nouveau se changent en ceux-ci.
(LXXXVIII).
(Traduction de Jean-Paul Dumont dans Les Présocratiques, Coll. «La Pléiade», Paris,
Galllimard, 1988.)
4
Interprétation des fragments d'Héraclite :
􀂃 Le logos : dans la langue usuelle, logos signifie discours parlé. Mais le mot a plusieurs autres
sens parmi lesquels : raison, loi et principe unificateur. Héraclite prétend offrir le discours de
la vérité sur le réel, il expose la loi du devenir de toutes choses : l'unité des contraires. Pour
être capable de tenir un tel discours, il faut être éveillé et non pas endormi comme les autres
hommes. Le logos affirme ce qui est vrai universellement. La thèse fondamentale du discours
de ce penseur : tout est un, c.-à -d. il y a unité et identité des contraires. Par exemple, le positif
de la vie (la vie, l'amour, la santé) est un avec le négatif (la mort, la maladie, la solitude) : le
positif et le négatif sont un signifie que l'on ne peut avoir l'un sans avoir l'autre. Il faut
transformer notre attitude : accepter que le négatif y est de droit, ne pas le refuser comme
n'ayant pas droit à l'existence, comme n'étant pas lié à son contraire.
􀂃 Le règne de l'ignorance : la plupart des hommes ne comprennent pas ce qu'est le réel : ils
sont présents au monde, mais absents à sa vérité. Ceux qui passent pour savoir beaucoup de
choses, comme Hésiode, ignorent la loi fondamentale de l'unité des contraires. Au lieu d'être
en présence du monde commun à tous les éveillés, chacun est enfermé dans son monde
(coloré par ses désirs, ses intérêts, ses habitudes). Le sage est celui qui dit la vérité de la
totalité du réel.
􀂃 Connaissance et paradoxe : le monde est sensible, donc les sens sont les révélateurs
premiers du monde. Mais ils ne connaissent pas le monde dans son intelligibilité, c.-à -d. ses
lois. C'est le rôle de l'intelligence de découvrir ces lois.
􀂃 Mobilité universelle et feu : « tout s'écoule », voilà la thèse fondamentale d'Héraclite,
comme si le réel était un grand fleuve qui ne cesse jamais de couler. Le changement est la
réalité unique, attesté par l'expérience. Le devenir est sans fin et sans repos. En son fond, le
réel est pure mobilité. Le feu, qui détruit l'ancien et fait place au nouveau, est le principe
unificateur.
􀂃 L'unité des contraires : La guerre – ou le conflit des contraires – est le principe du devenir
dans le réel. Ce conflit fécond est en même temps harmonie au sens d'un ajustement des
forces en sens opposé comme celles qui maintiennent tendue la corde d'un arc. L'unité des
contraires signifie leur inséparabilité.
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Parménide d'Élée (~540-470)
(Choix de fragments traduits par Tannery (1887)
I
Les cavales qui m’emportent au gré de mes désirs,
se sont élancées sur la route fameuse
de la Divinité, qui conduit partout l’homme instruit;
c’est la route que je suis, c’est là que les cavales exercées
[5] entraînent le char qui me porte. Guides de mon voyage,
les vierges, filles du Soleil, ont laissé les demeures de la nuit
et, dans la lumière, écartent les voiles qui couvraient leurs fronts.
Dans les moyeux, l’essieu chauffe et jette son cri strident
sous le double effort des roues qui tournoient
[10] de chaque côté, cédant à l’élan de la course impétueuse.
Voici la porte des chemins du jour et de la nuit,
avec son linteau, son seuil de pierre,
et fermés sur l’éther ses larges battants,
dont la Justice vengeresse tient les clefs pour ouvrir et fermer.
[15] Les nymphes la supplient avec de douces paroles
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et savent obtenir que la barre ferrée
soit enlevée sans retard; alors des battants
elles déploient la vaste ouverture
et font tourner en arrière les gonds garnis d’airain
[20] ajustés à clous et à agrafes; enfin par la porte
elles font entrer tout droit les cavales et le char.
