CONFERENCE DU PROFESSEUR BOA
freddycorneil (invitation).. |
Page d'accueil
| THEORIE SCIENTIFIQUE..
: Ajouté le 28/8/2008 à 12:04
L’IVOIRIT É ENTRE BEAUTÉ ET LAIDEUR
BOA Thiémélé Ramsès, Maître de
conférences de philosophie, Université de Cocody Abidjan
Résumé.
L’ivoirité originelle est culturelle. Elle apparaît ÃÂ
l’intérieur d’un débat culturel comme affirmation d’une identité culturelle
ivoirienne. Son esthétique s’appuie sur la Griotique. Cette
ivoirité fondamentale fonctionnait comme richesse esthétique multiforme. Elle
visait aussi le beau.
Sortie du cadre culturel de son créateur, manipulée par
des individus aux intentions diverses dans un milieu malsain, l’ivoirité qui
devait nous rassembler, nous a au contraire divisés. Cette ivoirité ÃÂ
connotation politicienne est perçue par certains comme la somme du mal. La
guerre civile qui nous divise actuellement serait, selon eux, la forme extrême
du vice contenu dans l’ivoirité.
INTRODUCTION
Venue du
monde culturel, l’ivoirité a signifié l’ensemble des valeurs que les Ivoiriens
apportaient àla construction de l’Africanité culturelle. Cette ivoirité
originelle avait pour tenant artistique la griotique. Qu’est-ce qui faisait la
beauté de l’ivoirité originelle ?
Récupérée par
des hommes politiques, l’ivoirité continue dans le fond cette recherche
d’harmonie. Mais sa forme va prêter àconfusion. Qu’est-ce qui fait la laideur
de l’ivoirité politique ? Pourquoi sera-t-elle accusée d’être un concept
hideux source de désordre et de division ?
I)
DE
L’IVOIRITÉ culturelle A l’ivoirit É politique
L’ivoirité
originelle est culturelle. Elle apparaît dans les années 70, précisément aux
alentours de 1974. Son géniteur s’appelle Niangoranh Porquet. Il a réussi àfaire exister en lui la diversité
culturelle qu’il propose puisque sa mère est Malinké de Boundiali (Nord) et son
père N’Zema de Grand-Bassam (Sud).
L’ivoirité,
née d’une prise de conscience d’une gamme de traits et de caractères propres ÃÂ
l’Ivoirien, prescrit le développement et le renforcement de cette richesse
culturelle. Elle part du constat d’un vide culturel de la Côte d’Ivoire. La Guinée , le Mali, le Sénégal
et même le Ghana, pour ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest se prévalaient
d’une lignée d’empires. Ils dominaient du reste la scène culturelle africaine.
En Côte d’Ivoire, c’était le néant lorsque les artistes ne se limitaient pas ÃÂ
imiter servilement la culture française. Niangoranh Porquet, outré par ce vide
et cette singerie veut une identité culturelle ivoirienne. Le tenant artistique
de cette ivoirité est la griotique.
Cette
ivoirité originelle et culturelle ne posa pas beaucoup de problèmes. Par
contre, il y a une autre ivoirité, plus problématique, qui va être àl’origine
d’interminables palabres. Cette ivoirité politique, la plus connue, sera la
source de nos maux.
En effet, en
1995, une autre version de l’ivoirité va naître lors de la Convention du PDCI-RDA
àYamoussoukro de la bouche du président de la république et candidat Henri
Konan Bédié.
La beauté
contenue dans l’ivoirité culturelle va virer àla laideur lorsque la politique
s’est saisie de cette notion. Si cette mutation a été possible, n’est-ce pas
aussi parce que bien souvent, le beau en tant que catégorie esthétique n’a pas
d’en soi, une essence figée une fois pour toutes ?
II)
DU
BEAU ET DU LAID COMME CATÉGORIES ESTHÉTIQUES
Dans beaucoup
de langue du monde, le beau renvoie à: joli, agréable, doux, magnifique,
bon, superbe, étincelant, gai, valeureux, brave. Le beau est lié aux mots qui
expriment une relation positive de l’homme : en bonne santé, non
gâté, digne de respect, bon, commode, convenable, agréable, gai.
Le beau est
bon et le beau est vrai. Le beau sollicite notre jugement
et notre intelligence. Parce qu’il a une nature valorisante, le beau est àrechercher ;
le laid, contraire naturel du beau est àfuir.
Nous sommes
tous tentés, dans une approche souvent simpliste, d’admettre que le laid
s’oppose au beau comme le négatif au positif, le mal au bien. Mais les choses
ne sont pas si simples : il y a un paradoxe de la beauté, comme il y a un
paradoxe de la laideur.
Certes le
beau attire, procure satisfaction et plaisir, mais le beau peut être aussi
effroyable, bizarre. Le laid peut nous attirer. La laideur contient aussi un
mystérieux pouvoir d’attirance. Tout le paradoxe esthétique du beau et du laid
tient dans cette double appréciation : le beau peut effrayer et le laid
attirer.
Le beau est
aussi ambivalent que le laid. Tous deux sont des valeurs créées. Rien n’est
définitivement laid. L’ivoirité va ainsi subir cette possible transformation du
beau en laid.