La Déesse me reçoit avec bienveillance prend de sa main
ma main droite et m’adresse ces paroles:
« Enfant, qu’accompagnent d’immortelles conductrices,
[25] que tes cavales ont amené dans ma demeure,
sois le bienvenu; ce n’est pas une mauvaise destinée qui t’a conduit
sur cette route éloignée du sentier des hommes;
c’est la loi et la justice. Il faut que tu apprennes toutes choses,
et le coeur fidèle de la vérité qui s’impose,
[30] et les opinions humaines qui sont en dehors de le vraie certitude.
Quelles qu’elles soient, tu dois les connaître également, et tout ce dont on juge.
Il faut que tu puisses en juger, passant toutes choses en revue.
II
Allons, je vais te dire et tu vas entendre
7
quelles sont les seules voies de recherche ouvertes à l’intelligence;
l’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité;
[5] l’autre, que 1’être n’est pas: et que le non-être est forcément,
route où je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer;
III
car le pensé et l’être sont une même chose.
VI
II faut penser et dire que ce qui est; car il y a être :
il n’y a pas de non-être; voilà ce que je t’ordonne de proclamer.
Je te détourne de cette voie de recherche.
où les mortels qui ne savent rien
[5] s’égarent incertains; l’impuissance de leur pensée
y conduit leur esprit errant: ils vont
sourds et aveugles, stupides et sans jugement;
ils croient qu’être et ne pas être est la même chose et n’est pas
la même chose; et toujours leur chemin les ramène au même point.
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VII
Jamais tu ne feras que ce qui n’est pas soit;
détourne donc ta pensée de cette voie de recherche;
que l’habitude n’entraîne pas sur ce chemin battu
ton oeil sans but, ton oreille assourdie,
[5] ta langue; juge par la raison de l’irréfutable condamnation
que je prononce.
VIII
II n’est plus qu’une voie pour le discours,
c’est que l’être soit; par là sont des preuves
nombreuses qu’il est inengendré et impérissable,
universel, unique, immobile et sans fin.
[5] Il n’a pas été et ne sera pas; il est maintenant tout entier,
un, continu. Car quelle origine lui chercheras-tu ?
D’où et dans quel sens aurait-il grandi? De ce qui n’est pas? Je ne te permets ni de dire ni de le
penser; car c’est inexprimable et inintelligible
que ce qui est ne soit pas. Quelle nécessité l’eût obligé
[10] plus tôt ou plus tard à naître en commençant de rien?
Il faut qu’il soit tout à fait ou ne soit pas.
Et la force de la raison ne te laissera pas non plus, de ce qui est,
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faire naître quelque autre chose. Ainsi ni la genèse ni la destruction
ne lui sont permises par la Justice; elle ne relâchera pas les liens
[15] où elle le tient. [Là -dessus le jugement réside en ceci ] :
Il est ou n’est pas; mais il a été décidé qu’il fallait
abandonner l’une des routes, incompréhensible et sans nom, comme sans vérité, prendre l’autre,
que
l’être est véritablement.
Mais comment ce qui est pourrait-il être plus tard? Comment aurait-il pu devenir?
[20] S’il est devenu, il n’est pas, pas plus que s’il doit être un jour.
Ainsi disparaissent la genèse et la mort inexplicables.
II n’est pas non plus divisé, car Il est partout semblable;
nulle part rien ne fait obstacle à sa continuité, soit plus,
soit moins; tout est plein de l’être,
[25] tout est donc continu, et ce qui est touche à ce qui est.
Mais il est immobile dans les bornes de liens inéluctables,
sans commencement, sans fin, puisque la genèse et la destruction
ont été, bannies au loin. Chassées par la certitude de la vérité.
il est le même, restant en même état et subsistant par lui-même;
[30] tel il reste invariablement; la puissante nécessité
le retient et l’enserre dans les bornes de ses liens.
II faut donc que ce qui est ne soit pas illimité;
10
car rien ne lui manque et alors tout lui manquerait.
C’est une même chose, le penser et ce dont est la pensée;
[35] car, en dehors de l’être, en quoi il est énoncé,
tu ne trouveras pas le penser; rien n’est ni ne sera
d’autre outre ce qui est; la destinée l’a enchaîné
pour être universel et immobile; son nom est Tout,
tout ce que les mortels croient être en vérité et qu’ils font
[40] naître et périr, être et ne pas être,
changer de lieu. muer de couleur.
Mais, puisqu’il est parfait sous une limite extrême!
il ressemble à la masse d’une sphère arrondie de tous côtés,
également distante de son centre en tous points. Ni plus
[45] ni moins ne peut être ici ou là ;
car il n’y a point de non-être qui empêche l’être d’arriver
à l’égalité; il n’y a point non plus d’être qui lui donne,
plus ou moins d’être ici ou là , puisqu’il est tout, sans exception.
Ainsi, égal de tous côtés, il est néanmoins dans des limites.
(Texte libre de tous droits d'auteur provenant de l'Encyclopédie Wikipédia : Parménide)
11
Interprétation des fragments de Parménide :
􀂃 Lorsqu'il y a conflit entre l'expérience sensible et la raison (ou le raisonnement), il faut rejeter
le témoignage des sens comme illusoire.
􀂃 Pour Parménide, on ne peut penser et affirmer que l'être. Le néant, ou le non-être, on doit
l'écarter de notre discours, car c'est une notion contradictoire. Dire qu'il y a du non-être
revient à dire que ce qui n'existe pas existe !!!
􀂃 La thèse fondamentale est la suivante : l'être est un et immuable. Donc la multiplicité et le
changement ne sont que des illusions des sens, de vaines apparences. La thèse parménidienne
est une négation, au nom de raisonnement, des idées d'Héraclite sur le devenir. L'être est
immuable parce que le devenir implique la notion de non-être.
􀂃 Les caractères de l'être : l'être est incréé, impérissable, il est complet, immobile, éternel.
L'être ne peut pas avoir eu de commencement parce qu'il aurait fallu en ce cas qu'il vienne du
non-être, ce qui est absurde. Il est tout entier dans l'instant présent, un et continu. En effet, le
passé est ce qui n'est plus et le futur, ce qui n'est pas encore, or l'être est. L'image de l'être est
une sphère s'équilibrant partout elle-même, une sphère pleine qui se contient elle-même et
rien d'autre qu'elle-même. Tags : PHILOSOPHIE
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Science, mythe et philosophie : Ajouté le 2/9/2008 à 17:39
Science, mythe et philosophie
Nous vivons dans une culture qui entend avoir dépassé le stade du mythe, nous pensons pouvoir ignorer la représentation mythique parce que la représentation objective de la science moderne nous en a débarrassé. Claude Lévi-Strauss écrit dans ce sens : pendant des millénaires, le mythe a été un certain mode de construction intellectuelle... Mais, dans notre civilisation, à une époque qui se situe vers le XVII ème, avec le début de la pensée scientifique -Bacon, Descartes et quelques autres-, le mythe est mort ou, à tout le moins, il a passé à l'arrière-plan comme type de construction intellectuelle ».
Mais est-ce bien sûr? Avons-nous vraiment franchi une étape qui serait celle du "stade du mythe ?" Nos mythes sont peut-être seulement différents des mythes anciens, cela ne veut pas dire que le mythe ait perdu sa place dans notre pensée. Prenons par exemple ces mythes recréés par l’imaginaire contemporain. Par exemple le mythe de la « belle époque » désigne les années 1900. Nous vivons avec des images mythiques, au point de parfois nous cacher la réalité. A. Sauvy le dit de manière abrupte : « Après la guerre, a été créé le mythe réactionnaire et bêtifiant de la "Belle époque". Les jeunes ont été incités à croire que ce fut un temps de fêtes, autour de la place Pigalle. Il n'était pas question des 100 000 vagabonds ou mendiants qui traînaient dans Paris, de la mortalité infantile 6 fois plus forte que l'actuelle, de la semaine de 60 heures, sans congés, sans sécurité sociale, non plus que du taudis et de l'expulsion avec saisie des meubles (sauf le lit, par mesure... d'humanité).» Il est facile de reconstruire le passé sous une forme mythique. C'est ce à quoi s'emploie par exemple le cinéma.
Pourquoi le mythe est-il toujours présent dans l’opinion ? Quel statu lui conférer? En toute rigueur, devons-nous bannir le mythe d’une représentation philosophique du monde ? La philosophie se construit-elle contre la représentation mythique du monde ? La science et la philosophie exclut-elle vraiment une représentation mythique du monde? N’y a-t-il pas une mythologie issue de la science ?