III)
BEAUTÉ
ET LAIDEUR DE L’IVOIRITÉ
L’ivoirité va
passer de la beauté àla laideur. Du champ culturel, on retiendra la catégorie
du beau ; par contre du champ politique vont se combattre àla fois le
beau et le laid. L’imagerie populaire vacille entre la beauté et la laideur de
l’ivoirité.
L’esthétique
de la griotique est inspirée de l’art pratiqué par le griot. Le griot est
conteur, acteur, musicien, chanteur, mime et danseur. Le griot crée le
spectacle. Il est lui-même spectacle et il fait le spectacle total. Le griot
est le « Djeli » de la langue Bambara, « une de ces belles
langues que nous affections tous. » (Cf. Niangoranh S. Porquet, Mariam et griopoèmes , Paris, Editions
Pierre Jean Oswald, 1978, p. 15).
Niangoranh
Porquet avait la nostalgie de ses origines malinkés. Il voulait revoir ses
frères : « Devrais-je combien de temps attendre pour avec mes frères
du grand Nord de nouveau communier ? » (Cf. Dieudonné NIANGORANH
PORQUET, Balanfonides (Griotique) ,
Abidjan Le Qualitorium, 1994, p. 66). En réalité, avec la griotique et
l’ivoirité, cette communion est totale, comme l’art qu’il pratique.
Quand la
version politique de l’ivoirité surgit, le contexte est surchargé d’intentions
belliqueuses et polémiques. Les hommes politiques entrent en scène avec des
discours qui tendent àenlaidir les adversaires et àembellir leurs propres
paroles. On trouvera laid le mot ivoirité.
D’abord, le
mot serait inapproprié et sans objet. A la place de ivoirité, ces critiques
proposaient « ivoirienneté » plus proche du qualificatif
« ivoirien » D’autres estimaient qu’il fallait un mot plus
beau : « cote-d’ivoirienneté » Ensuite le mot serait un monstre
effrayant, un « méchant masque ». (Cf. Sanogo Zoumana,
« Tentative de réactivation d’un concept fatal : l’ivoirité ».
in Nord-Sud Quotidien , samedi 22-
Dimanche 23-Lundi 24 mars 2008). Sanogo Zoumana, un farouche opposant au mot
ivoirité, propose de forger un bien meilleur mot ayant l’avantage d’être àla
fois beau et bon : « Fraternité - contenu dans notre hymne
national -, Humanité, Sincérité, et même sagacité ! Ces mots-làont le
mérite d’être plus beaux, plus souriants, plus gentils que l’ivoirité, dont le
« té » est terriblement terrifiant.».L’ivoirité fait peur. Comme la
laideur, elle repousse.
Ensuite, le
mot serait habité par un esprit laid. Il aurait mauvais esprit. A partir du
corps effrayant de l’ivoirité, le jugement esthétique va glisser vers l’esprit
même de l’ivoirité. L’ivoirité serait laide àcause de ses objectifs. Pour les
critiques de l’ivoirité politique, le mal étant consubstantiel àl’idée, la
laideur esthétique de l’ivoirité ne pouvait que donner naissance àun monstre,
la guerre.
En effet,
parce que l’ivoirité expose au mal, parce qu’elle est le mal et fait mal,
certains proposent purement et simplement de la tuer. Il faudrait selon eux,
tuer le mot àcause de sa capacité de nuisance. Comme le dit le même Sanogo
Zoumana, « pour conjurer le mal, il suffit tout simplement de retirer
l’idée. » Mais comment tuer un mot sans tuer ceux qui l’utilisent ?
Comment retirer un mot sans trancher la tête contenant le mot ? Retirer le
mot ivoirité devrait-il consister àbrûler tous les livres, journaux et textes
qui l’ont utilisée ?
L’élimination
massive des hommes part bien souvent de la destruction des œuvres de l’esprit.
Tuer l’ivoirité ou retirer l’idée, n’est-ce pas remplacer un mal par un
autre ? Est-ce la solution àla laideur de ce concept ? Si l’ivoirité
est sale, laide, pourquoi ne pas faire son toilettage pour en revenir àsa
version initiale, celle qui voulait unir les Ivoiriens dans la construction
d’une identité culturelle àl’intérieur d’une africanité culturelle ? Les
initiateurs de l’ivoirité politique ont-ils manqué de goût pour avoir lancé une
telle idée en une période où les sens sont émoussés ? Les critiques
n’ont-ils pas transféré dans l’ivoirité leur propre angoisse existentielle ?
Les historiens des idées et les psychologues nous éclaireront sans doute un
jour.
CONCLUSION
L’ivoirité
est partie du domaine culturel. Son esthétique était prise en charge par la
griotique, l’art total. Cette ivoirité originelle était belle dans sa visée. La
version politique de l’ivoirité, sujette àdébats, sera accusée d’être un
masque méchant, effrayant. A la splendeur de l’ivoirité culturelle, contraste
la pâleur de l’ivoirité politique.
L’ivoirité
est ambivalente ; elle est àla fois belle et laide, positive et négative.
Elle hérite cette ambivalence des idées et des choses : rien n’est
définitivement beau et rien n’est définitivement laid. De cette
ambivalence, nous croyons naïvement que le beau est bon et qu’il mérite notre
quête.
Prof.
BOA Thiémélé Ramsès
Département
de Philosophie.
Université
de Cocody Abidjan
Mail :
boathie@yahoo.fr
freddycorneil (invitation).. |
Page d'accueil
| THEORIE SCIENTIFIQUE..