* * *
A. La représentation mythique
Dans un premier temps, il est indispensable de préciser ce qu’est un mythe dans les deux sens du mot.
a) Un mythe est un récit qui met en scène les forces de la Nature, sous la forme de dieux ou de héros. Le mythe se situe dans une dimension intemporelle, celle de l’Origine des choses, avant la naissance du temps historique. Le mythe diffère de la fable. La fable est une histoire qui aboutit à une morale. Le mythe n’est pas construit pour aller vers une morale à recevoir, il reste ouvert à toute interprétation. Mircéa Eliade en donne cette définition : « Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements. Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Êtres Surnaturels, une réalité est venue à l’existence … C’est donc toujours le récit d’une création : on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être ». (texte)
b) Cependant, le sens originel du mythe s’est affaibli et modifié dans les temps modernes. On a fini par appeler mythe toute construction imaginaire ayant un temps soit peu le support de la conscience collective et servant de référence pour penser ses idéaux et se reconnaître elle-même. C'est ce que nous nommerons le mythe sociologique. Il est alors très voisin, souvent confondu avec la notion d’illusion et il devient un terme péjoratif. On a construit de toute pièce le « mythe de la belle époque » disions-nous pour qualifier une période de l’histoire qui nous fascine et qui sert de valeur refuge à l’imagination : « en ce temps là , il y avait de belles voitures, les femmes fumaient des cigarettes avec un porte cigarette, on dansait au rythme du charleston »… ! De la même manière on a construit le « mythe du miracle grec » en idéalisant une période de la Grèce antique. De nos jours, il suffit qu’une célébrité ait un destin tragique pour qu’elle soit transformée en mythe. On a parlé du « mythe Elvis Presley », ou du « mythe John Lennon ». Ainsi la vie historique d’un homme ou d’une femme, devient légende, et de légende, entre dans le mythe. Ce n’est plus un homme ou une femme, c’est un héros, un archétype, un modèle. Sa vie n’est plus de part en part historique, elle devient symbolique de ce que nous pouvons reconnaître en elle à titre d'idéaux et de valeurs.
L’analyse du mythe nous renvoie directement à la nature de l’imagination, et plus exactement, à l’imaginaire collectif. Dire que le mythe est un récit est donc insuffisant, ce n’est pas un récit historique, mais plutôt une fresque imaginative, à l’image du conte fantastique pour les enfants. Il a les qualités qui tiennent aux splendeurs de l’imaginaire : il est coloré, évocateur, pathétique, il frappe l’imagination, la nourrit ; il donne un élan à la pensée qui lui permet d’aller au-delà du monde trivial dans lequel nous vivons. Le mythe délivre aussi des réponses à des questions de sens et il accrédite des opinions arrêtées. Le mythe séduit tout de suite car il se range dans l’opinion ; et une pensée qui en reste à l’opinion se contente d’explications arrêtées, sans se poser de questions et que justement le mythe prend la forme d’une pensée définitive.
Prenons l’exemple du mythe de la genèse qui permet d’interpréter le travail et la souffrance de la femme en couche. Il y est raconté qu’Adam et Eve, tentés par le démon, commettent le péché de goûter aux fruits de l’arbre de la connaissance. Le serpent parvient à tenter Eve et celle-ci persuade Adam de goûter aux fruits. Dieu se met en colère. C’est La Faute. Adam et Eve sont châtiés, ainsi que tous leurs descendants humains, donc le genre humain. Leur punition est d’être chassés du paradis céleste. Leur châtiment sera pour l’homme de travailler à la sueur de son front et pour la femme d’enfanter dans la douleur. Ainsi s’explique dans la conscience religieuse la permanence de la malédiction du travail, la permanence de la malédiction de la souffrance de la femme.
Quel est l’effet de cette représentation sur la conscience commune? Le mythe fournit une justification, une explication simple de ce qui est, sans recourir à des antécédents historiques précis. Il justifie la fatalité du travail, la fatalité de la douleur de l’enfantement, le mal. Il pose une croyance arrêtée, il donne un sens définitif, indiscutable à une nécessité, celle du travail, celle de la douleur, à la présence du mal. D'une certaine manière, le mythe rassure là où la conscience pourrait s’inquiéter. Il éloigne ce qui passerait pour une absurdité. Il donne la satisfaction de savoir pourquoi les choses sont ainsi et depuis toujours. Il rassure en posant que l’ordre des choses est éternel : « c’est comme cela, on ne peut rien y changer ». « Depuis l’Origine Dieu a voulu que ». Les hommes sont fautifs depuis le Péché originel, le travail doit les racheter. La femme est fautive par le Péché. Elle paye par la douleur de l’enfantement. « C’est comme çà » ! Cela ne se discute pas. Le mythe a bien un rôle. Il remplit une fonction dans la conscience collective. Il est là pour tisser dans l’imaginaire des assurances et suppléer au vide des angoisses éternelles ; il est là pour donner des réponses définitives à des questions qui restent sans réponse. Il donne la parole à des croyances pour répondre aux questions les plus graves : la présence du mal, de la souffrance, la mort, le destin de l’âme, le sens de la Vie, l’existence et la nature de Dieu etc. Son contenu suffit amplement à tous ceux qui surtout ne veulent pas interroger, mais se contenter des réponses qui ont reçu le sacre de la tradition.
Au fond, le mythe permet de répondre par avance à des interrogations philosophiques fondamentales... sans se les poser philosophiquement. Il donne une interprétation de la réalité qui va de soi pour celui qui y croit. Il permet d’éviter de se poser des questions, en ouvrant une interrogation sur la complexité de l’Être. Il supprime l’étonnement devant ce qui est. Parce que l’interprétation mythique se situe hors du temps, elle ne laisse pas non plus prise à une mise en question historique : ce n’est pas parce que l’on s’est représenté le travail comme une fatalité à une époque qu’il doit toujours en être ainsi. Ce n’est pas parce que la religion chrétienne à sacralisé la douleur, qu’il faut pour autant refuser à la femme qui accouche une anesthésie locale. Il faut tout de même savoir qu’effectivement, jusqu’au début du XX ème siècle, on a regardé de travers les tentatives de soulager la douleur. Toujours cet arrière fond mythique issu de la religion. Un esprit trop soumis à une interprétation mythique du monde est enclin au fatalisme. Il vit dans l’universelle répétition du rite, il ne peut aisément envisager un changement créateur. Il est par avance plutôt confiné dans l’immobilisme de la tradition. Il ne conçoit pas de révolution. Il est plutôt conservateur, puisqu’il ne conçoit le présent qu’en fonction du passé, qu’en fonction d’une répétition immémoriale de ce qui a toujours été fait. En bref, il ne conçoit pas la Durée comme créatrice, mais le Temps comme une répétition indéfinie du Même. Si la pensée mythique tend à confiner l’intelligence dans l’opinion traditionnelle, elle nourrit aussi la croyance, elle entretient de soi-disant évidences qu’il suffit de répéter. Il n’y a plus rien à expliquer, rien à démontrer : le mythe raconte ce que l’opinion affirme. L’opinion confine la pensée dans le monologue ce que On dit depuis toujours, ce que la tradition raconte. Le mythe, comme unique contenu de la pensée, nourrit la soumission. Il n’y a en effet pour la pensée plus rien à chercher. Il suffit de croire. Aussi, une conscience qui vit sous l’empire d’une représentation mythique du monde ne peut elle en réalité se suffire à elle-même. Elle a besoin d’aller au-delà de ses limites et de son monologue, de rencontrer une pensée plus rationnelle, d’entrer en dialogue avec des mythes différents de ce qui lui ont été inculqués, en bref, d’avoir une ouverture à toutes les dimensions de la culture. Il est bon par exemple de voir que dans des cultures différentes de la nôtre, le travail et la souffrance, n’ont pas du tout été vus de la même manière que dans la culture judéo-chrétienne. Il est indispensable que la représentation mythique soit en dialogue avec un point de vue qui est celui de l’intelligence libre de toute autorité extérieure, de l’intelligence qui ne fait confiance qu’à la force de l’évidence et au poids des raisons. (texte)
Ce qui explique pourquoi la pensée Moderne, qui a érigé la raison en autorité, a considéré l’interprétation mythique du monde comme un « stade archaïque » de l’humanité. Le mythe, vu sous cet angle, est une élaboration de la pensée qui reste très élémentaire. Il doit être dépassé. Ce dépassement n’est possible que si la pensée est éduquée dans une culture dont le fondement est philosophique et scientifique. Ainsi, l’idéologie des Lumières a combattu la superstition en faisant référence à un Idéal du savoir fondé non pas sur la croyance dans la religion, mais sur la rigueur et les conquêtes de la Raison. C’est aussi pourquoi justement nous restons fasciné par les grecs :- nous avons même inventé le mythe du miracle grec -, car les grecs ont accompli cette transition extraordinaire depuis une représentation mythique du Monde, vers une représentation philosophique et une représentation scientifique du Monde. « La naissance de la philosophie en Grèce, marquerait ainsi le début de la pensée scientifique, - on pourrait dire de la pensée tout court. Dans l’école de Milet, pour la première fois, le logos se serait libéré du mythe comme les écailles tombent des yeux des aveugles ».
La pensée grecque aurait donc brillamment illustré la conquête de la représentation par la raison, contre l’interprétation mythique traditionnelle. D’où encore toute cette idéologie qui a stimulé conquêtes et colonisation, que la raison devait sauver l’humanité de la représentation mythique du monde et de la superstition, apporter à des peuples traditionnels, (dites « cultures pré-scientifiques »), la véritable culture fondée sur la raison et dont l’ambassadrice est la science.
B. Mythe et science
Le mythe du miracle grec ne fait plus recette. Jean Pierre Vernant estime d’abord que la crise des fondements de la science physique a porté un rude coup à nos certitudes. D’autre part, l’ouverture que l’anthropologie structurale moderne nous a donnée, nous à obligé à relativiser notre propre civilisation. « Le contact avec les grandes civilisation spirituellement différentes de la nôtre, comme l’Inde et la Chine, a fait éclater le cadre de l’humanisme traditionnel. L’Occident ne peut plus aujourd’hui prendre sa pensée pour la pensée ».
Peut-on encore croire que le savoir scientifique exclut toute représentation mythique ? La science peut-elle vraiment assumer en lieu et place le rôle de la représentation mythique ?
1) C’est ce que la pensée scientiste du XIXème a effectivement cru. Au XIX ème siècle, on pensait détenir avec l’approche objective de la science, la seule démarche valide du savoir. Le modèle d'objectivité de la physique est devenu l’idéal d’une connaissance achevée. On pensait qu’il serait possible d’élever toutes les sciences au rang de la physique. Du coup, on regardait la pensée traditionnelle comme un mélange confus d’animisme, de mythes et de superstitions d’une humanité encore dans l’enfance, qu’il fallait amener à l’âge adulte. Ainsi est né le mythe du progrès soigneusement entretenu par le siècle du positivisme. La science, devenue l’idéologie nouvelle, succédant à la religion, devait remplacer la représentation mythique. Dans le même ordre idée, le marxisme prétendra supprimer le besoin de religion, (dite « opium du peuple »), en renversant l’opposition capital/prolétariat dans lequel le besoin de religion pouvait apparaître. Et effectivement, c’est une question que nous devons nous poser : dans un monde encadré par la techno-science, y-a-t-il encore une place pour une représentation mythique du monde ?
Dans le Discours sur l’Esprit positif Auguste Comte soutient une doctrine - un exemple typique de philosophie de l’Histoire - selon laquelle l’humanité dans son développement devrait passer par trois stades : le stade théologique, le stade métaphysique, le stade positif. Le premier état est celui dans lequel la pensée « manifeste une prédilection caractéristique pour les questions les plus insolubles, sur les sujets les plus inaccessibles à toute investigation décisive ». Le tort de la pensée archaïque serait ainsi de poser des questions que la science ne peut résoudre, ces questions elles-mêmes devant être chassées de toute investigation scientifique. Le recourt du mythe à des représentations supposant des divinités de la Nature semble à A. Comte un délire de l’imagination. Le second état est encore un stade grégaire de la pensée. C’est l’état dans lequel succède à la représentation religieuse, la vision métaphysique. En gros, ce schéma traduirait le passage en Grèce d’Hésiode, des poètes présocratique à l’ère inaugurée par Socrate, Platon et Aristote. Pour Comte, la métaphysique pose elle aussi de mauvaises questions. Elle ose poser la question du « pourquoi ?» des choses, alors que la science selon Comte ne doit s’intéresser qu’à la question « comment ?». d’où des remarques d’un psychologisme hâtif du genre : « On peut donc finalement envisager l’état métaphysique comme une sorte de maladie chronique naturellement inhérente à notre évolution mentale, individuelle et collective,entre l’enfance et la virilité ». Où donc se situe la « virilité de l’intelligence » ? Nous l’avons bien compris, seulement dans le troisième état appelé « positif », celui de la Science. La représentation scientifique du monde suit un modèle, celui de la physique, et elle se doit de chercher les lois qui existent dans la liaison des phénomènes physiques. « la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l’inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherches des lois ». D’où la tendance dans les différentes variétés du positivisme à rejeter à la fois la valeur de la représentation mythique du monde et en même temps l’importance de l’interrogation métaphysique. L’idéologie positiviste décrète qu’il y a des questions que nous sommes en droit de poser et d’autres pas, et que nous devons cantonner le savoir dans les limites de ce que la science peut connaître et bannir définitivement la représentation mythique. (texte) Or le plus étrange en l'affaire, c'est qu'Auguste Comte, pressentant que la représentation scientifique ne se suffisait pas à elle-même, ait éprouvé le besoin de fonder une religion intellectuelle, la religion de l'humanité!
Mais qu’en est-il exactement des rapports entre mythe et science ? Il est exact qu’en Occident, l’avancée du savoir opérée par la science moderne a donné des coups très durs à la représentation mythique du monde issue de la tradition judéo-chrétienne. Galilée installe en Occident la représentation d’un Univers dont le centre n’est plus la Terre. Du géocentrisme du mythe de la genèse on passe à l’héliocentrisme. Du fixisme qui tend à dire que l’homme est apparu d’un seul tenant, par l’acte de la Création de Dieu, on passe à l’évolutionnisme de Darwin et Lamarck qui tend à montrer que l’homme est le produit d’une longue évolution biologique. Les théories modernes d’astrophysique, de l'expansion de l'Univers, du big bang, suivi, de manière cyclique, d’un big crunch attaquent de plein fouet la notion même de création ex-nihilo véhiculée par la tradition judéo-chrétienne. Mais peut-on vraiment généraliser ces exemples ? Est-il pertinent de penser que la représentation scientifique s’affirme contre la représentation mythique du monde ? Il faudrait que les mythes expriment une vision du monde unique et cohérente que l’on pourrait opposer à la représentation scientifique. Ce qui n’est pas le cas et ne veut rien dire. Les oppositions entre mythe et science sont très contrastées d’un univers culturel à un autre. J’en prends pour exemple le livre de Frijof Capra Le Tao de la physique, qui montre avec beaucoup de rigueur les convergences remarquables entre des intuitions de la physique contemporaine et les intuitions de traditions spirituelles orientales.
2) Non seulement la science n’a pas aboli la pensée mythique, mais l’approche objective du savoir ne peut pas la chasser pour plusieurs raisons. D’abord parce que le savoir scientifique est par nature limité, fragmentaire et provisoire. Il ne peut délivrer des réponses aux questions portant sur le Sens de la vie. La force du mythe au contraire, c’est de présenter d’emblée une vision du monde riche, unifiée qui donne des réponses aux interrogations de l’esprit humain. C’est d’ailleurs ce qu’un scientifique comme François Jacob concède :
« C'est probablement une exigence de l'esprit humain d'avoir une représentation du monde qui soit unifiée et cohérente. Faute de quoi apparaissent anxiété et schizophrénie. Et il faut bien reconnaître qu'en matière d'unité et de cohérence, l'explication mythique l'emporte de loin sur la scientifique. Car la science ne vise pas d'emblée à une explication complète et définitive de l'univers. Elle n'opère que localement. Elle procède par une expérimentation détaillée sur des phénomènes qu'elle parvient à circonscrire et définir. Elle se contente de réponses partielles et provisoires ».
Il y aura donc toujours place pour la représentation mythique de l’univers à côté de l’explication scientifique de l’univers. L’une et l’autre ne se situent pas sur le même plan. Prenez par exemple le roman de science fiction de Maurice le Dantec Babylon babies. L’argument central du livre est tiré de spéculation sur la génétique. L’héroïne Marie Zorn a subi des modifications génétiques qui font d’elle une sorte de créature qui serait une transition vers un Surhomme doué de pouvoir supérieurs à l’homme actuel. L’histoire retrace une poursuite sanglante dont elle devient l’enjeu. Etait-il possible de bâtir un roman avec seulement des données scientifiques ? Non. Ce qui donne une unité, une cohérence au roman, c’est toujours sa dimension mythique, ici la reprise du mythe du Surhomme de Nietzsche. Et pour bien montrer que le savoir scientifique reste insuffisant, l’auteur fait intervenir au moment clé de l’histoire des shamans traditionnels porteurs de la vision du monde mythique nécessaire pour que le savoir scientifique soit utilisé de manière sage et juste. L’auteur fait des rapprochements entre la nature mythique du serpent céleste des indiens et la structure en hélice de l’ADN, ceci pour montrer que ce que la science occidentale tente d’approcher de manière objective, la culture traditionnelle des shamans, des voyants, l’a approché de manière subjective. La leçon est donc qu’il faut conjuguer la science et le mythe pour que le savoir serve la vie et l’aide à se connaître elle-même. Regardons les œuvres de science-fiction portées au cinéma. Ce qui donne sa profondeur à Star wars c’est toute une mythologie de la Force sans cela, les films ne seraient qu’un catalogue ennuyeux d’effets spéciaux, dont on se lasserait assez vite. Le génie de G. Lucas, c’est d’avoir inventé toute une mythologie dont la conscience collective s’est emparée. Et si la conscience collective s’empare des mythes nouveaux, comme elle conserve les mythes les plus anciens, c’est que le mythe correspond à un besoin de l’esprit, à une soif de comprendre, à un besoin de donner un Sens aux choses et pas seulement, comme le fait la science, de les expliquer dans des observations limitées. « Le mythe donne une réponse… aux questions de l'homme curieux de connaître la raison des choses. Il s'agit donc d'un phénomène purement intellectuel. La mythologie comme la science est donc un produit de l'intellect... Ce qui la distingue de la science, c'est qu'elle donne infiniment plus de poids à l'imagination et pas assez à l'observation."
Ce poids de l’imagination dans le mythe est ce qui donne à des œuvres littéraires une portée qui dépasse un simple succès commercial. Prenez Le seigneur des anneaux de Tolkien. C’est là une œuvre de fiction qui a d’emblée pris le parti de raconter l’origine d’un monde. Tolkien a eu une ambition colossale, celui de reconstituer un monde complet, jusqu’à aller en écrire les mythes fondateurs dans les Récits et légendes de la terre du Milieu.
C. Mythe et philosophie
Nous ne pourrons jamais prétendre en avoir fini avec le mythe. Pourquoi ? Parce que la relation de la pensée au mythe n’est pas dans une progression historique. Il n’y a pas d’abord une « pensée mythique », et puis ensuite une « pensée rationnelle » dans une succession historique nécessaire. La relation de la pensée au mythe est verticale et non pas horizontale. En d’autres termes, il faut éviter de raisonner sur le mythe en termes seulement historiques (lecture horizontale), mais en terme de structure du mental (lecture verticale). La pensée mythique est à la pensée rationnelle ce que l’image est au concept. La représentation mythique est une représentation plus imagée que conceptuelle, mais c’est aussi une construction mentale de la pensée. Dès lors, la question revient : en quoi la vision philosophique du monde se différencie-t-elle de l’interprétation mythique du monde ?
Le « miracle grec » de la naissance de la philosophie est un mythe. Les philosophes grecs n’ont pas eu à inventer un système d’explication du monde, ils l’on trouvé tout fait à l’intérieur des mythes de leur culture. Ce qui est par contre remarquable, c’est l’élan de la pensée spéculative à partir des mythes. Cet élan que l’on trouve d’Hésiode, d’Homère, vers Parménide, Platon, Aristote ; il s’est aussi produit ailleurs. Il y a le même schéma en Inde entre la poésie mythique du Rig Veda et l’élan spéculatif des Upanishads. Quelle est donc le prolongement philosophique de la représentation mythique ? Dans la philosophie, le mythe est rationalisé. Il s’insère dans une analyse cohérente, logique du monde et surtout, le philosophe pose les problèmes que le mythe résout rapidement sans les expliciter. A la place des personnalités divines, les philosophes ont formulé des principes abstraits, les lois de la Nature. Les philosophes ont enfin et surtout porté dans le dialogue public des questions qui restaient dans le secret des confréries religieuses, établissant par là toute l’importance du dialogue des esprits au sein de la Cité.
Prenons un exemple. Quand Platon évoque le mythe de Prométhée, le regarde-t-il comme une fable, ou bien pour une illustration servant une thèse ? | |